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OpinionsHomo Numericus

En progrès

Photo de Philippe Boyer

Philippe Boyer

Publié le 28 octobre 2020 à 05:00

Aristote, copie romaine d'une sculpture de Lysippe de Sicyone (-330 av. J.-C.),

L'affirmation formulée par Aristote, 350 années avant notre ère, selon laquelle « le progrès ne vaut que s'il est partagé par tous » est l'idée qui semble le mieux résumer la vision actuelle du grand public sur ce qu'est et doit être le progrès en ce...

Photo: Jastrow, via Wikimedia Commons (CC0)

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HOMO NUMERICUS. Comment perçoit-on le progrès en ce début de XXIe siècle ? Un sondage y répond en montrant que les attentes autour de ce thème restent d'actualité. À condition que l'on y apporte des réponses très concrètes. Par Philippe Boyer, directeur relations institutionnelles et innovation à Covivio.

Une fois encore, Aristote avait raison. L'affirmation formulée, 350 années avant notre ère, selon laquelle « le progrès ne vaut que s'il est partagé par tous » est l'idée qui semble le mieux résumer la vision actuelle du grand public sur ce qu'est et doit être le progrès en ce début de XXIe siècle. Publié il y a quelques jours, un sondage européen, (France, Allemagne, Italie, Espagne et Royaume-Uni) commandé par le Medef[1], permet de se faire une idée assez précise sur les attentes et les espérances autour de cette question.

La relative bonne nouvelle, et il faut la souligner en ces temps de doute et de défiance, c'est qu'il n'existe pas de rejet de cette notion. Même si cela ne constitue pas un raz-de-marée, 31% des Français interrogés ont foi dans le progrès (contre 24% d'avis négatifs), chiffres à comparer à ceux du Royaume-Uni (60% d'avis positifs) et de l'Allemagne (29%).

Tech for good

Bien sûr, les temps ont changé et cela fait belle lurette que ce « messianisme du progrès » dont notre pays a pu s'enorgueillir au titre des trois derniers siècles, n'a plus court.

Néanmoins, et comme en écho à l'affirmation d'Aristote, tous ceux qui œuvrent désormais pour le progrès (scientifiques, innovateurs...) ont désormais un impératif : être plus que jamais concrets, c'est-à-dire démontrer par les faits que ce qu'ils apportent à la société procure une réelle amélioration des conditions de vie, voire un espoir.

D'ailleurs, et ce n'est sans doute pas un hasard si l'expression apparue il y a quelques années de « Tech for good », autrement dit des technologies « inclusives », accessibles à tous, va dans le sens de cette quête d'un progrès porteur de sens. Cerné par les thuriféraires de la décroissance ou par les techno-sceptiques, voire les complotistes en tout genre, le progrès n'a d'autre choix que de prouver son indispensable apport dans de nombreux domaines, à commencer par ceux en lien avec trois sujets placés, dans ce sondage, en tête des préoccupations des Européens pour les vingt prochaines années  : l'environnement, la santé et l'éducation.

Doutes sur le progrès

Dans son livre sur le progrès, le scientifique-philosophe Étienne Klein s'interroge sur cette notion. Outre que l'on ne peut qu'être d'accord avec le fait que «jamais sans doute dans l'histoire [...] le thème du progrès n'a à ce point interrogé l'humanité dans son ensemble et l'humanité propre à chaque individu[2].», il n'empêche que nous vivons un moment particulier où les oppositions au progrès sont fortes.

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Certes, et presque de tout temps, nombre d'innovations se sont heurtées à d'innombrables freins. En pleine révolution industrielle en Angleterre, que l'on songe aux Luddistes, ces « briseurs de machines » opposés à l'arrivée des métiers à tisser industriels dans les ateliers. Cent soixante années plus tard, en pleine période des Trentes Glorieuses, le doute sur les bienfaits du progrès se déplaçait alors sur la question du pouvoir croissant de l'homme sur la nature[3].

Au cours de ces dernières années, et dans cette période d'explosions d'innovations technologiques, le progrès étant souvent assimilé à une forme de technoscience avec d'un côté, un discours public sur la science, la technologie et ses bienfaits, maîtrisé par une élite, et de l'autre, le rapport intime que les individus entretiennent avec ces nouvelles technologies omniprésentes qui ne seraient pas systématiquement à la hauteur de leurs espérances ou tout simplement ni comprises ni maîtrisées. Les récents débats sur la 5G, les vaccins ou les avancées de la génétique (en ce compris les travaux des récipiendaires 2020 du Nobel de Chimie - Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna - sur les ciseaux moléculaires) témoignent de cette défiance à l'égard du progrès, singulièrement du progrès scientifique.

Éduquer au progrès, endiguer le recul de la culture scientifique

Le débat actuel sur l'acceptation du progrès dans la société semble plus que jamais être un sujet politique au sens noble du terme. Ce sondage le démontre : s'il n'y a pas de rejet de l'idée de progrès en tant que tel, figurent en revanche de très nombreuses questions et d'attentes concrètes. Comment y faire face ? La question est simple, mais les réponses complexes.

Parmi les pistes possibles, et sans manichéisme entre d'un côté les « pour » et de l'autre les « contre », il faut se fier aux enseignements de ce sondage. Ceux-ci montrent notamment que les sciences sont encore mal connues : 54% de nos concitoyens se disant mal informés en matière de climatologie, 61% dans le domaine des sciences et de la gestion de l'environnement, 72% en matière de biologie ou encore 73% pour les mathématiques.

Or, et c'est un fait, le progrès et la science sont intimement imbriqués. Outre qu'il faut plus que jamais miser sur l'inclusion numérique afin de donner les clés de ce qui se cache « de l'autre côté de la machine » - pour paraphraser le titre de l'ouvrage de vulgarisation de la scientifique Aurélie Jean[4] -, il faut aussi promouvoir, pour ne pas dire, endiguer le recul de la culture scientifique ; y compris (et surtout) auprès de nos dirigeants. Il s'agit là d'un impératif démocratique, donc politique. Victor Hugo y aurait sans doute souscrit, au point, supposons-le, de revenir sur l'écriture de sa sentence définitive :

«Sans cesse le progrès, roue au double engrenage,fait marcher quelque chose en écrasant quelqu'un.»

___

NOTES

[1] https://www.medef.com/fr/actualites/dessinons-ensemble-le-progres-pour-mieux-ladopter

[2] https://editionsdelaube.fr/catalogue_de_livres/sauvons-le-progres/

[3] C'est le philosophe allemand, Hans Jonas, qui est à l'origine du principe de responsabilité. Son ouvrage paru en 1979, Le principe de responsabilité, évoque l'idée de responsabilité des générations présentes vis-à-vis des générations futures, à la base des principes de développement durable.

À lire également

  • Sans contact
  • Les réseaux de la colère
  • Hommage à Bernard Stiegler, penseur du numérique
  • Qui veut la peau de l'algo ?
  • Vies « en live »

[4] https://www.editions-observatoire.com/content/De_lautre_c%C3%B4t%C3%A9_de_la_machine

Philippe Boyer

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