En progrès

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L'affirmation formulée par Aristote, 350 années avant notre ère, selon laquelle « le progrès ne vaut que s'il est partagé par tous » est l'idée qui semble le mieux résumer la vision actuelle du grand public sur ce qu'est et doit être le progrès en ce début de XXIe siècle. (Photo: copie romaine d'une sculpture en bronze de Lysippe)
L'affirmation formulée par Aristote, 350 années avant notre ère, selon laquelle « le progrès ne vaut que s'il est partagé par tous » est l'idée qui semble le mieux résumer la vision actuelle du grand public sur ce qu'est et doit être le progrès en ce début de XXIe siècle. (Photo: copie romaine d'une sculpture en bronze de Lysippe) (Crédits : Photo: Jastrow, via Wikimedia Commons (CC0))
HOMO NUMERICUS. Comment perçoit-on le progrès en ce début de XXIe siècle ? Un sondage y répond en montrant que les attentes autour de ce thème restent d'actualité. À condition que l'on y apporte des réponses très concrètes. Par Philippe Boyer, directeur relations institutionnelles et innovation à Covivio.

Une fois encore, Aristote avait raison. L'affirmation formulée, 350 années avant notre ère, selon laquelle « le progrès ne vaut que s'il est partagé par tous » est l'idée qui semble le mieux résumer la vision actuelle du grand public sur ce qu'est et doit être le progrès en ce début de XXIe siècle. Publié il y a quelques jours, un sondage européen, (France, Allemagne, Italie, Espagne et Royaume-Uni) commandé par le Medef[1], permet de se faire une idée assez précise sur les attentes et les espérances autour de cette question.

La relative bonne nouvelle, et il faut la souligner en ces temps de doute et de défiance, c'est qu'il n'existe pas de rejet de cette notion. Même si cela ne constitue pas un raz-de-marée, 31% des Français interrogés ont foi dans le progrès (contre 24% d'avis négatifs), chiffres à comparer à ceux du Royaume-Uni (60% d'avis positifs) et de l'Allemagne (29%).

Tech for good

Bien sûr, les temps ont changé et cela fait belle lurette que ce « messianisme du progrès » dont notre pays a pu s'enorgueillir au titre des trois derniers siècles, n'a plus court.

Néanmoins, et comme en écho à l'affirmation d'Aristote, tous ceux qui œuvrent désormais pour le progrès (scientifiques, innovateurs...) ont désormais un impératif : être plus que jamais concrets, c'est-à-dire démontrer par les faits que ce qu'ils apportent à la société procure une réelle amélioration des conditions de vie, voire un espoir.

D'ailleurs, et ce n'est sans doute pas un hasard si l'expression apparue il y a quelques années de « Tech for good », autrement dit des technologies « inclusives », accessibles à tous, va dans le sens de cette quête d'un progrès porteur de sens. Cerné par les thuriféraires de la décroissance ou par les techno-sceptiques, voire les complotistes en tout genre, le progrès n'a d'autre choix que de prouver son indispensable apport dans de nombreux domaines, à commencer par ceux en lien avec trois sujets placés, dans ce sondage, en tête des préoccupations des Européens pour les vingt prochaines années  : l'environnement, la santé et l'éducation.

Doutes sur le progrès

Dans son livre sur le progrès, le scientifique-philosophe Étienne Klein s'interroge sur cette notion. Outre que l'on ne peut qu'être d'accord avec le fait que «jamais sans doute dans l'histoire [...] le thème du progrès n'a à ce point interrogé l'humanité dans son ensemble et l'humanité propre à chaque individu[2].», il n'empêche que nous vivons un moment particulier où les oppositions au progrès sont fortes.

Certes, et presque de tout temps, nombre d'innovations se sont heurtées à d'innombrables freins. En pleine révolution industrielle en Angleterre, que l'on songe aux Luddistes, ces « briseurs de machines » opposés à l'arrivée des métiers à tisser industriels dans les ateliers. Cent soixante années plus tard, en pleine période des Trentes Glorieuses, le doute sur les bienfaits du progrès se déplaçait alors sur la question du pouvoir croissant de l'homme sur la nature[3].

