Mort de François, le pape qui a changé l’Église
Philippe d’Indevillers

Le pape François est décédé à l'âge de 88 ans.
LTD/REUTERS/Tony Gentile
Philippe d’Indevillers

Le pape François est décédé à l'âge de 88 ans.
LTD/REUTERS/Tony Gentile
Jusqu'au bout. Le pape François, décédé ce lundi matin de Pâques à 88 ans, aura exercé ses fonctions jusqu'au bout. Bien qu'affaibli par l'âge et épuisé par des difficultés respiratoires qui le contraignaient parfois à annuler des audiences à la dernière minute, le chef de l'Église catholique aura observé sans faillir le précepte qu'il s'était lui-même fixé dans son livre Vivre - Mon histoire à travers la grande Histoire 1 : « Le ministère de Pierre est ad vitam ["à vie"]. » Un principe que le vieux pontife - qui depuis 2022 ne se déplaçait plus qu'en fauteuil roulant à cause de ses problèmes de genoux - avait réaffirmé dans sa dernière autobiographie, Espère 2, sortie au mois de janvier : « Je resterai tant que le Seigneur voudra bien. »
Ainsi s'achève un pontificat commencé le 13 mars 2013 au soir, lorsqu'à la surprise générale était apparue à la loggia de la basilique Saint-Pierre de Rome la silhouette du cardinal argentin Jorge Mario Bergoglio, déjà âgé de 76 ans. Premier pape jésuite, premier pape latino-américain, il envoie au diable mosette en velours et chaussures rouges !
À peine entré en scène, le 266ᵉ pape - et premier à choisir le nom de François, en référence à saint François d'Assise, qui fit vœu de pauvreté au début du XIIIe siècle - refuse de revêtir les habits liturgiques traditionnels du souverain pontife. Et invite très simplement les fidèles massés place Saint-Pierre à réciter la prière du Notre Père.

Diffusées par les télévisions du monde entier, ces quelques minutes donnent le la et la mesure du style détonnant du pontificat qui se profile, aux antipodes de celui qui vient de s'achever par le départ fracassant de Benoît XVI, premier pape démissionnaire depuis le Moyen Âge.
Sans doute inspiré par son prédécesseur, François avait pris soin, dès le début du pontificat, de laisser une « lettre de démission » à la secrétairerie d'État au cas où sa santé ne lui permettrait plus d'assumer sa charge. La missive est restée dans le tiroir. Comme disait le pape défunt dans l'une de ces formules frappées au coin du bon sens dont il avait le secret, « on ne gouverne pas avec le genou mais avec la tête » !
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Petit-fils d'immigrés italiens né à Buenos Aires (Argentine) le 17 décembre 1936 d'un père comptable et d'une mère qui élèvera cinq enfants, Jorge Mario Bergoglio grandit en jouant au foot dans le barrio Flores, quartier multiethnique de la capitale argentine, où il se souvient des prostituées, qu'il rebaptisera les « Madeleine contemporaines » dans Espère.
Adolescent au caractère déjà bien trempé, il se bagarre à l'âge de 17 ans avec un camarade de classe qui finit à l'hôpital et envoie de l'eau gazeuse à la figure d'un oncle à la fin d'un repas dominical pour cause de désaccord politique ! C'est en 1956 qu'il entre au séminaire. Nommé archevêque de Buenos Aires en 1998 par Jean-Paul II, il continue chaque dimanche à prendre le bus pour aller dire la messe dans les bidonvilles de la capitale argentine.

« Comme je voudrais une Église pauvre pour les pauvres ! » s'exclame en 2013 le jésuite qui, refusant de s'installer sous les ors du palais apostolique, élit domicile dans un appartement sobre de 70 mètres carrés, officiellement la « chambre 201 », au deuxième étage de la maison Sainte-Marthe, hôtel ecclésiastique ouvert en 1996 pour héberger les cardinaux du monde entier en cas de conclave.
« Résider à Sainte-Marthe, c'était aussi une façon d'éviter l'isolement, précise une source au Vatican. Bien sûr, son style curé du monde, son franc-parler et sa spontanéité lui ont parfois joué des tours, notamment au cours de ses échanges avec les journalistes dans les avions. Mais il faut savoir que, à la différence de ses prédécesseurs, la liste des questions ne lui était pas transmise. D'où peut-être certaines approximations. »

Le vaticaniste Bernard Lecomte 3 observe : « Naguère, le chef de l'Église catholique s'exprimait de préférence par écrit et chacun de ses mots était pesé au trébuchet. François, lui, est le premier pape de l'oral. Alors il lui est souvent arrivé d'improviser et aussi, parfois, de dire des choses maladroites qu'un pape ne devrait pas dire. »
Politique jusqu'au bout des ongles, communicant hors pair, le rusé jésuite argentin - qui disait parfois de lui-même « sono un po' furbo » (« je suis un peu fourbe ») - savait très bien, au-delà de sa simplicité et de sa proximité avec les fidèles, faire passer ses messages, choisissant les formules qui marqueraient les esprits. Ainsi, dans l'avion du retour des Journées mondiales de la jeunesse (JMJ) de Rio de Janeiro (Brésil), le 29 juillet 2013, il prononce cette phrase qui fait aussitôt le tour du monde : « Si une personne est gay et cherche le Seigneur avec bonne volonté, qui suis-je pour juger ? »
Tout en soulignant que « ce pontificat a beaucoup déstabilisé et divisé l'Église », Pierre Vivarès, curé de Saint-Paul Saint-Louis à Paris (4e), remarque qu'« en même temps François a été prophétique sur le fond » : « N'a-t‑il pas rappelé, à travers son encyclique Fratelli tutti [Tous frères, 3 octobre 2020], que le christianisme a vocation à promouvoir une fraternité universelle ? En nous invitant à accueillir les gens tels qu'ils sont, qu'il s'agisse des migrants, des divorcés remariés, des couples homosexuels..., il est revenu aux sources du message évangélique. »
Pape des « périphéries », il réserve son premier voyage le 8 juillet 2013 à l'île de Lampedusa, porte d'entrée des migrants en Europe. À bord d'un garde-côtes, il lance, en hommage aux victimes, une couronne de fleurs dans la Méditerranée, qu'il compare à un « cimetière ». Avant de fustiger la « mondialisation de l'indifférence » face au drame des Africains qui périssent en mer.

