Ressusciter les "esprits animaux"

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Par Robert J. Shiller, enseignant à l'université de Yale et économiste en chef de MacroMarkets LLC.

Le principal problème économique actuel est celui d'une perte totale de confiance de tous les acteurs économiques, qui compromet les projets de création d'entreprises ou d'investissements et plombe la consommation des ménages.

Nos "esprits animaux", selon les mots de John Maynard Keynes pour décrire une forme particulière de confiance ou d'optimisme naïf, se sont affaiblis. Partout, les gouvernements commencent à mettre en ?uvre des mesures incitatives et des plans de renflouage, sans pour autant influer sur les perspectives économiques qui restent toujours aussi moroses. Comment sortir d'une crise de confiance ? Une partie du problème est d'abord que la confiance est difficilement quantifiable. Les différents indices de confiance des consommateurs (Conference Board aux Etats-unis, Nielsen pour 52 pays) sont, certes, au plus bas. Mais, compilant des réponses courtes à des questions simples, ces indices ne nous disent rien sur le point auquel les sondés croient à leurs opinions, sur la manière dont de nouvelles circonstances pourraient modifier le degré de confiance ou sur ce que feront vraiment les individus au moment de prendre des décisions importantes.

Cette perte de confiance est directement liée au chaos des marchés financiers, au spectre de l'effondrement des institutions financières dans le monde, et aux efforts désespérés de renflouage de ces institutions par les gouvernements : un sentiment de danger généralisé est né.

Il est vrai que les « esprits animaux » sont aussi influencés par ce que la mémoire collective a enregistré. Tout le monde en sait assez sur la Grande Dépression pour comprendre qu'il existe des analogies avec la situation actuelle : des taux à 3 mois sur les bons du Trésor américains légèrement négatifs en septembre 2008 pour la première fois depuis 1941; des marchés financiers ultra-volatils et, venant des États, des mesures de renflouage exceptionnelles prises en évoquant, en termes à peine voilés, le spectre de la Grande Dépression. On est très loin du krach boursier de 1987 ? pendant lequel le S&P 500 a décroché de 20,5% en un jour, où les investisseurs, qui savaient la Bourse surévaluée, ont vite jugé que le krach avait corrigé l'anomalie.

Cette fois, plans de renflouage des banques et mesures de soutien ont été rapidement mis en réaction à l'horrible semaine du 3 au 10 octobre: ce jour-là, les pays du G7 annonçaient un plan coordonné pour sauver l'économie mondiale. Et le week-end de la même semaine, les pays du G20 approuvaient le plan. Mais en novembre, les Bourses en sont à peu près au même point.

L'érosion des "esprits animaux" se nourrit d'elle-même. La volatilité extrême des marchés ne fait qu'accentuer le sentiment chez les acteurs économiques et sociaux que la situation échappe vraiment à tout contrôle. Un cercle vicieux s'installe ensuite : plus le marché est volatil, plus les acteurs économiques pensent devoir prêter attention au marché, et plus les échanges deviennent imprévisibles.

Le bon côté de la situation est peut-être que les "esprits animaux" peuvent faire et font parfois des changements impromptus de direction. La confiance est un phénomène psychologique caractérisé par des sautes d'humeur aussi bien vers le haut que vers le bas. Le facteur le plus prometteur d'un retour de la confiance des acteurs économiques serait celui d'une source d'inspiration publique. Aux Etats-Unis, le président, Barack Obama, semble être suffisamment charismatique pour jouer ce rôle. Même sur le reste du monde, l'élection du premier président africain américain aux Etats-Unis pourrait avoir un impact psychologique important.

Quoi que nous réserve l'avenir proche, les nombreux plans en discussion aujourd'hui, pour faire face à cette crise mondiale, doivent être évalués à l'aune de l'impact insaisissable et inexplicable qu'ils peuvent avoir sur la confiance. Les "esprits animaux" que Keynes a évoqués il y a quelques générations sont encore avec nous aujourd'hui.

Copyright : Project Syndicate, 2008.
 

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