Les troubles de l'époque mettent notre santé à l’épreuve
Denis Lafay

Image d'illustration.
LTD/Doriano Strologo
Denis Lafay

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LTD/Doriano Strologo
Dire en 2025, cinq ans après le premier confinement, que la santé est un des enjeux majeurs de la vie des Français est un truisme. Mais le rappeler n'est pas inutile alors que les doutes s'installent sur la qualité et la pérennité de notre système de soin. Notre santé trône toujours en tête de nos préoccupations, si l'on en croit le Rapport annuel sur l'état de la France 2 024 du Conseil économique, social et environnemental (CESE).
Une étude Ipsos pour Groupe Vyv (20 février 2025) entre dans les détails. « Manque de personnel et fermeture de services dans les hôpitaux, reste à charge après remboursement, délais d'attente pour accéder aux soins, difficulté de se faire soigner à proximité, effets de la pollution de l'air, des sols et de l'eau, et impacts sanitaires des événements climatiques extrêmes » : chacun de ces sujets soulève l'inquiétude d'environ 90 % des personnes interrogées.
Plus encore, l'enjeu des « transformations attendues » d'ici 2035 - comme l'essor des technologies (intelligence artificielle, impressions 3D, téléconsultation, outils connectés) - est largement intégré par les Français interrogés dans l'étude. Ces progrès devront profiter aux soins à domicile, au suivi de l'état de santé, à la prévention.
Une double mesure a priori conflictuelle peut toutefois surprendre ; 85 % des personnes interrogées pronostiquent le développement de la santé numérique mais seulement 29 % la jugent souhaitable. Cet indicateur est symptomatique du différentiel de perception entre le fait et l'aspiration, qui peut résulter d'un déficit de confiance envers les acteurs industriels ou institutionnels impliqués.
Déficit de confiance : voilà le poison qui affecte la relation des citoyens à « leur » démocratie, plus précisément leur relation aux « piliers de la démocratie » (dirigeants et partis politiques, justice, médias, syndicats, etc.). Mais qui épargne l'hôpital en dépit des dysfonctionnements (visibles ou non des usagers) de notre système de santé public.
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Consolider la confiance là où elle est solide, la raffermir là où elle titube, la restaurer là où elle vacille, la créer là où elle est vierge : c'est le défi auquel l'ensemble des acteurs de la santé sont confrontés. Politiques, personnels soignants, chercheurs, industriels, financiers sont convoqués, dans un moment que percutent d'immenses événements structurels, contextuels ou conjoncturels.
Sur le plan structurel, il s'agit en premier lieu du développement des nouvelles technologies, IA en tête. Les progrès qu'elles promettent en termes de prévention, de diagnostic et de soin s'annoncent prodigieux. La confiance viendra du doigté avec lequel la main de l'Homme, plus exactement l'attention, la parole, la disponibilité des professionnels du soin, accompagnera [ont] les prouesses de la technique. Comment leur expertise s'emboîte-t-elle dans celle de la technologie ? Comment « encadrer » ce développement ? Comment le soustraire à un excès mercantile propre à désubstantialiser ses vertus ? Comment juguler les dangers que suscitent le recueil, l'exploitation et le partage des datas - si névralgiques ?
L'enjeu éthique est tentaculaire ; il questionne depuis le corpus législatif jusqu'à la formation des médecins, infirmiers, aides-soignants. Et doit s'assurer que les ruptures technologiques n'outrepassent pas l'intérêt des patients, et demeureront sous le contrôle politique et l'autorité des professionnels du soin.
Dans le registre contextuel, trois marqueurs sortent du lot. D'abord le déficit de la Sécurité sociale, de 15,4 milliards d'euros en 2024. En excès de 7,5 milliards par rapport à la loi de finance ad hoc et couvrant plus de 10 % du déficit public, la Cour des comptes a jugé « sans précédent » (hors deux années pandémiques) l'ampleur du dépassement de la prévision initiale. Pour 2025, le déficit annoncé bondit même à 22,1 milliards.
La marge de manœuvre financière dédiée à l'amélioration du système de santé se révèle donc anémique. D'autant plus que se dressent deux « montagnes » plaçant le financement au défi de la solidarité : le croisement des courbes du vieillissement de la population et du déclin de la natalité - percuté par l'ultra sensible dossier des retraites -, d'autre part l'explosion du coût des médicaments lié aux innovations - d'ici 2030, leur part dans le coût global de la santé (325 milliards d'euros en 2023) pourrait atteindre 20 % contre moins de 10 % aujourd'hui.
