François Bayrou, retour à la case départ ou la ruse de l'histoire

Image réalisée via Grok, l'outil IA d'Elon Musk décrié pour sa capacité à générer des deepfakes (lire à ce sujet notre article mentionné en bas de cette chronique).
Grok

Image réalisée via Grok, l'outil IA d'Elon Musk décrié pour sa capacité à générer des deepfakes (lire à ce sujet notre article mentionné en bas de cette chronique).
Grok
François Bayrou ne doit pas être superstitieux. Être nommé un vendredi 13 au terme d'un psychodrame matinal au cours duquel il s'est imposé en menaçant Emmanuel Macron de quitter l'alliance qu'il a conclu avec lui en 2017 ne l'a guère ébranlé à l'heure de la passation de pouvoir avec Michel Barnier, le plus éphémère Premier ministre de la Vème République. Et c'est un autre 13 décembre qu'il a mis en scène pour son intronisation, date de la naissance du roi Henri IV, dans la nuit du 12 au dimanche 13 décembre 1553. Henri de Navarre auquel le Béarnais, devenu le quatrième Premier ministre de l'année 2024, a consacré un livre, « Henri IV, le roi libre », incarnation de « l'esprit de réconciliation » qui est selon lui « nécessaire » en ces temps difficiles. Henri IV qui, a-t-il rappelé vendredi, « a fondé sa rencontre avec la France sur la nécessité d'arrêter des guerres stupides pour se retrouver sur l'essentiel ».
Sera-t-il celui qui trouvera « le chemin inédit » vers le rassemblement des forces politiques divisées comme jamais ? « Enfin les ennuis commencent » a-t-il lancé, bravache comme un cadet de Gascogne, en quittant l'hôtel de Beistegui pour celui de Matignon à quelques pas de l'ancien Commissariat au Plan, citant cette fois une autre grande figure de l'histoire, François Mitterrand, au soir du 10 mai 1981...
Que pourra donc faire Bayrou de différent de son prédécesseur à qui il a rendu hommage pour son courage et son abnégation ? Après le vote de la fameuse Loi Spéciale ce lundi qui permettra à l'Etat de continuer à fonctionner sans budget, sur la base des crédits votés en 2024, les ennuis vont de fait commencer ! Ils ont débuté dés la clôture de Wall Street vendredi soir, par l'annonce, peu surprenante, de la nouvelle dégradation de la notation financière de la France par l'agence américaine Moody's, conséquence directe de la censure du gouvernement. Quand on pense que Marine le Pen avait assuré que celle-ci n'aurait aucune conséquence, on rit jaune...
Dur, dur, donc, pour les débuts d'un nouveau Premier ministre qui a fait sa carrière sur le thème de la dette. Mais il sera plus difficile encore de mettre les belles paroles en acte. La première tâche de Bayrou sera de trouver un accord politique avec les forces de gouvernement sur une nouvelle loi de finances pour 2025. Ce sera son premier test de crédibilité. Et cela pourrait prendre quelques mois. Il lui faudra sans doute changer certains équilibres, mais comme on l'a vu depuis le vote de la censure, le nouveau chef du gouvernement devra rapidement rassurer les professions qui s'impatientent et s'inquiètent du sort qui leur sera réservé. A commencer par les agriculteurs qui menacent de repartir sur les routes pour obtenir les réformes et les aides promises depuis l'hiver dernier.
Le fondateur du Modem qui avait osé faire deux campagnes présidentielles sur le thème de la dette, « un problème moral autant que financier » selon lui, saura-t-il tracer son « sillon »comme avait voulu le faire avant lui l'inventeur de la démocratie chrétienne, Marc Sangnier, fondateur du mouvement du Sillon ? Pour appuyer sa nomination, face à Sébastien Lecornu qui était le premier choix d'Emmanuel Macron vendredi matin, François Bayrou a mis en avant son expérience. Quarante ans de vie politique, trois campagnes présidentielles et trois ans comme ministre de l'Education nationale sous les gouvernements Balladur puis Juppé entre 1993 et 1997, suffisent-ils pour le qualifier de « grand réconciliateur » ? Averti de l'échec de Michel Barnier, François Bayrou part avec les mêmes handicaps, mais un vrai atout dans sa manche, car les Français en ont assez du désordre et de la confusion politique et commencent à comprendre qu'ils risquent d'en faire les frais, à l'image du pataquès sur l'indexation du barème de l'impôt sur le revenu. Pas sûr que la multiplication des censures puisse rassurer l'opinion publique.
