Les réseaux sociaux, ces autres trous noirs

HOMO NUMERICUS. L'influence des réseaux sociaux ne se dément pas. Ils s'appuient sur les émotions en attirant et en retenant des milliards d'internautes. Ils s'apparentent à des sortes de trous noirs supermassifs que l'on observe en astronomie. Par Philippe Boyer, directeur relations institutionnelles et innovation à Covivio.
Philippe Boyer
Du trou noir supermassif nommé « Sagittarius A* » au récit de la fausse couche de la chanteuse américaine Britney Spears, les réseaux sociaux, en nous proposant à flot continu des sujets apparemment sans rapport les uns avec les autres, bien souvent nous plongent dans un abîme de perplexité.
Du trou noir supermassif nommé « Sagittarius A* » au récit de la fausse couche de la chanteuse américaine Britney Spears, les réseaux sociaux, en nous proposant à flot continu des sujets apparemment sans rapport les uns avec les autres, bien souvent nous plongent dans un abîme de perplexité. (Crédits : Johnson Martin via Pixabay)

L'actualité met parfois en lumière de drôles de raccourcis. Des sujets apparemment sans rapport les uns avec les autres, mais qui renvoient à des évolutions profondes de nos sociétés. Des sujets qui, tantôt inspirent grandeur, tantôt renvoient à nos tentations égotistes dopées par les nouvelles technologies. Ainsi en est-il de quelques faits marquants de ces dernières semaines au cours desquelles il a été question de représentation, pour la première fois, du trou noir supermassif nommé « Sagittarius A* », côtoyant le récit sur Instagram de la fausse couche de la chanteuse américaine Britney Spears. Dans l'un et l'autre cas, ces nouvelles nous plongent dans un abîme de perplexité.

Sagittarius A

Il y eu d'abord, le 12 mai dernier, la diffusion de la première photo du trou noir supermassif, « Sagittarius A*[1],  au cœur de la Voie Lactée. À en croire les centaines d'astronomes et scientifiques qui ont collaboré à la création de cette image reconstituée qui ressemble à une plaque de cuisson que l'on aurait oublié d'éteindre, la masse de ce trou noir est telle que son propre poids aspire tout ce qui passe à proximité, y compris le temps et la lumière. Vertigineux !

Outre la portée scientifique de cette révélation - il aura fallu 4 années de calculs et de simulations pour parvenir à cette représentation visuelle de ce trou noir -, celle-ci valide une fois de plus la théorie de la relativité générale d'Einstein, confirmant que la gravitation est la manifestation de la courbure de l'espace et du temps.

En forçant le trait, on peut dire qu'il en est de même avec les réseaux sociaux.

Capter la masse

Ces derniers ont presque les mêmes caractéristiques qu'un trou noir : non seulement, ils attirent la matière, en l'occurrence celle de la vie de milliards d'habitants, mais ils ont en plus cette capacité de distendre l'espace-temps (en France, nous passons en moyenne 1 heure et 46 minutes par jour sur les réseaux sociaux[2] et cela, quel que soit le lieu où l'on se trouve). Sans mauvais esprit, on pourrait aussi ajouter qu'à l'instar des trous noirs, les réseaux sociaux ne laissent échapper que très peu de lumière... En tant que « trou noir» de notre galaxie numérique, ils procurent un certain vertige tant ils sont capables de fasciner et de retenir des milliards d'individus : Facebook : 2,9 milliards d'utilisateurs, YouTube : 2,5 milliards, WhatsApp : 2 milliards, Instagram : 1,5 milliard, Tik Tok : 1 milliard, Twitter : à peine 500 millions d'abonnés (et néanmoins valorisé 42 milliards de dollars par Elon Musk).

Leur puissance liée au nombre de leurs abonnés a progressivement permis à ces réseaux de dicter leurs règles. Qu'il s'agisse de la façon de s'exprimer (le plus souvent des propos courts, sentencieux, spectaculaires, dérisoires, racoleurs...) ou de se raconter en cultivant de préférence le bref, le sensationnel, l'émotionnel ou le compassionnel grâce à ce bouton «j'aime » ("like") universel, les réseaux sociaux sont devenus une sorte de « nouvelle loi universelle de la gravité » qui s'impose à tous et autour de laquelle s'ordonnent nos façons de penser, de voir ou de se représenter des évènements.

