OPINION. « Intelligence artificielle : quels êtres humains voulons-nous devenir ? », par Gabrielle Halpern, philosophe
Par Gabrielle Halpern, philosophe

Se tourner vers l'IA implique-t-il de se détourner les uns des autres?
LTD/Frederique Touitou
Par Gabrielle Halpern, philosophe

Se tourner vers l'IA implique-t-il de se détourner les uns des autres?
LTD/Frederique Touitou
« Il faut imaginer Sisyphe heureux ! » C'est par ces mots qu'Albert Camus conclut son chef-d'œuvre « Le mythe de Sisyphe », dans lequel il revient sur ce vaillant homme condamné par les dieux à faire éternellement rouler jusqu'en haut d'une colline un rocher qui en redescend chaque fois avant de parvenir au sommet. Métaphore de la vie humaine, où rien n'est jamais acquis et où tout est sans cesse à recommencer. Cependant, si Sisyphe déléguait sa mission à une machine, l'imaginerait-on heureux ?
« C'est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu'à ce que tu retournes dans la terre, d'où tu as été pris ; car tu es poussière et tu retourneras dans la poussière ». Ainsi l'être humain est-il maudit par Dieu pour avoir goûté le fruit interdit.
N'est-il pas ironique que nous développions un outil - l'intelligence artificielle - qui s'attache à nous permettre de contourner précisément ces malédictions divines, en atténuant les efforts dus au travail et en allongeant la vie, par le transhumanisme ? Si l'intelligence artificielle apparaît comme un subtil moyen d'esquiver la mort - ou du moins de la tromper - et de déléguer à nos machines notre labeur, est-elle pour autant une bénédiction ?
Une étude réalisée dans une école, au cours de laquelle il a été proposé aux élèves de demander de l'aide soit à l'intelligence artificielle soit à un camarade de classe, révèle que les élèves étaient plus nombreux à demander l'assistance de la machine. La cause ? « La machine ne va pas se moquer de moi »...
A partir du moment où Chat GPT, Copilot ou DeepSeek ont plus de gentillesse que nos parents, nos voisins et nos collègues, plus de patience qu'un enseignant, plus de discernement qu'un directeur des ressources humaines, plus d'empathie qu'un médecin, plus de sollicitude qu'un ami, plus de créativité qu'un comptable, l'intelligence artificielle générative n'apparaît-elle pas comme un cruel miroir de nos médiocrités ?
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Nous, êtres humains, qui avons abandonné depuis longtemps le terrain de l'humanisme, ne sommes-nous pas terriblement hypocrites en criant aujourd'hui au grand remplacement des humains par les machines ? Plus les usages de l'intelligence artificielle se développent et plus il apparaît en effet que nous ne lui déléguons pas simplement la sueur de nos fronts, mais aussi - faute de savoir l'assumer - notre humanité.
Ce qui ne sera pas sans nous poser une sacrée question d'identité... En effet, lorsque l'être humain a été « jeté dans le monde », il s'est toujours défini en fonction des autres animaux, en cherchant à mettre en évidence ce qui le distinguait d'eux et ce qu'il avait en monopole. C'est ainsi qu'Aristote a écrit que « l'homme est un animal politique » ou que Marcel Mauss a décrété que « l'homme est un animal cuisinier ».
Les autres animaux nous servaient d'étalon, d'outil de mesure et de comparaison pour nous aider à savoir qui nous sommes. Mais aujourd'hui, nous avons cessé de regarder les autres animaux ; nous ne cherchons plus à nous définir par rapport à eux, nous avons les yeux rivés sur les outils qui nous entourent. Chat GPT est-il plus ou moins créatif que moi ? L'être humain a-t-il le monopole de la pensée ou les robots l'auront-ils aussi ? Ne sachant plus vraiment qui nous sommes dans le monde, nous avons acquis notre omnipotence au prix de notre ignorance, pour reprendre les mots du philosophe Günther Anders.
A cette crise identitaire de l'homme fait écho une crise identitaire du citoyen. En effet, le grand sommet mondial sur l'intelligence artificielle organisé par la France et tous les débats publics ne s'attachent qu'aux dimensions économiques, géopolitiques, éthiques et sociales de l'intelligence artificielle. Or, il y a un danger à omettre la question politique qu'elle pose.
Visionnaire, la philosophe Hannah Arendt rappelle que « ce qui séparait les Grecs des barbares, c'est qu'ils étaient ensemble sur le mode du parler les uns avec les autres » ; la liberté, telle que les Grecs la considéraient lorsqu'ils ont créé la démocratie, consistait à « vivre sur le mode du parler avec les autres ».
Or, nous l'avons complètement oublié. A force d'enfermer constamment le politique dans le paradigme du « gouvernants/gouvernés », nous passons complètement à côté de son essence, c'est-à-dire à côté du rapport des citoyens entre eux. La liberté et l'égalité occupent d'une manière omniprésente la France et nous passons complètement à côté de la fraternité, sans laquelle il ne peut y avoir qu'une faillite de notre République.
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Quelle fraternité, quel « mode du parler avec l'autre », l'intelligence artificielle nous offre-t-elle ? A partir du moment où l'on demande conseil à un assistant virtuel plutôt qu'à son collègue, sa mère, son ami, son professeur, son médecin, son voisin ou sa sœur, ne risque-t-on pas de devenir muets et sourds les uns à l'égard des autres sous le bruit assourdissant des claviers de nos téléphones ? La vraie question à se poser aujourd'hui est la suivante : quelle sera la conséquence politique de nos silences ?
*Gabrielle Halpern vient de publier « Créer des ponts entre les mondes - Une philosophe sur le terrain » (Fayard).
Par Gabrielle Halpern, philosophe