OPINION. « Cyclisme professionnel masculin : réguler pour avancer », par Thibaut Dussud, chargé d’études économiques au CDES et Jean-François Brocard, maître de conférences en sciences économiques
Alors que les inégalités explosent au sommet de la pyramide du cyclisme sur route, plaidoyer de Thibaut Dussud, chargé d’études économiques au CDES et Jean-François Brocard, maître de conférences en sciences économiques à l'Université de Limoges, en faveur d’une régulation structurante, raisonnée et concertée.
Thibaut Dussud et Jean-François Brocard
Thibaut Dussud, chargé d’études économiques au CDES et Jean-François Brocard, maître de conférences en sciences économiques, Université de Limoges
Le cyclisme professionnel masculin s'enfonce dans le paradoxe depuis la fin de la crise sanitaire. D'un côté, du positif pour La Petite Reine : une hausse indéniable des audiences et un renouvellement des spectateurs (« l'effet Netflix »). De l'autre, le constat implacable d'un cyclisme à deux vitesses, nourri aux inégalités et à la confiscation des victoires par quelques-uns.
Pour preuve, sur les 35 épreuves du calendrier World Tour de 2024, la moitié ont été remportées par 2 formations seulement. Toujours en World Tour, seules 7 équipes ont gagné au moins deux fois, pendant que 8 n'ont décroché aucun bouquet. Dès lors, faut-il se contenter du fait que les suiveurs soient au rendez-vous, qu'importe l'hégémonie de certaines équipes? Ce serait négliger l'épée de Damoclès qui menace la discipline.
Il devient tout d'abord évident que les inégalités explosent au sommet de la pyramide du cyclisme sur route. Les données disponibles permettent premièrement d'affirmer que le budget des formations ne cesse d'augmenter ces dernières années. De 2022 à 2025, le budget total des 18 équipes World Tour serait passé de 430 millions d'euros à 570 millions d'euros soit une augmentation de 33%. Mais cela cache une forte hétérogénéité. En l'état, on estime que des écarts de 1 à 4 existent entre les plus petites formations (15 à 20 millions d'euros de budget) et les plus grosses cylindrées (55 millions d'euros, voire 70 selon d'autres sources).
Ce déséquilibre budgétaire s'explique par la structure même du modèle économique des formations cyclistes, basé essentiellement sur la cession du naming des équipes à des sponsors. Mais ces sponsors s'avèrent être de nature très hétérogène et on comprend aisément que des entités sponsors comme les Emirats arabes unis (UAE) ou encore Ineos, mastodonte international de la chimie, disposent d'une capacité d'investissement bien supérieure à des entreprises comme Arkea ou Cofidis.
Les équipes françaises souffrent face à cette concurrence, et leurs difficultés sont accentuées par le fait que les coureurs exercent sous le statut de salarié, ce qui engendre le paiement de cotisations sociales, alors que parallèlement les équipes concurrentes étrangères rémunèrent leurs coursiers à coups de prestations. Plusieurs représentants de formations sont ainsi montés au créneau ces derniers mois, arguant qu'en l'état, avec l'accentuation du déséquilibre compétitif observé ces dernières saisons, leur formation ne survivrait pas longtemps.
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Mais réduire les difficultés du cyclisme aux simples écarts de budgets entre les équipes World Tour serait naïf et incomplet. Nous alertons également sur la fragilité de la base de la pyramide, les fondations menaçant de s'écrouler. Plusieurs fédérations nationales voient leur nombre de licenciés diminuer ces dernières années. En France, on a assisté en parallèle à la disparition de plusieurs équipes de N1, historiquement formatrices des talents, et à la révélation des difficultés croissantes rencontrées par les organisateurs de courses face à l'augmentation continue des charges et la raréfaction des soutiens publics. En Espagne, entre 2019 et 2023 la Fédération a perdu 192 clubs de cyclisme sur route.
Les mécanismes de solidarité mis en place entre le monde professionnel et le monde amateur apparaissent insuffisants, face à une pyramide dont les fondations paraissent particulièrement fragilisées.Il s'agirait d'un côté de garantir au sommet de la pyramide l'approvisionnement de talents, vitrines du sport professionnel. De l'autre, de protéger la solidité des clubs amateurs en assurant une redistribution des richesses générées par les équipes professionnelles.
Vers une régulation structurante, raisonnée et concertée pour préserver le bien commun
Nous nous positionnons en faveur d'une régulation structurante, raisonnée et concertée pour l'écosystème. Structuranted'abord, car devant tenir compte de tous les échelons de la pyramide. Le budget cap annuel, tel qu'il semble envisagé par l'UCI, est une piste sérieuse. Il devra permettre de limiter les dépenses de certaines équipes, notamment sur la masse salariale des coureurs qui représente pour les formations en moyenne 74% de leurs charges. Rien ne semble en effet aujourd'hui enrayer la hausse des masses salariales de certaines équipes aux sponsors puissants, ce qui accentue le phénomène de concentration des talents. Il sera également primordial d'augmenter les indemnités de formation et de solidarité.
Ces mesures, et surtout les montants des plafonds associés et autres redistributions, devront impérativement faire l'objet d'un consensus entre toutes les équipes professionnelles et le monde amateur. L'enjeu étant de satisfaire les petites formations mais aussi ne pas faire fuir les investisseurs des équipes de dimension supérieure, symbole d'une régulation concertée. Si on peut anticiper une opposition des formations disposant des plus gros budgets, arguant que les montants qu'elles investissent les concernent, nous pensons qu'il est possible de les convaincre, comme l'a été Ferrari lorsqu'un plafond budgétaire a été instauré en Formule 1, au nom du bien commun.
Enfin, il s'agira de mettre en place une régulation raisonnée. Actons que les mécanismes de régulation doivent être à tout prix mis au service de l'équilibre sportif sans pour autant compromettre le développement de la discipline et sa professionnalisation grandissante. Ainsi, le budget cap pourrait exclure certains postes de dépenses, comme les dépenses en recherche et développement nécessaires à l'amélioration technologique du matériel ou dans les fonctions supports de l'équipe, afin de ne pas freiner la structuration en cours des équipes.
Afin de s'assurer de l'effectivité de ces mesures de régulation, l'UCI devra enfin démontrer sa capacité à mettre en place des modalités de contrôle efficaces, ce qui nécessitera un investissement humain et financier témoignant de la volonté de l'institution de se saisir sérieusement du problème.