Mariage gay, référendum et adhocratie

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C'est un peu comme si nous avions enfin trouvé, nous aussi, nos Indignados ou nos Occupy à nous. Des français se mobilisent, en masse, hors des cadres de mouvements politiques, syndicaux, mais aussi de groupes de pressions permanents. Enfin presque ! Au delà du sujet débattu et de sa compléxité, l'apparition en France de ce que l'on peut qualifier d'« adhocratie », est ce qu'il faut retenir de ce dimanche.
La complexification et l'élargissement de l'espace public, la crise économique mondiale et la popularisation de l'Internet, en particulier mobile, dynamitent un modèle représentatif vissé dans les vieux paradigmes démocratiques. Une nouvelle ère institutionnelle et politique, j'ajouterai citoyenne, émerge au c?ur d'un temps des incertitudes radicales et des vérités politiques faibles.
Le concept d'adhocratie a été créé en 1964 par les chercheurs Warren G. Bennis et Philip E. Slater pour essayer de décrire un nouveau modèle d'organisation flexible, intuitive et innovante. Le concept fut mûri par Henry Mintzberg et des penseurs comme Alvin Toffler. Ils se méfiaient du monde vertical, des solutions carrées, des experts, des grandes organisations mais aussi des gouvernements et de leurs bureaucraties. Ils pensèrent une adhocratie comme un corps théorique de l'organisation flexible, multidisciplinaire et dynamique. Dans notre millénaire, l'adhocratie est moins une organisation qu'une feuille de route, un état d'esprit ou un nouveau cadre pour penser la coexistence les antinomies contemporaines.

Une désintermédiation presque totale
L'adhocratie à l'ère numérique mute aussi en intelligence collective. Les projets ne sont plus quelque chose de fermé, définitif, en version alpha. Tout se passe comme dans un état bêta instable, inachevé mais opérant. L'adhocratie habite l'horizontal où l'innovation, inventive subversive, anti-dogmatique, spontanément peut venir de n'importe où. Son paradigme se confond avec l'horizontalité des réseaux.
Elle fonctionne dans une désintermédiation presque totale. Elle profite d'une décentralisation des moyens de création et d'action politique, de communication aussi. Elle cohabite avec la disparition progressive de l'influence des intermédiaires : médias verticaux, partis politiques, syndicats ...
Internet et les réseaux peuvent permettre de s'organiser sans les structures auxquelles on est habitués hors du web. Les structures sont beaucoup plus lâches, elles reposent sur des liens faibles, mais qui peuvent être multipliés.

Pas d'axe droite-gauche
Ces mouvements ne s'inscrivent pas dans un axe droite-gauche. Et tout ceci est bien plus complexe que ne veulent le décrire les certitudes si simples de Mmes Taubira et Bertinotti. Il y a une rupture transversale profonde qui ne suit pas les lignes de séparation de l'échiquier politique. Jouanno, Bachelot, et quelques uns à droite poussent du côté du Gouvernement, Jospin, Collomb et bien d'autres à gauche voudraient freiner le mouvement. Des homosexuels et des hétérosexuels se partagent des deux côtés aussi, de droite comme de gauche. On retrouve là les fondamentaux d'une adhocratie contemporaine.
Nous sommes passés de conflits politiques ou sociaux à des conflits anthropologiques difficiles à appréhender pour les forces politiques voire syndicales.
Enfin plutôt que de vouloir la renverser, ces formes d'actions viennent se glisser dans les temps des rythmes de la démocratie représentative. On cherche à intégrer, réunir des différences, de la diversité, parfois très puissamment opposées.

