Le spectre des restructurations et la vraie nature de l'euro

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Dans cette période d'incertitude, les autorités européennes s'efforcent d'assurer la survie de l'euro sans lui donner les moyens de vivre normalement. La seule alternative est un choix entre un renforcement institutionnel impliquant une assez forte dose de fédéralisme ou l'éclatement de la zone.

La question des dettes souveraines en Europe a pris, depuis deux ou trois ans, un caractère si grave que l'on a agité la perspective de défauts de paiement sous forme de restructuration de dettes. Certains, notamment sur les marchés, ont considéré l'opération comme inévitable tant est critique la situation de certains débiteurs, comme la Grèce.

D'autres avis, en particulier dans les banques centrales, font valoir que le procédé créerait plus de problèmes qu'il n'en résoudrait en provoquant un phénomène de contagion incontrôlable et en privant le débiteur en défaut de recourir au marché pour une très longue période (ce qui d'ailleurs obligerait ses partenaires à le prendre en charge s'il reste dans la zone euro).

Cette menace de restructuration donne, certes, un tour dramatique à la situation de certains pays, mais de toute façon, qu'il s'agisse d'éviter le défaut de paiement ou d'en gérer les conséquences, la stabilisation des marchés passe par le retour de la confiance, c'est-à-dire par l'octroi d'une garantie solide de la dette et, en contrepartie, l'acceptation d'un contrôle commun des budgets.

Ces deux conditions se heurtent pour l'instant à de fortes oppositions : d'une part, le soutien inconditionnel de la Banque centrale européenne (BCE) est (à tort, nous semble-t-il) suspecté d'être générateur d'inflation ; d'autre part, il faut avouer que les pays débiteurs font preuve d'un nationalisme ombrageux pour la gestion de leurs finances publiques et leur politique économique en général.

Comme les autorités européennes veulent à tout prix éviter des défauts de paiement risquant de mettre en jeu la survie de l'euro, l'Europe monétaire reste donc dans une situation équivoque. Un soutien financier minimum est assuré mais par un organe ad hoc, le Fonds européen de stabilité financière (FESF), dont les moyens importants sont néanmoins limités, ce qui laisse planer un doute sur l'avenir. Quant aux pays en difficulté, ils commencent de mettre en application des plans de redressement très rigoureux mais dont la réalisation reste hypothétique.

Nous sommes donc entrés dans une période d'incertitude dans laquelle on s'efforce d'assurer la survie de l'euro sans pour autant lui donner les moyens de vivre normalement. Cette étape peut encore durer aussi longtemps que le FESF a les moyens de résister aux attaques spéculatives avec le trésor de guerre qui a été réuni, mais cette situation pourra difficilement durer jusqu'à 2013, comme l'espèrent les autorités. Avec ou sans restructuration, le problème du refinancement devra être résolu et il faudra choisir entre deux voies divergentes : poursuivre le soutien financier aux plus faibles dans une organisation solidement structurée ou laisser chacun livré à lui-même face au marché. Ces deux situations impliquent de donner à l'euro une nature différente. Son double visage actuel où il est pour chaque membre une monnaie intérieure (parce qu'il l'utilise) mais aussi extérieure (parce qu'il n'en contrôle pas l'émission) pourra difficilement être maintenu. Observons que l'on retrouve ici, au plan monétaire, le grand dilemme qui a caractérisé les premières années de la construction de l'Europe économique : s'orienterait-on vers une simple zone de libre-échange sans lien fort entre les participants ou vers une véritable Communauté unie par des institutions et possédant une personnalité propre ? Dans la réalité, il s'est créé des institutions mais elles n'ont pas encore permis à la Communauté de s'imposer face aux souverainetés nationales.

Le même choix se présente en matière monétaire où finiront par s'affronter deux conceptions de la zone euro. Celle-ci peut être soit une véritable Communauté monétaire faisant prévaloir un traitement unique des problèmes, en particulier celui des dettes souveraines, soit une simple zone de libre-échange monétaire sans vraie solidarité entre les membres. À vrai dire, la seconde hypothèse implique nécessairement une grande fragilité. Elle aurait pu peut-être se maintenir un certain temps dans un contexte calme mais, du fait que la crise systémique a exacerbé la nervosité des marchés, il est probable qu'elle ne puisse durer bien longtemps dans les circonstances actuelles. La seule alternative est donc un choix entre un renforcement des liens institutionnels impliquant une assez forte dose de fédéralisme pour la garantie des dettes et pour le contrôle des budgets ou l'éclatement de la zone. Compte tenu des fortes résistances à une solution claire de la crise des dettes, il est probable que la situation se décantera en deux temps. D'abord une première étape, dans laquelle nous sommes encore, où on essaiera de faire porter le plus longtemps possible le poids de l'aide sur les États et de retarder la montée de la BCE en première ligne, tout en se déclarant par ailleurs plutôt satisfait des premiers efforts budgétaires des États débiteurs.

Si les marchés ne se satisfont pas d'une telle position qui reste à mi-chemin sur la voie d'une véritable intégration monétaire, un degré beaucoup plus élevé de solidarité et de fédéralisme deviendra nécessaire pour éviter des restructurations en cascade et la sortie de l'euro de certaines monnaies : la pression se fera donc très forte sur les autorités.

Il ne sera plus possible de maintenir une situation ambiguë et d'essayer de satisfaire en même temps ceux qui veulent sauver l'euro à tout prix et ceux qui se refusent à une véritable Communauté monétaire. La menace de sévères restructurations en chaîne aura joué un rôle décisif en faisant alors apparaître la véritable nature de l'euro.

 

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