Ensuite le support politico-institutionnel. Depuis la première élection d'Emmanuel Macron en 2017, le ministère de la Santé a connu neuf titulaires - auxquels peuvent être ajoutés cinq ministres ou secrétaires d'État délégués, comme aujourd'hui Yannick Neuder aux côtés de Catherine Vautrin. Ceci dans un environnement brutalement précarisé depuis la dissolution de l'Assemblée nationale et l'instabilité politique qui a suivi son renouvellement le 7 juillet 2024. Difficile, dans ces conditions, de penser une vision et une stratégie nouvelles, puis de les coiffer d'une architecture idoine, puis d'entraîner dans leur sillage l'ensemble des acteurs.
Enfin, et l'étude Ipsos-Vyv le corrobore : la préoccupation environnementale est devenue cardinale - la pandémie Covid-19 ayant exposé au grand public la réalité du « one health » (les répercussions sur la santé humaine de l'imbrication des écosystèmes humain, animal, végétal, étayée par les facteurs climatiques, d'urbanisation et de mobilité). Or la course contre-la-montre engagée par l'humanité pour freiner la progression du désastre écologique est semée d'obstacles qui peuvent donner l'impression d'une défaite programmée.
Événements structurels, contextuels et donc aussi conjoncturels. En tête desquels le séisme déclenché outre-Atlantique dès le jour de l'investiture de Donald Trump. Le tremblement de terre n'est pas que démocratique, géopolitique, commercial, militaire, et même civilisationnel. L'une des principales répliques affecte le secteur de la santé, et plus globalement la santé.
La santé des Américains, livrée à une politique domestique pilotée par Robert F. Kennedy Jr, antivax, et soumise aux dégâts d'un cadre économique et industriel dérégulé. La santé du reste de la population mondiale, visée par le retrait américain de l'OMS et de programmes humanitaires cruciaux. La santé de la science, dévastée par le nouveau diktat idéologique et par l'arrêt d'une partie des coopérations internationales. La santé de la planète, meurtrie par les conséquences extractrices et industrielles du climatoscepticisme désormais consacré.
Difficile face à de tels défis d'établir la confiance - entre toutes les parties prenantes de la santé - à partir de laquelle peut s'ébaucher une « voie », partagée et durable. Les conditions de la confiance sont indivisibles de ces trois déterminants, à la « qualité » desquels elles lient leurs effets. L'instabilité, volontiers chaotique, que suggèrent les pouvoirs de l'IA, la situation financière et politique française, le péril climatique et environnemental, ou le tsunami « américain », concentre l'un des plus sûrs écueils à l'établissement de la confiance. L'ensemble des indicateurs démontrent l'impressionnante dégradation de la santé mentale ; comment nier sa corrélation avec l'état du monde (et de la France) ?
Dès lors, que faire ? Faut-il abdiquer ? Évidemment, non. Mais comment faire front ? Santé des femmes, coût et prix, réformes politiques et organisationnelles, création, production et gestion des innovations, conditions de la souveraineté, règles de coopération public privé, vieillissement de la population, arbitrages de la protection sociale, IA et réalité augmentée, One health, état des lieux international... Les clés de progrès abordées lors de la deuxième édition du forum Impacts Santé de La Tribune, qui se tiendra mardi 29 avril à Paris, sont propres à chaque thématique, mais toutes ont en commun la recherche de la confiance. Peut-être la clé de voûte du sursaut espéré. Clé de voûte indissociable d'un réinvestissement démocratique.
En effet, la santé, à la fois l'affaire de chacun et celle de tous, réclame une agora mêlant la parole citoyenne à l'expertise scientifique (y compris aux disciplines sociales et humaines) afin de nourrir les débats de la démocratie représentative. Encore faut-il que les décideurs politiques l'admettent et y souscrivent.
Un avis du Comité consultatif national d'éthique (2 022) puis la Convention citoyenne dédiée (avril 2023) avaient brillamment ouvert la voie à la concrétisation législative du sensible sujet de la fin de vie. Las, la dissolution l'avait suspendue, et le Premier ministre François Bayrou l'a mise de nouveau à l'agenda du Parlement - l'examen a débuté le 9 avril pour un vote envisagé le 27 mai - mais en la scindant en deux : une proposition de loi sur les soins palliatifs, une autre sur l'ide à mourir.
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Actant l'imperméabilité des deux sujets, en réalité interdépendants et donc inséparables, et livrant le second volet à d'électriques et incertains débats. François Bayrou, hostile au droit de l'aide à mourir, a-t-il disqualifié la parole citoyenne et déprécié un précieux outil de démocratie participative ? Le chemin menant à la restauration ou à la stimulation de la confiance des citoyens envers les donneurs d'ordre de la santé est décidément bien cahoteux.
Denis Lafay