Que les pays émergents prennent la relève !

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Dani Rodrik est professeur d'économie politique à la John F. Kennedy School of Government de l'université Harvard.

La tourmente économique actuelle va tourner à l'avantage des pays émergents. Une fois la poussière retombée, l'influence de la Chine, de l'Inde, du Brésil et d'autres pays émergents sur les institutions multilatérales leur permettra de mener des réformes plus conformes à leurs intérêts. Et ce, pour deux raisons. D'abord, les États-Unis et l'Europe, affaiblis, ne pourront pas assumer le leadership qui a permis depuis la Seconde Guerre mondiale de développer le multilatéralisme. Ensuite, les pays émergents pèseront davantage dans l'économie mondiale. Les capitaux de la Chine ou des États du Golfe contrôleront les principales institutions financières de l'Occident ainsi que les entreprises industrielles qui comptent. Quant au commerce, les négociations en cours montrent que les pays riches doivent laisser les pays émergents libres de modifier les règles du jeu pour qu'ils coopèrent.

Pour cela, ces derniers devront choisir des critères qui réduisent les risques. Livrés à eux-mêmes, les marchés financiers accordent trop de crédit bon marché dans les périodes fastes, et trop peu dans les périodes difficiles. Une solution réside dans une politique anticyclique?: mesures de dissuasion envers des emprunts étrangers quand l'économie reprend, mesures de prévention envers la fuite des capitaux, quand elle ralentit. Le FMI devrait aider ces pays à appliquer ces politiques et agir davantage en prêteur de dernier ressort.

La période actuelle est l'occasion d'accroître la transparence, en particulier dans les pratiques bancaires des pays riches qui facilitent la fraude dans les pays émergents. Leurs ressortissants fortunés soustraient chaque année plus de 100 milliards de dollars d'impôts, via des comptes domiciliés à Zurich, Miami, Londres... Les pays émergents devraient aussi soutenir la taxe Tobin sur les transactions financières internationales. D'un taux modeste (0,25 %), elle freinerait les excès de la spéculation et générerait des centaines de milliards de dollars par an pour couvrir des dépenses d'intérêt général?: soutien au développement, vaccins contre les maladies tropicales, mise aux normes environnementales de technologies...

Les pays émergents ont besoin, en outre, de garantir leur « espace politique » face à l'Organisation mondiale du commerce (OMC), afin d'appliquer des politiques permettant de développer leur économie. Ceux ayant réussi leur intégration à la mondialisation y ont eu recours - subventions, réglementation intérieure, rétro-ingénierie de produits patentés - alors qu'elles ne sont pas autorisées par l'OMC. L'espace politique permet aux objectifs sociaux et politiques d'importance, comme la sécurité alimentaire, d'être compatible avec l'OMC. Le commerce international n'en serait pas plus faible, mais plus sain et plus durable.

Toutefois, le pouvoir implique des devoirs. Les pays émergents devront se montrer ouverts aux préoccupations légitimes des pays riches et disposés à contribuer aux dépenses d'intérêt général. Les pays exportateurs de capitaux devraient être plus transparents dans le contrôle des fonds souverains et s'engager à ne pas en user à des fins politiques. Les plus importants devront assurer leur part de réduction des émissions de gaz à effet de serre.

De même, ils doivent comprendre que l'espace politique n'est pas une voie à sens unique. Aux États-Unis, où la classe moyenne n'a pas bénéficié de la mondialisation, la politique commerciale sera soumise aux pressions pour obtenir des compensations. Barack Obama a fait de la détresse des classes moyennes un des thèmes forts de sa campagne victorieuse. Larry Summers, son principal conseiller économique, évoque souvent les effets néfastes de la mondialisation sur les travailleurs.