Pas de possibilité de récupération
Quelles passerelles entre la démocratie représentative et cette société civile en mouvement ?
Les partis, même de droite, n'ont aucune prise sur cette force. Il n' y a pas de possibilité de récupération. Il n'y aura pas ensuite de Tea Party à l'américaine, mais il ne s'agit pas non plus d'une force provinciale qui va rentrer chez elle sagement. Il ne s'agit pas d'un mouvement de radicalisation, pas non plus d'un acte de démonstration de ras le bol général. Il s'agit juste d'une démarche pour dire non à un projet qu'ils jugent inacceptable pour aujourd'hui et pour demain.
On voit bien la nécessite de faire évoluer notre démocratie. Pas la participation, mais une démocratie juste augmentée dans la certitude que le mandat électoral n'est pas tout. On le voit en France, en Espagne, aux USA ... Face à un million de citoyens qui ne veulent pas renverser un Gouvernement ni ici, ni ailleurs, la victoire électorale n'autorise pas tout désormais sans discussion citoyenne approfondie. Au delà du sujet, c'est la volonté citoyenne qui doit être entendue, au delà des professionnels de la participation et de l'influence, la nouvelle gouvernance doit écouter, écouter encore et toujours la voix des citoyens et surtout ralentir le temps électoral et médiatique pour garantir le succès du projet collectif.

Professeur associé à l'Université de Paris 1 la Sorbonne
Conseil en communication d'influence
Membre de la SEAP, Society of European Affairs Professionals

 


 

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Commentaires
a écrit le 14/01/2013 à 20:50 :
L'unique critère d'un article réussi sur l'approfondissement à partir d'un fait d'actualité d'un concept peu connu comme celui d'adhocratie resterait la neutralité de son auteur... ce qui n'est visiblement pas le cas ici.
Réponse de le 15/01/2013 à 8:50 :
Jacques, vous êtes bien sévère. Il n'y a pas de jugement porté ni sur la demande, ni sur la réponse, juste une approche sur la confirmation régulière de ces phénomènes à travers le Monde, appuyés par la diffusion des outils mobiles du web.
Réponse de le 15/01/2013 à 9:35 :
"Face à un million de citoyen..." alors que même les organisateurs ne revendiquent pas ce nombre. Si on revendique une neutralité, on ne gonfle pas les chiffres!
Vous pouvez vous en défendre, mais je pense qu'il aurait fallu changer beaucoup de choses dans votre article pour ne pas prêter le flanc à de tels soupçons.
Réponse de le 15/01/2013 à 12:45 :
Thomas, il ne s'agit pas de s'"en défendre" comme vous dites mais de rester sur le sujet qui m'importe : une repolitisation progressive, constante et partagée à travers le Monde d'une société civile que l'on disait éloignée du débat et de l'action politique. Pour le reste vous êtes seul juge et si vous demeurez convaincu de cette absence de distance, c'est la seule conversation future que nous pourrions conduire qui vous soulagerait.
a écrit le 14/01/2013 à 18:04 :
Bonne analyse de cet auteur.
a écrit le 14/01/2013 à 17:20 :
Vous êtes conseiller en communication ? Alors je vous conseille de lire attentivement le CV de Frigide Barjot, de ses liens avec certaines associations catho intégristes, ses relations avec des personnalités de droite voire d'extrème droite... et de relire les déclarations des dirigeants UMP et FN demandant à leurs militants de participer à la manifestation. Et je ne parle pas des prêches dans les églises. C'était donc une manifestation apolitique et en dehors de toutes pressions idéologiques. Heureusement que j'étais assis lorsque j'ai lu votre article !
Réponse de le 14/01/2013 à 18:07 :
Si l'église n'était pas garante du mariage, destiné à perpétuer l'espèce dans le cadre solide de la famille hétérosexuelle, il n'y aurait personne de plus représentatif pour le faire. Par ailleurs, vous avez lu l'article avec des ?illères. Dans le cortège, il y avait toutes les religions et toutes les sensibilités, ne vous en déplaise. Sauf que je peux en parler parce que j'y étais. Vous, non !
a écrit le 14/01/2013 à 17:04 :
C'est une théorie élégante que vous présentez pour ces gens qui ont manifesté, mis leurs enfants en étandard à réciter "qu'ils ont besoin de leur papa et de leur maman". Je ne leur souhaite vraiment pas de perdre leurs parents trop tôt comme cela a été mon cas pour mon père et la fierté de m'être construite avec mes frères sur la force de ma mère. Bref, c'est pas le sujet...