Au cours de ces dernières années, et dans cette période d'explosions d'innovations technologiques, le progrès étant souvent assimilé à une forme de technoscience avec d'un côté, un discours public sur la science, la technologie et ses bienfaits, maîtrisé par une élite, et de l'autre, le rapport intime que les individus entretiennent avec ces nouvelles technologies omniprésentes qui ne seraient pas systématiquement à la hauteur de leurs espérances ou tout simplement ni comprises ni maîtrisées. Les récents débats sur la 5G, les vaccins ou les avancées de la génétique (en ce compris les travaux des récipiendaires 2020 du Nobel de Chimie - Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna - sur les ciseaux moléculaires) témoignent de cette défiance à l'égard du progrès, singulièrement du progrès scientifique.

Éduquer au progrès, endiguer le recul de la culture scientifique

Le débat actuel sur l'acceptation du progrès dans la société semble plus que jamais être un sujet politique au sens noble du terme. Ce sondage le démontre : s'il n'y a pas de rejet de l'idée de progrès en tant que tel, figurent en revanche de très nombreuses questions et d'attentes concrètes. Comment y faire face ? La question est simple, mais les réponses complexes.

Parmi les pistes possibles, et sans manichéisme entre d'un côté les « pour » et de l'autre les « contre », il faut se fier aux enseignements de ce sondage. Ceux-ci montrent notamment que les sciences sont encore mal connues : 54% de nos concitoyens se disant mal informés en matière de climatologie, 61% dans le domaine des sciences et de la gestion de l'environnement, 72% en matière de biologie ou encore 73% pour les mathématiques.

Or, et c'est un fait, le progrès et la science sont intimement imbriqués. Outre qu'il faut plus que jamais miser sur l'inclusion numérique afin de donner les clés de ce qui se cache « de l'autre côté de la machine » - pour paraphraser le titre de l'ouvrage de vulgarisation de la scientifique Aurélie Jean[4] -, il faut aussi promouvoir, pour ne pas dire, endiguer le recul de la culture scientifique ; y compris (et surtout) auprès de nos dirigeants. Il s'agit là d'un impératif démocratique, donc politique. Victor Hugo y aurait sans doute souscrit, au point, supposons-le, de revenir sur l'écriture de sa sentence définitive :

« Sans cesse le progrès, roue au double engrenage,
fait marcher quelque chose en écrasant quelqu'un.
»

___

NOTES

[1] https://www.medef.com/fr/actualites/dessinons-ensemble-le-progres-pour-mieux-ladopter

[2] http://editionsdelaube.fr/catalogue_de_livres/sauvons-le-progres/

[3] C'est le philosophe allemand, Hans Jonas, qui est à l'origine du principe de responsabilité. Son ouvrage paru en 1979, Le principe de responsabilité, évoque l'idée de responsabilité des générations présentes vis-à-vis des générations futures, à la base des principes de développement durable.

[4] https://www.editions-observatoire.com/content/De_lautre_c%C3%B4t%C3%A9_de_la_machine

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Commentaires
a écrit le 28/10/2020 à 13:11 :
Bonjour M. Ridicule,
Peut-on, selon vous, faire une différence entre Progrès et techniques ?

Si la réponse est qu’il n’y a pas de différence alors, le déploiement d’un filet sociale et médicale en France ne constituerait pas un progrès.

Pas plus que l’obligation de l’enseignement obligatoire pour tous (quoi que l’on puisse reprocher au système actuel).

Et d’ailleurs améliorer ce système ne constituerait donc pas un progrès.
a écrit le 28/10/2020 à 10:41 :
Aristote à bon dos, on lui fait souvent dire ce qui nous convient et lorsqu’il dit quelque chose qui nous convient pas on explique que le pauvre vivait il y a si longtemps qu’il ne pouvait pas imaginer ce que nous vivons aujourd’hui.