En 2016, de sa visite au camp de migrants de Lesbos (Grèce), il ramène à Rome trois familles syriennes de confession musulmane. Inlassable défenseur des migrants qui fuient la guerre et la misère, il lance depuis Marseille le 22 septembre 2023 un vibrant appel à l'Europe, l'exhortant à secourir « les personnes qui risquent de se noyer », concluant : « C'est un devoir d'humanité, c'est un devoir de civilisation ! »
Prophétique, François est, le 24 mai 2015, le premier pape à consacrer une encyclique, Laudato si' (« loué sois-Tu »), à la question de l'environnement. Texte fondateur qui part du postulat selon lequel le pillage des ressources naturelles, la pauvreté et le réchauffement planétaire sont liés.
Plaidant pour une « écologie intégrale », il livre un violent réquisitoire contre la finance et dénonce l'exploitation des hommes et de la nature. Avant d'appeler à la sauvegarde des ressources de la planète. « Laudato si' est l'un des plus grands textes de François, qui explique que tout est lié : l'environnement, la paix, l'avenir de l'homme..., relève Bernard Lecomte. Cette encyclique a été applaudie par les écologistes du monde entier, qui ne sont pas tous catholiques, tant s'en faut ! »
Faut-il en conclure que ce pape écolo et populaire était de gauche ? « Il n'y a ni gauche, ni droite, ni tendance idéologique au Vatican, répond le vaticaniste. Mais en accompagnant l'Église dans l'évolution du monde, François a été un pape pasteur, tout au long d'un pontificat qui a changé les choses, ne serait-ce qu'en déplaçant l'épicentre de l'Église. Premier pape venu du Sud, il était très représentatif du catholicisme d'aujourd'hui : 80 % du 1,3 milliard de fidèles habitent l'hémisphère Sud. »

Voilà pourquoi, aux yeux de Bernard Lecomte, les interventions de celui-ci sur l'Ukraine n'ont pas toujours été comprises par les Européens : « Alors que le Polonais Jean-Paul II aurait évidemment défendu Kiev dès le premier jour, Bergoglio, pape latino antiaméricain, a eu parfois des positions déconcertantes sur le plan géopolitique. » Et ses nombreux appels à la paix en Ukraine sont restés lettre morte...
Avec notre pays, le pape « venu du bout du monde », comme il s'était présenté au soir de son élection, aura entretenu une relation si complexe que certains avaient fini par penser que « François n'aime pas la France ». Son refus de venir à Paris le 7 décembre pour participer aux très mondaines cérémonies de réouverture de la cathédrale Notre-Dame a été ressenti comme un camouflet tant à l'Élysée qu'à la Conférence des évêques de France.

Une absence d'autant plus mal vécue qu'une semaine plus tard, le 15 décembre, le pape des « périphéries » se rendait en Corse, à l'invitation de l'évêque d'Ajaccio, le cardinal François Bustillo, officiellement pour clore un colloque sur « la religiosité populaire en Méditerranée » !
Depuis sa papamobile, le souverain pontife, très souriant sous le soleil d'Ajaccio, a béni les bébés que lui présentaient les fidèles, distribué des chapelets à tour de bras... avant de faire la leçon à la France, plaidant pour une « saine laïcité », c'est‑à-dire « un concept qui ne soit pas statique et figé mais évolutif et dynamique », autrement dit beaucoup plus souple que le modèle défendu à Paris.

Venu trois fois en France (en visite éclair au Parlement européen de Strasbourg en 2014, à Marseille en 2023 pour participer aux Rencontres méditerranéennes et à Ajaccio fin 2024), le pape, en dépit de nombreuses invitations, n'a jamais fait de visite d'État dans l'Hexagone - pas plus qu'en Espagne ou en Allemagne. Sa phrase « Je vais à Marseille mais pas en France » a d'ailleurs marqué les esprits...

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Au fil d'un « pontificat agité et mouvementé », selon l'expression d'un collaborateur du Saint-Siège, le jésuite argentin a poursuivi la politique, engagée par son prédécesseur, de lutte contre les abus sexuels commis par des membres du clergé, même s'il a parfois été rattrapé par les victimes, notamment au Chili, où il a reconnu de « graves erreurs » et demandé « pardon » en 2018 pour avoir maladroitement défendu un évêque. Au terme d'un sommet inédit organisé au Vatican en 2019, le pape annonce la levée du secret pontifical sur les violences sexuelles et impose à tous les prêtres l'obligation de signaler chaque cas à leur hiérarchie.
Philippe d’Indevillers