L'hymne des J.O, l'heureux accident de Victor Le Masne
Solen Cherrier
Thomas Jolly and Victor le Masne ont reçu le prix du meilleur concert de l'année aux Victoires De La Musique pour l'ouverture et la clôture des Jeux Olympiques de Paris 2024.
Victor Le Masne a conçu la bande-son de l’été olympique. Confidences après « le tsunami ».
C'est un matin comme les autres dans un quotidien qui n'est plus vraiment le même depuis que les Jeux olympiques et paralympiques (JOP) sont passés par là. « Une vague qui vous emporte et repart », formule Victor Le Masne, derrière les consoles d'un « lieu mythique » : le Motorbass Studio, fondé par feu Philippe Zdar, moitié de Cassius.
L'auteur de la bande-son de l'été 2024 commence sa journée les yeux fatigués mais le plaisir affleure. Il travaille sur « plein de disques ». Dont un autour de Maurice Ravel, « un projet intellectuellement difficile pour bien [s'occuper] la tête ». Et entretenir la flamme pour le classique, sa formation, après avoir mis en lumière la French touch, son mouvement, lors des cérémonies.
La fameuse parenthèse enchantée, Victor Le Masne ne l'a pas franchement vécue. Trop dedans. Et l'impression d'y être encore : « On a tous fait des sacrifices énormes : famille mise de côté, nuits blanches enchaînées... Ça bouscule. Et en même temps, il y a eu tellement de joie. Il a fallu réapprendre à souffler. Quand les Jeux ont commencé, je n'avais pas fini toutes les cérémonies. Jusqu'au 8 septembre [clôture des Jeux paralympiques], il y avait des ajustements. Ce mouvement permanent, aussi éreintant soit-il, a donné un côté très humain à l'ensemble. On vivait dans l'instant. »
Tony Estanguet lui répétait que l'organisation d'un tel événement revenait à courir un marathon à la vitesse d'un 100 mètres. Avec un an de recul, Victor Le Masne trouve la comparaison judicieuse. « C'était un tsunami, prolonge le compositeur de 43 ans, filant sa métaphore océane. C'était magique, mais aussi énormément de travail. Plus de 600 musiciens ont joué lors des quatre cérémonies, soit sur ma musique, soit sur des morceaux que j'ai arrangés pour d'autres artistes, comme Lady Gaga ou Aya Nakamura... »
Une rencontre culturelle forte
La performance de l'interprète de Djadja avec la Garde républicaine sur le pont des Arts se hisse au sommet de ses émotions. « Très politique », justifie-t‑il. Référence aux polémiques et rumeurs qui avaient enflé en amont ? Tout l'était un peu, voire beaucoup, dans les sables mouvants post-dissolution. Le sens de son métier, aussi, l'est. « Quand je mets Gojira pour illustrer la Révolution française, dit-il, c'est un choix artistique mais également politique. Quand Amadou et Mariam reprennent Serge Gainsbourg [Je suis venu te dire que je m'en vais] pour la clôture paralympique, c'est une rencontre culturelle forte. Tout ça raconte quelque chose. La musique n'est pas juste un enchaînement de notes. »
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Une fois le relais passé à Los Angeles, le directeur musical de Paris 2024 a été « très ému » de recevoir le Grammy de la meilleure prestation métal, « la reconnaissance de [ses] pairs au plus haut niveau ». Il était aussi content pour la chanteuse lyrique Marina Viotti, première femme primée dans ce genre, et pour le groupe landais Gojira, qui avait été nommé deux fois sans gagner. « Mais il faut digérer tout ça, admet celui qui reçu la Légion d'honneur en janvier. Ça change une vie, même si je reste le même. Aujourd'hui, ce n'est plus la même intensité que pendant les Jeux. J'ai plein de projets, mais je ne veux pas essayer de recréer cette tension. Ce serait impossible et pas souhaitable. »
Évidemment, il a eu des propositions un peu folles, à la mesure de la démesure des cérémonies. Motus sur le sujet. Il a fini par accepter l'idée de faire des concerts, et d'y jouer les musiques des Jeux. Parade, justement. Le morceau phare a fait le tour des plateformes après avoir fait tourner les têtes ; Higher aussi. C'est la première fois qu'une musique olympique vit autant après les Jeux. « Les JO, c'est un des rares moments de communion mondiale, explique-t‑il. Alors si une musique s'y associe et marque les esprits, elle perdure. Parade est sorti parce qu'il y avait une vraie demande populaire. Le CIO a accepté [ils partagent les droits], l'album a suivi. Les morceaux de Gojira et de Céline Dion, pareil. Ce n'était pas prévu, mais ça s'est imposé. »
L'hymne de Paris 2024 a trouvé sa place dans les mariages. « Des lycéens le reprennent, d'autres l'utilisent comme musique de motivation », sourit l'intéressé. Il ne lui appartient plus, « et c'est très bien ainsi ». Victor Le Masne reste sensible à l'écoute. Il se souvient du 8 mai à Marseille, à l'arrivée de la flamme. Il était au piano, il y avait la Patrouille de France au-dessus, on lui a donné le top départ - « 5, 4, 3, 2, 1 » - et il s'est demandé ce qu'il faisait là. Impossible alors d'imaginer que son morceau vivrait autant.
« C'est presque un heureux accident que ça ait autant pris, même si j'ai tout fait pour que la musique ait sa place. Quand je réécoute l'intro, j'ai l'impression qu'elle contient tout ce que je voulais dire musicalement. Il y a tout : les cordes, le romantisme, l'ouverture lyrique, la fête... C'est comme une cartographie. » Qui a esquissé le sourire d'un pays.