L'économie est déjà entrée en récession, prévient le patron du Medef et l'incertitude politique ne va pas arranger la situation. Salaires, emploi, investissement : 2025 se présente mal et cela ne va pas aider la croissance malgré le soutien encore timide de la Banque centrale européenne qui a enfin baissé à nouveau ses taux d'intérêt. Mais la BCE n'aidera pas la France si la crise de la dette empire, a prévenu François Villeroy de Galhau, le gouverneur de la Banque de France. Un grand classique de banquier central : en réalité, si la situation économique s'aggrave en Europe, la BCE n'aura d'autre choix que de baisser plus fortement sa garde. C'est peut-être ce qui sauvera François Bayrou dans sa quête de solutions face à « l'Himalaya de difficultés » qui l'attend : dix dossiers brûlants dont la rédaction de La Tribune a dressé pour vous l'inventaire.
Ce qui est sûr, et qui explique sans doute l'hésitation d'Emmanuel Macron à le nommer, c'est que François Bayrou, ancien candidat à la présidentielle et inventeur du macronisme avant Macron, compte bien jouer dans cette traversée de montagne les premiers de cordée. Certes, il s'inscrit dans l'héritage de la politique de l'offre menée depuis 2017, qu'il soutient. Aucun risque de voir remis en question l'héritage fiscal de Macron. Quoique : Bayrou s'est montré favorable autrefois à un impôt très large sur le patrimoine... Il veut aussi revenir à l'esprit des origines du macronisme, l'égalité « réelle » des chances, et remettre l'éducation au premier rang des priorités. De quoi emporter l'adhésion ou à tout le moins l'abstention du PS ? Avec ses 36 députés Modem, il a en tout cas démontré qu'il pouvait peser lourd dans le rapport de forces face à un président tellement affaibli qu'il doit remettre son destin à celui qui l'a fait roi en 2017. Retour à la case départ, sacrée ruse de l'histoire !
Reste à savoir si un nouveau Ravaillac parviendra à faire tomber le roi de Navarre en 2025 : LFI, PS, LR, RN, qui censurera Bayrou en 2025 ? Emmanuel Macron espère bien que son nouveau Premier ministre les tiendra suffisamment à distance pour pouvoir finir tranquillement son mandat à l'Elysée jusqu'en 2027. C'est le sens du deal très étrange conclu vendredi matin entre les deux hommes. S'il parvient à durer jusque là, il viendra achever ces dix années pendant lesquelles le centre a gouverné la France.
Le meilleur de La Tribune cette semaine
À lire également
. Notre carte interactive des destructions d'emplois dans l'industrie.
La rédaction de La Tribune a décompté une centaine de plans sociaux dans l'industrie depuis le début de l'année 2024. Ce sont 13.000 emplois industriels qui ont été rayés de la carte et plusieurs milliers qui sont menacés à court terme.
. Google donne à son intelligence artificielle générative la capacité de nous voir.
Une fonctionnalité de Gemini 2.0, la nouvelle version du modèle d'IA du géant du web, a particulièrement bluffé les premiers utilisateurs : sa capacité à analyser de manière très précise et en temps réel l'écran de l'utilisateur, ainsi que ce qui se trouve derrière la caméra. Avec cette capacité de voir en temps réel ce que vous faites, le géant de la tech se rapproche un peu plus des « agents IA » qui seront l'évolution star des années à venir, en attendant de raisonner et d'agir à votre place.
. Grok, l'immense fabrique à deepfakes d'Elon Musk.
Avec Grok, l'IA d'Elon Musk, créer de fausses images de personnalités hyper réalistes n'a jamais été aussi simple. Sans véritables garde-fous et accessible gratuitement depuis quelques jours, cet outil relance de plus bel les inquiétudes sur la désinformation et la manipulation démocratique.
. La French tech met le cap sur les affaires publiques.
L'accumulation de textes européens concernant les start-ups a convaincu de nombreuses entreprises de la French Tech de se doter d'une direction des affaires publiques. Ce phénomène récent révèle une prise de conscience de l'impact des politiques publiques sur leur business, signe d'une nouvelle maturité pour l'écosystème tech.
. Les succès discrets de la French tech, notre nouvelle série.
Chaque vendredi, retrouvez une start-up française à succès, passée sous les radars. Cette semaine, Mapstr, l'application qui permet d'organiser et enregistrer ses adresses favorites. Toujours pas rentable neuf ans après son lancement, elle a lancé une formule payante en novembre.