Émocratie

À peine trois jours après la révélation de Sagittarius A*, l'annonce de la chanteuse Britney Spears a ainsi fait l'objet d'un mini big bang lorsque, à l'adresse de ses 41 millions d'abonnés Instagram, elle choisit d'utiliser ce réseau social pour afficher sa tristesse suite à sa fausse-couche[3]. Son message recueillit presque immédiatement près de 2 millions de cœurs et 80.000 commentaires de pure empathie. Cette mise en scène de soi sur Instagram, y compris dans ces moments de peine, fut également choisie par de nombreux autres « people », à l'instar de Meghan Markle ou de Cristiano Ronaldo (400 millions d'abonnés sur Instagram) pour annoncer à leurs followers le décès prématurés de leurs bébés respectifs. Instagram est ainsi devenu un lieu d'expression de l'intime, symbole de cette « émocratie » où mettre en avant ses propres vulnérabilités est une stratégie comme une autre pour générer toujours plus d'engagements et ainsi retenir l'attention de millions d'abonnés attirés par le champ gravitationnel de la vie de ces personnalités.

En direct sur les réseaux sociaux en train de dormir

Il arrive parfois que les réseaux sociaux poussent à l'absurde. On objectera, à raison, que ces derniers ne demandent rien à personne et que chacun, en conscience, est libre de faire ce qu'il lui plaît, y compris mettre en scène sa propre vie. Cela est vrai. Pour autant, que penser de ces cas, certes extrêmes, où, pour se distinguer dans une galaxie de milliards d'autres étoiles qui cherchent à briller, on consent à se livrer devant ce miroir sans teint de son écran au motif de « faire des vues » ou simplement de créer le buzz ? Toutes les performances ne sont pas à classer sur la même échelle de stupidité de ce Malaisien qui accepta de se laisser filmer en « direct » sur Facebook en train de dormir devant 60.000 spectateurs[4].

Outre que l'on peut se demander qui, dans cette affaire, est le plus à plaindre (l'homme endormi ou ceux qui l'ont regardé pendant plusieurs heures...), il n'empêche que les exemples sont nombreux d'internautes fascinés et attirés par une force à laquelle on ne peut résister jusqu'à se transformer en des sortes de « zombies numériques ». Pas de doute, les réseaux sociaux ressemblent à ces trous noirs galactiques dont il est très difficile, voire impossible, de s'échapper. Tout dans cet univers s'y trouve distendu, modifié et remis en cause : la vérité, l'image de soi, la confiance, l'intelligence...

On attribue à Albert Einstein ce mot :

« Deux choses sont infinies : l'Univers et la bêtise humaine. Mais, en ce qui concerne l'Univers, je n'en ai pas encore acquis la certitude absolue. »

La tentation est grande de prendre ce mot d'esprit au pied de la lettre, soit pour commenter la dimension infinie de ce trou noir supermassif ou, au choix, pour souligner l'abyssale vacuité dont les réseaux sociaux font souvent preuve...

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NOTES

1 https://lejournal.cnrs.fr/articles/la-voie-lactee-devoile-son-trou-noir

2 https://fr.statista.com/etude/31001/l-utilisation-des-reseaux-sociaux-en-france-dossier-statista/

3 https://www.instagram.com/p/CdjQLP6vzCW/?utm_source=ig_embed&ig_rid=82061cd8-c9ba-42ea-805c-40d9fd971afa

4 https://www.malaymail.com/news/life/2020/02/18/kluang-man-live-streams-himself-sleeping-on-facebook-captivates-more-than-6/1838544

Philippe Boyer

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Commentaires 2
à écrit le 11/06/2022 à 11:28
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"celle-ci valide une fois de plus la théorie de la relativité générale d'Einstein, confirmant que la gravitation est la manifestation de la courbure de l'espace et du temps." Sachant que le temps et l'espace sont bien antérieures à la théorie d'Ei...

à écrit le 11/06/2022 à 9:47
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Critiquer les réseaux sociaux sans mentionner le lavage de cerveau phénoménal imposé par des décennies de télévision aux occidentaux c'est comme parler de guerre sans mentionner l'arme nucléaire.

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