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Le populisme d'entreprise à la sauce Adidas

Photo de Denis Lafay

Denis Lafay

Publié le 24 janvier 2024 à 06:45 - Mis à jour le 24 janvier 2024 à 06:46

La conception de l'organisation et du management de l'entreprise chère à Björn Gulden peut faire sourire, elle peut même séduire.

La conception de l'organisation et du management de l'entreprise chère à Björn Gulden peut faire sourire, elle peut même séduire.

Reuters

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Téléphone direct avec les salariés, disgrâce des cabinets conseils, recentralisation de responsabilités, exhortation à « enfreindre les règles »... les méthodes du patron d'Adidas Björn Gulden sont la déclinaison entrepreneuriale et managériale du populisme politique. Avec en ligne de mire un même effet : sacraliser le chef et nimber son hubris, concentrer les pouvoirs, verticaliser l'autorité décisionnelle, identifier des boucs-émissaires, discréditer les strates intermédiaires et contributeurs extérieurs. Et donc contester la démocratie.

Les pratiques que Björn Gulden, arraché à l'ennemi historique Puma chez qui il officiait depuis 2013, met en œuvre chez Adidas depuis sa nomination en novembre 2022 ont de quoi décoiffer. Parmi elles, citons la mise à disposition de son numéro de téléphone portable aux 60 000 salariés, l'éviction d'une partie des sociétés conseils, la recentralisation entre ses mains de responsabilités (stratégie de marque notamment) communément partagées au sein de l'organisation. Il le concède dans un article du Wall Street Journal (Les Echos, 17 janvier) : il a eu à traiter jusqu'à deux cents sollicitations par semaine via son téléphone, il ne prête aucune attention aux rapports des consultants, il exhorte les salariés à « enfreindre les règles », et assume pleinement que ses méthodes divisent au sein du corps social.

La conception de l'organisation et du management de l'entreprise chère à Björn Gulden peut faire sourire, elle peut même séduire. En réalité elle n'est rien moins qu'un concentré de populisme, ou plutôt l'expression entrepreneuriale et la déclinaison managériale du populisme politique. Les manifestations communes sont spectaculaires. Toutes convergent vers la sacralisation du chef.

Coupable étranger

Entre les mains de Björn Gulden se concentre le pouvoir, y compris de transgresser les règles et même d'y associer l'ensemble du corps social. Quoi de plus galvanisant qu'un patron qui défie l'autorité et les lois, un patron qui ose, un patron subversif qui entraîne sa légion dans une courageuse croisade ?

Et puis, comment ne pas applaudir une autorité qui met en œuvre ce qu'« on » pense secrètement ? En ligne de mire : les études et préconisations des cabinets conseils spécialisés. Quiconque en entreprise s'est « frotté » à leurs interventions a pu déplorer la vacuité parfois même la nocivité et bien sûr le coût pharaonique des recommandations de certains, voire nombre d'entre eux. Mais certains ou nombre d'entre eux signifient-il tous ? Non. Et donc l'inacceptable est atteint : globaliser sans discernement, généraliser grossièrement l'anathème. Lorsque le blâme ne fait aucune distinction entre un conseil précieux, pertinent, responsable, et celui que vise aveuglément le contempteur norvégien d'origine suisse, le pas est franchi : les déclarations outrancières niant la nuance et les singularités sont un marqueur populiste. Et quoi de mieux que de désigner un coupable étranger aux maux que traverse l'entreprise ? Bienvenu bouc-émissaire. N'est-on pas plus aptes « entre nous » à négocier les obstacles internes ?

Aliénation et infantilisation

Autre trait populiste : l'obsession du lien direct avec le corps social - ici équivalent du « peuple ». En partageant son numéro de téléphone portable, Björn Gulden laisse penser qu'il n'y a pas de hiérarchie dans l'importance des sujets - « tout se vaut » - ; veut faire croire qu'il porte le même intérêt à son directeur financier, à un ouvrier du site hambourgeois ou à un chef de rayon de magasin tokyoïte ; et signifie qu'il est l'omnipotent et l'omniscient arbitre de l'entreprise - s'exposer au danger de décevoir les espérances n'est qu'anecdotique.

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Plus grave, il induit ou indique explicitement qu'il discrédite l'ensemble des corps intermédiaires, qu'il décrédibilise chaque strate managériale constitutive du squelette de l'organisation. Cette méthode, qui participe au projet de sacralisation du chef, est contraire à l'alchimie des pouvoirs que recherche toute gouvernance responsable. La démocratie en entreprise est un enjeu central, qui convoque un partage subtil des pouvoirs de réflexion, de suggestion et de décision, un équilibre sagace des rapports de force qui confère à tout contributeur la place - c'est-à-dire la considération - que son engagement mérite. Comment penser la motivation et la reconnaissance des salariés lorsque le chef à ce point démobilise... et aussi infantilise - autre stigmate populiste, l'infantilisation contribuant à l'aliénation et à la docilité des troupes.

« Certains pensent que je suis fou » ou l'effet Javier Milei

Enfin, l'exercice direct de l'autorité ainsi déployé revient à une verticalisation extrême du pouvoir, aux antipodes des pratiques aujourd'hui en vogue pour stimuler la créativité, la responsabilité. Et pour répondre aux attentes de générations Y et Z rétives à la perception d'être soumises à une autorité qui seule décide pour eux. Horizontaliser le pouvoir n'est nullement synonyme d'éradiquer ou seulement d'aplatir l'organisation et donc la hiérarchie décisionnelle ; cela signifie cultiver la participation à la réflexion et à la décision. Ce dont les lubies de Björn Gulden sont susceptibles de déposséder les salariés.

« Certains pensent que je suis fou », affirme-t-il non sans savourer l'effet qu'il provoque. Exactement ce dont Javier Milei ne s'est jamais caché, jouant et délirant de cet attribut pour obtenir une victoire historique le 19 novembre dernier à la présidence argentine. Pour rappel, l'auto-déclaré « anarcho-capitaliste » Milei, c'est : la dévaluation et la disparition du peso remplacé par le dollar, l'interdiction d'avorter, la chasse aux minorités, la libéralisation des ventes d'armes, la privatisation des entreprises publiques, la réduction massive des dépenses d'Etat, la consécration du climato-scepticisme.

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Ce que couronnent la verticalisation du pouvoir, la mise à l'écart, le dénigrement ou la simple marginalisation des contre-pouvoirs, l'effacement des strates décisionnelles au profit d'un pouvoir suprême, c'est avant tout l'hubris de celui qui les met en œuvre. Qu'il s'agisse d'une entreprise ou d'un Etat. Hubris propre à l'ivresse du pouvoir, et préparatrice d'une déconnexion avec le corps social elle-même terreau d'une désillusion qui peut se révéler éruptive. On connaît quelque chef d'Etat en Europe occidentale qui ferait bien de se méfier des dangers auxquels ce type de dérives expose...

Denis Lafay

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