Si les pays émergents agitent la menace du protectionnisme, ils n'en tireront aucun profit. Les réalités politiques et économiques exigent de la nuance et de la solidarité. Ils devraient négocier afin d'éviter de torpiller les réglementations dans des domaines tels que la protection des travailleurs et l'imposition des sociétés. Sans le soutien des classes moyennes des pays riches, il leur sera difficile d'avoir une réglementation commerciale internationale aussi ouverte que celle ayant eu cours ces dernières années.

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a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Nous assistons à la fin de l'ère de prépondérance américaine (1919-2008), qui a elle-même fait suite aux ères de prépondérance portugaise et espagnole (1492-1648), française (1648-1715), anglaise (1715-1789), allemande (1871-1919).
Les deux siècles à venir seront des ères de prépondérance chinoise, indienne, brésilienne et peut-être russe.
Ce sont donc les pays émergents (BRIC) qui fixeront les nouvelles règles du jeu. Si nous avions un peu plus de jugeote, nous nous affranchirions nous-mêmes des règles de l'OMC tant que nous y trouvons encore un avantage car elles sont d'ores et déjà condamnées.
De même, il est pathétiquement trop tard d'envisager des aventures militaires, comme l'OTAN en Afghanistan aux portes de la Chine, de la Russie et de l'Inde, pour conserver la prépondérance occidentale. Si nos hommes politiques avaient été un peu plus clairvoyants, c'est à partir de 1992 qu'il aurait fallu faire les choix économiques et stratégiques qui limitent le transfert de technologies vers les pays émergents. Sous l'influence des libéraux, financièrement intéressés, nous avons opté pour le libre-échange unilatéral de fait et la libre circulation des capitaux unilatérale en droit qui permettaient la libre expolitation de la main d'oeuvre réduite en état de servitude des pays émergents. Les libéraux n'ont pas fait que piller les finances occidentales, ils ont affaibli durablement, irréversiblement à l'échelle de la vie humaine, l'industrie occidentale et ils ont fait exploser le lien social. Bel exemple de trahison des élites.
Il ne nous reste plus qu'à quémander un "juste retour" auprès des nouveaux seigneurs en sachant bien que les BRIC sont désormais autosuffisants et peuvent continuer leur développement sans nous, ce qui est très loin d'être notre cas.
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Pourtant un continent reste à la traine ,pour le plus grand malheur de son peuple et du notre .Le monde développé doit aider l'Afrique avec un "plan Marshall" sur 20 ou 30 ans,avec priorité donnée à l'éducation,l'agriculture et les énergies.Si on développe l'Afrique c'est le dernier grand ilot de pauvreté qui disparait,et le monde changera radicalement.
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Encore une fois le commentaire ci dessus illustre bien le sentiment collectiviste anti liberté qui prédomine en France.
Le problème ne vient pas de la liberté des individus mon cher mais de l'ultra collectivisme, doctrine que vous soutenez, qui de par son intervention contre le court naturel de l'économie de marché crée des monstres étatiques responsables du déclin économique au détriment du peuple.
Par exemple si le marché de l'énergie n'était pas aussi étatisé il y aurait des énergies alternatives au pétrol depuis bien longtemps, mais voila les mafias étatiques de tout poils freinent les initiatives issues de la liberté des peuples et de leurs génies au profit de leur politique anti libérales, donc contre la prospérité la plus juste du peuple. Merci messieurs les collectivistes et conservateurs de tous poils car nous en sommes la ou il était prévu que nous soyons. Et vivement le libéralisme humaniste, tel que décrit par Bastiat !!
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
La liberté des prédateurs financiers doit être contenue lorsqu'elle nuit à la société. L'Europe doit passer d'une logique d'exemplarité ultralibérale à une logique d'intérêts, c'est mon seul propos.
Quant à votre exemple, il est pour le moins mal choisi car, au contraire, il a fallu l'intervention de la loi pour imposer à EdF d'acheter cher le courant des producteurs privés d'énergie éolienne. Sans intervention publique, pas d'énergie alternative !

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