REPORTAGE — Dans la plaine de la Bekaa, au Liban, l’association Nos graines sont nos racines promeut l’utilisation de semences paysannes pour lutter symboliquement contre les pouvoirs autoritaires, défendre une agriculture raisonnée et garantir une souveraineté alimentaire.À regarder le soleil se retirer et la lumière glisser sur le toit-terrasse de la ferme biologique de Saadnayel, situé à 45 kilomètres de Beyrouth, on se prend à imaginer comment la tristesse d'un deuil a pu s'adoucir dans cette plaine verdoyante de la Bekaa. Dans la quiétude de cette fin de journée, l'humidité monte de la terre chauffée par les heures d'été, des brebis et un chien se font entendre au loin.
On comprend alors comment deux Français, frère et sœur, ont pu se lancer dans un projet d'agriculture écologique avec une bande de nouveaux amis. Des Libanais et des Syriens, militant comme eux pour la réappropriation par les paysans de leurs propres semences. Une aventure à la croisée d'un idéal, de la lutte contre le changement climatique, de la résistance à des pouvoirs autoritaires et de la préservation de la mémoire.
L'histoire de l'association Buzuruna Juzuruna, « Nos graines sont nos racines » en français, prend sa source il y a onze ans. À la mort de leur père, en 2014, Zoé et Ferdinand Beau décident d'enfourcher leur vélo pour voyager le long des côtes méditerranéennes. Elle a 27 ans et un diplôme en sociologie, il a 24 ans et une formation d'ingénieur agronome. Ils pédalent jusqu'au Liban, posent leurs bagages dans la ville de Tripoli, dans le nord du pays, à une trentaine de kilomètres de la Syrie en feu. Une halte qui ne doit rien au hasard.
C'est dans cette partie du monde, qu'on nomme le Croissant fertile pour sa forme en arc de cercle et la richesse de ses sols, qu'est née l'agriculture en 8.500 avant Jésus-Christ. De la vallée du Nil à la Mésopotamie de l'Euphrate et du Tigre, les peuples de chasseurs-cueilleurs s'y sont sédentarisés, cultivant les premières céréales et développant l'élevage. Colonisation, dictatures, guerres et révoltes... Des milliers d'années plus tard, cette terre est aussi devenue celle de destins brisés.
Garance Le Caisne, envoyée spéciale à Saadnayel