OPINION. « Roch Hachana, une année d’espoir ? », par Marek Halter
Par Marek Halter

Marek Halter appelle à la vigilance civique et fraternelle.
LTD/LTD/Bruno Lévy / XO Éditions
Par Marek Halter

Marek Halter appelle à la vigilance civique et fraternelle.
LTD/LTD/Bruno Lévy / XO Éditions
Demain, Roch Hachana, la Nouvelle année juive. Ce peuple, dispersé à travers le monde depuis la haute Antiquité, commence son calendrier il y a 5786 ans, avec le déluge, auquel seul Noé, sa famille, et des spécimens de toutes les plantes et animaux, rassemblés à bord d'une arche, ont survécu. Avec l'espoir de recommencer l'Histoire, mais plus juste et plus pacifiée, introduite, selon la légende, par une colombe tenant dans son bec un rameau d'olivier. Depuis 5786 ans, donc, les Juifs attendent ce moment.
J'aime les gens qui espèrent et croient sincèrement en un monde plus juste et plus fraternel. C'est pourquoi, ce jour-là, j'organise, depuis des décennies, une fête qui réuni des représentants de toutes les religions ainsi que toutes les composantes de notre société, afin de partager, ne serait-ce que quelques heures, cet espoir universel.
Confronté à la montée du nazisme, Stefan Zweig écrit à Romain Rolland, le 11 novembre 1932 : « J'ai lu ces jours-ci l'histoire de Cicéron et le parallèle m'a frappé - Cicéron, César, Erasmus, Luther, nous et les violents. Nous ne pouvons rien dans la vie réelle et politique, chaque jour m'en convainc plus, mais l'opposition morale devient notre devoir. (...) On ne nous entend pas. Il nous faut un mégaphone dans cette époque de bruit. »
Pauvre Zweig qui a fini par se suicider ! Il croyait naïvement que la technologie, le progrès donc, se mettrait naturellement au service de la justice et de tous ses défenseurs. Or un mégaphone n'a pas d'appartenance politique et ne dépend que de ceux qui le contrôle, médias compris. Dès la popularisation de la radio à l'époque de Zweig, se ne sont pas les discours des pacifistes qui se répandent dans les chaumières européennes, mais les harangues belliqueuses.
Aujourd'hui, chacun de nous a un « mégaphone » dans son sac. Mais qu'avons-nous à opposer à la violence verbale qu'il véhicule, violence qui précède toujours, nous le savons, le bruit des armes ? Quelques principes élaborés à travers les siècles, quelques « valeurs » disons-nous, sans savoir exactement en quoi elles consistent. Or le vide fait naître la peur, et la peur la haine. Quant à cette dernière, elle trouve toujours sa cible : la haine du Juif est la plus accessible. Elle nous attache à l'histoire d'hier et justifie nos lâchetés récentes. « Le Juif est le thermomètre du degré de l'humanité de l'humanité », disait le grand poète allemand Goethe (1749-1832).
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Sans remonter trop loin dans l'histoire du monde, le 9 novembre 1938, par exemple, avec la Nuit de Cristal à Berlin, où on a brûlé les Juifs aussi bien que leurs livres, ouvre la porte à l'anéantissement totale des populations que l'historien polonais Raphael Lemkin appellera en 1943, en pleine Deuxième Guerre mondiale, le « génocide ». Quelle est la différence entre « massacre » et « génocide » ? Son intentionnalité. Lors de la conférence de Wannsee le 20 janvier 1942, les nazis se donnent comme objectif le nettoyage complet de l'Europe des Juifs. Se référant d'ailleurs à ce qu'ont fait les Ottomans avec les Arméniens au début du siècle.
Le 7 octobre 2023, un commando du Hamas s'attaque à un festival pacifiste israélien près de la frontière de Gaza. 1 188 personnes, hommes, femmes et enfants, sont tués. 4 834 sont blessés. 251, dont beaucoup d'enfants, sont pris en otage. Un des plus grand massacre de Juifs depuis la Deuxième Guerre mondiale. S'il s'avérait, d'après les documents saisis par les Israéliens, que c'était le premier acte du projet d'anéantissement des Juifs d'Israël, ce serait un génocide. Sinon, c'est un massacre, atroce certes, mais un massacre.
Il se fait que le gouvernement israélien est aujourd'hui dominé par des suprématistes, ceux que, déjà en son temps, le prophète Ésaïe nommait « malheureux qui font leur propre malheur » (3,9). Ils s'imaginent que l'on peut liquider le terrorisme avec des bombes. Ils y arrivent parfois, mais c'est la population qui trinque. Ils croyaient que la guerre serait terminée en quelques semaines ; elle dure depuis près de deux ans. Or, nous le savons depuis Homère, les guerres terminent dans les cimetières. Et elles sont plus ou moins longues.