Affirmer de prim abord et sans aucune vérification préalable que des personnes de cultures aussi différentes que des suédois, des anglais, des grecs et des portugais, partagent le même concept sous le mot « progrès », alors que le mot même est différent d’une langue à l’autre c’est affirmer simplement affirmer la stupidité du genre « sondage ». Genre qui souvent a la prétention de porter les ornements de la science des Etudes Sociologiques.

Il est vrai que si l’on veut mettre en scène une piece dans un théâtre, on commence par y poser un décor en trompe l’oeil, ensuite on y fait entrer le comédien « sondage » sérieux en pape, dont le texte est calibré et le jeu de scène encadré par le metteur en scène.

Lorsque la mécanique en est aussi visible qu’ici le terme de mascarade s’impose à l’esprit.
Réponse de le 28/10/2020 à 11:39 :
Nos classes dirigeantes sont ridicules ! Des petits marquis en perruques et poudre pour le teint. Des franchisés ! des revendeurs de solutions venues d'ailleurs, qu'ils ne comprennent que très superficiellement.

"maîtrisé par une élite", l'élite francaise ? vous rigolez ? ils ne sont pour rien dans les progrès majeurs du 20ème et fin 19ème siècle !
Toutes les sciences du contrôle, l'électronique et même la mécanique numérique, la simulation, les processeurs, les transistors, les langages informatiques, tout provient d'amérique et d'angleterre, de l'empire technologique anglo-saxon.
Ils ne font que traduire (mal) les leçons du système cognitif anglo-saxon.
Ce qui permet de faire bonne figure est la proximité de notre vocabulaire avec celui employé outre atlantique et outre manche.

La France à connu son apogée entre le milieu du 18ème siècle et le 19ème siècle avec les prestigieux d'Alembert, Laplace, Fourier, Cauchy, Lagrange (italien), Galois, Carnot, Navier etc... les noms figurant sur la tour Eiffel.

Les héritiers n'ont pas été fichus d'exploiter la découverte majeur de Fourrier et Laplace, c'est oliver Heavyside qui redécouvrit leurs travaux et inventa le calcul opérationnel.
On a été complètement supplanté par les anglo-américains qui ont su comme le dit Nietzsche des grecs s'approprier et faire évoluer les connnaissances glanées tous azimuth.
L'exemple des travaux d'un chercheur russe, mis de cotés par la russie et exploités formidablement par le complexe militaro industriel US pour créer des avions furtifs vis à vis des radars moderne en est un exemple frappant.
De même ils ont tirés partis des développements astucieux en théorie du controle de la russie soviétique pour encore la porter à son paroxisme.

Résultat ils sont à même de maitriser toute la chaine technologique du sole au plafond, from the ground up. La maitrise à tous les niveaux de la systémique et du model based engineering. Les US envisageait deja l'IA en 1950 ! ils avaient deja la capacité à developper des missiles de croisière à propulsion nucléaire (rayon d'action : la terre entière).
Ne nous y trumpons pas, la chine est encore très dependante des avancées US. Ils restent la communauté techno scientifique la plus prolifique de tous les temps ! Ca n'est pas par hasard que ce soit eux qui aient atteind la lune.... promettre la lune... un dicton bien francais, ils l'ont fait !
a écrit le 28/10/2020 à 10:26 :
La classe dirigeante ne se sert du progrès que pour faire du fric abandonnant toute notion d'intérêt public, de ce fait leur progrès est bien plus nocif que nécessaire.
Réponse de le 28/10/2020 à 12:55 :
- La fin de votre commentaire suggère que ce que vous entendez par progrès est de toute façon nocif, voudriez -vous s’il vous plait preciser ce que vous entendez par  »progrès »
a écrit le 28/10/2020 à 8:27 :
La confusion entre progrès et innovation est des plus préjudiciables: Si le progrès est un "but", l'innovation n'est qu'un "moyen"!
a écrit le 28/10/2020 à 7:01 :
31% des francais ! Sondages faits a Paris, ou une grande metropole ?
Chiffre derisoire si on admet la realite des faits.
Qui n'a pas un portable, ordinateur ou autre bidule bourre d'electronique ?
Tout ou presque fonctionne a l'atome ou aux energies renouvelables.

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