Jean-Hervé Lorenzi, président des Rencontres d’Aix-en-Provence : « La guerre sera-t-elle militaire ou économique ? »
Propos recueillis par Hedwige Chevrillon, Ludovic Desautez et Lucie Robequain
La tribune Dimanche s'est entretenu avec Jean-Hervé Lorenzi. Le président des Rencontres d’Aix-en-Provence donne sa vision de l'économie mondiale actuelle.
ENTRETIEN — Jean-Hervé Lorenzi, président des Rencontres d’Aix-en-Provence, porte un regard affûté sur la marche du monde, en plaçant l’édition 2025 sous le thème « Affronter le choc des réalités ».
Fondateur du Cercle des économistes, Jean-Hervé Lorenzi affirme une vision sans fard d'une économie mondiale confrontée, selon lui, à des ruptures profondes et potentiellement déstabilisantes.
LA TRIBUNE DIMANCHE — Dette, climat, démographie, inégalités, désinformation... Le programme des Rencontres d'Aix met, cette année, fortement en lumière la notion de risque. La situation mondiale est-elle à ce point critique ?
JEAN-HERVÉ LORENZI — Elle l'est. Nous sommes entrés clairement dans une période de guerre. Cette guerre sera-t-elle militaire ou économique, c'est désormais la seule question. Prenons simplement le dossier de la dette, qui est désormais incontrôlable dans de multiples pays dont la France et les Etats-Unis. Le niveau de la dette publique a littéralement explosé, et les décisions de Donald Trump ne font, finalement, qu'accélérer un processus de détérioration déjà largement engagé. Tôt ou tard, il y aura un accident. Et nous découvrirons à ce moment-là que ceux qui possèdent la dette disposent d'une arme bien plus forte que le nucléaire. Le risque d'une nouvelle crise financière mondiale est réel. Qu'elle surgisse sur le marché de la dette américaine ou sur celui des stablecoins, elle serait dévastatrice pour l'ensemble des économies.
Vous décryptez dans votre dernier ouvrage* les six contraintes qui pèsent sur l'économie mondiale. Quelles sont-elles ?
Le vieillissement du monde, la panne des gains de productivité, la financiarisation excessive de l'économie, l'explosion des inégalités, les délocalisations et l'impossibilité de financer nos investissements. Ce qui rend la période si singulière n'est pas tant la violence de ces chocs que leur simultanéité.
Rarement l'économie mondiale a affronté tant de crises, sur des fronts multiples, en aussi peu de temps. La pandémie de COVID-19 a fortement creusé l'endettement public et réduit les capacités des pays à investir. A cela se sont ajoutés des chocs géopolitiques comme la guerre en Ukraine. Ils interviennent précisément au moment où nos besoins d'investissement augmentent, pour financer la transition écologique, l'accompagnement d'une population vieillissante, la révolution technologique et la défense européenne. A mesure que les chocs s'additionnent, la confusion augmente. Les populations expriment une force de sidération face à la somme des défis.
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La France doit affronter, comme d'autres pays, une financiarisation excessive, un vieillissement de sa population et des enjeux climatiques
Quelles cartes peut jouer la France dans ce contexte ?
La France doit affronter, comme d'autres pays, une financiarisation excessive, un vieillissement de sa population et des enjeux climatiques. Elle a su, ces dernières années, se forger une position forte dans les nouvelles technologies, notamment dans l'intelligence économique. En revanche, le grand raté est la désindustrialisation, décidée au plan politique il y a une trentaine d'années, avec le fantasme de faire de la France un pays de services et une grande puissance financière. C'est un fiasco. Il faut aujourd'hui urgemment relancer nos domaines d'expertise industriels, comme le nucléaire, les réseaux d'eau, les transports, la santé ou encore le luxe. Dans ces domaines, la France peut être leader.
Comment les Rencontres d'Aix vont-elles aborder ces différents enjeux ?
Nous accueillons cette année plus de 400 intervenants, issus d'une cinquantaine de pays. Et pour mieux aborder ces questions essentielles, nous avons décidé d'inviter plus d'une trentaine de think tanks, issus de Chine, d'Inde, des Etats-Unis, d'Allemagne... Leur présence va nous permettre de partager des regards variés et riches. Il nous faut convaincre à nouveau de la pertinence de notre modèle démocratique, fondé sur la règle de droit. Il nous faut comprendre ce qui se joue outre-atlantique et au-delà, pour faire émerger d'autres points d'accord, plus solides. Tâche difficile, mais possible car chacun, à terme, a davantage intérêt à la coopération qu'au conflit.
L'interdépendance des économies, qu'elle soit productive, financière ou climatique, demeure un frein au chacun pour soi. Si les économistes, les scientifiques et les intellectuels ont un rôle aujourd'hui, il est de faire voir ces intérêts partagés, source de prospérité et de résilience communes. Ces rencontres seront aussi l'occasion de faire honneur à la jeunesse, avec des agoras et la présentation d'une vaste enquête. Car c'est bien la jeunesse d'aujourd'hui qui va devoir gérer les conséquences des chocs dont nous parlons.
*Un monde de violences. Et après, de Jean-Hervé Lorenzi et Mickaël Berrebi. Editions Eyrolles.
Propos recueillis par Hedwige Chevrillon, Ludovic Desautez et Lucie Robequain