Mais la guerre de Gaza est-elle comparable aux autres guerres ? Gaza, beaucoup l'ignorent, avait un gouvernement et des ministres élus. Et c'est un ministre du Hamas qui donne régulièrement les informations concernant le nombre de victimes palestiniennes. Il dépasse selon lui 65.000. C'est beaucoup. Trop. Mais peu en comparaison aux autres guerres qui ensanglantent la planète et ne provoquent aucune manifestation, aucune protestation, aucun empathie. Sauf peut-être celle de l'Ukraine, parce que nos dirigeants craignent qu'elle ne se propage sur notre sol. Alors pourquoi celle de Gaza remplit-elle quotidiennement nos mégaphones ? Parce que ceux qui tuent à Gaza sont aujourd'hui les Juifs.
Quelle revanche ! Quelle occasion inattendue pour effacer enfin cette mauvaise conscience que nous ont légué les témoins d'un des plus grand massacre de l'Histoire, du moins par le nombre de morts, et les moyens employés pour les liquider, celui des Juifs pendant la Deuxième Guerre mondiale, sous l'œil indifférent de l'humanité. Et voilà que des manifestations monstres inondent les rues des grandes villes du monde, manifestations qui dépassent par leur ampleur celles contre la guerre du Vietnam en son temps. À cette différence notoire : à l'époque, les gens criaient « paix au Vietnam ! ». Pour ceux qui se solidarisent aujourd'hui avec Gaza, le mot « paix » a disparu. Ce n'est plus le gouvernement, mais tout Israël qui représente le Mal. Le Mal à combattre.
Tant pis pour les artistes, les chanteurs pacifistes israéliens. Ils sont hués lors des festivals internationaux. Tant pis pour les savants israéliens qui s'opposent à la politique de leur gouvernement qui ne sont plus invités aux congrès scientifiques. Tant pis pour les écoliers israéliens, invités d'habitude à passer leurs vacances avec leurs camarades étrangers.
Tant pis surtout pour les Français, les Américains ou les Anglais d'origine juive qui sont réduits à leur seule appartenance ethnique. Ils sont aujourd'hui ces lépreux du Moyen-Âge responsables de tous nos malheurs dont parle Jean Delumeau dans La peur en Occident. Selon le rapport de 2024 du FBI, aux États-Unis, où demeure la majorité juive du monde, 70 % des crimes haineux ont été dirigés à leur encontre. Quant à la France, selon une enquête de l'hebdomadaire L'Express, 57 % de l'ensemble des agressions racistes ont été dirigées contre les Juifs qui comptent pour moins de 1 % de la population.
Dans tous les conflits armés, on salue ceux qui s'opposent à la guerre menée par leurs dirigeants. Souvenons-nous l'accueil fait à Joan Baez ou à Bob Dylan, pendant que les bombes américaines écrasaient sous le napalme des centaines de milliers de Vietnamiens. Avons-nous assisté, ces temps-ci, à une seule manifestations de soutien à ces millions de jeunes israéliens qui protestent tous les jours contre la politique de leur gouvernement, contre la guerre de Gaza, pour la libération des otages et pour une solution à deux États ?
Ce qui était pourtant prévu par les accords du 13 septembre 1993 entre le Premier ministre israélien Yitzhak Rabin et le chef de l'Organisation pour la Libération de la Palestine Yasser Arafat, en présence du président américain Bill Clinton à Washington. Accord oublié aujourd'hui aussi bien par les Palestiniens eux-mêmes, que par Israël et les médias internationaux.
Quant aux millions de Juifs éparpillés à travers le monde, suspectés par la bien-pensance d'être de « connivence avec Israël », il ne leur reste qu'à s'abriter sous la protection des pays dont ils sont citoyens depuis souvent des siècles et à brandir la mémoire de la Shoah. Or, la Shoah, que les négationnistes n'ont pas réussi à ébranler, les nouveaux antisémites, sont en train de la retourner contre les Juifs eux-mêmes. Les Juifs qui « génocident » à présent un autre peuple. Un verbe qui n'existait pas, donc, dans les dictionnaires et qui a été inventé tout spécialement à l'occasion de la guerre de Gaza.
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Pourtant, ils auraient pu utiliser un autre nom : par exemple « populicide », inventé par Gracchus Babeuf sous la Révolution française, à propos des massacres des populations civiles de Vendée. « Mal nommer les choses, c'est ajouter aux malheurs du monde », disait Albert Camus. Il suffit de regarder autour de nous pour nous rendre compte qu'il avait raison. Pour la plupart de ceux qui crient « Gaza, Gaza ! », il ne s'agit pas de défendre un peuple en guerre, mais d'ôter la dernière protection d'un autre peuple de tous temps en danger de mort.
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