Toutefois pour moi ils restent typiquement dans la réaction. De tous temps ce types de personnes fanatiques dans leurs croyances que la façon dont ils vivent est la meilleure et qu'ils doivent l'imposer au monde. Qui ne peuvent pas envisager que d'autres vivent autrement en étant heureux et ne les mettent pas en danger! Pour cela je trouve que votre analyse est injuste, c'est une manifestation des laisser-pour-comptes de l'évolution de notre société qui n'qrrivent malheureusement pas à s'adapter à un monde qui change trop vite pour eux. En cela ils peuvent être représentés très facilement par de nombreux partis et groupes existants.

D'ailleurs je reste étonné que ces personnes qui manifestent se prétendent Chrétiennes pour la plupart car le message de Dieu est justement de toujours se rapprocher de l'autre, le comprendre, l'entendre. C'est un message d'Amour et d'Universalité. Et quel exemple plus subversif que Jésus peut-on avoir encore aujourd'hui.
Réponse de le 14/01/2013 à 19:40 :
Autre point de vue, j'aime votre commentaire dans la mesure du débat. Mon propos n'était pas là pour m'engager sur le support thématique de cette mobilisation mais de m'intéresser à l'évolution des activismes au coeur de notre société. Certes des groupes de pression s'associent pour créer les mouvements mais ces liens sont faibles et les engagements personnels et individuels se multiplient comme sur la Puerta del Sol, les tentes de Tel Aviv ou chez les Occupy. Sans volonté de tout casser, de remettre en cause la représentation.
a écrit le 14/01/2013 à 16:48 :
Ah je ris de lire ces articles... des mêmes qui trouvent insignifiant les manifestations des enseignants et des employés lors des "réformes" de l'ère Sarko.
Et croyez-moi, la réforme des retraites fera plus de dégâts pour plus de monde que l'ouverture à tous au mariage.
Réponse de le 14/01/2013 à 19:46 :
Bof, ne croyez pas cela, ce qui m'interpelle c'est justement le choix couplé de la rue et du web et hors des modes de représentation classiques, partis et syndicats en particulier, et là il y a des citoyens parfois de gauche et parfois de droite et parfois les 2 et souvent aussi hors de cette représentation qui sortent pour exprimer ad hoc leurs rejets souvent et parfois leurs envies. La société civile bouge dans toutes ses strates et géographies. C'est plutôt positif.
a écrit le 14/01/2013 à 14:55 :
Tellement faux je m'en étrangle !!
Rien à voir avec un mouvement citoyen, c'est juste la vieille droite catho qui s'offre une sortie. Merci de ne pas écrire, indignés et occupy en regard.

C'est scandaleux !!
Réponse de le 14/01/2013 à 19:53 :
Cat, vous devriez vous détacher du support de cette mobilisation et vous pourriez constater comme moi que les formes et processus se ressemblent largement. C'est cela qui m'intéresse et pas le sujet même. Les 15 de Mayo en Espagne, les Occupy à travers les USA, comme d'autres mobilisations depuis le milieu des années 2000, rassemblent une diversité générationnelle, sociologique, géographique, confessionnelle qui varie selon les points de rejet ou de revendication mais qui ne se dément pas. Il y a de cela dans ce mouvement pas tout à fait organique mais à l'architecture très composite.
a écrit le 14/01/2013 à 14:01 :
Voilà l'analyse la plus pertinente de tout ce que j'ai pu lire sur le sujet de la manif pour tous à laquelle j'ai participée.
C'est bien loin de l'article caricatural de Libé qui veut enfermer le mouvement dans des vieux clichés !
Réponse de le 14/01/2013 à 15:43 :
Mêm 1 million de touristes défilant avec banderoles,ne représente pas la France des 63 millions d'individus qui la peuplent.
Alors cette affaire,doit trouver son texte de loi,afin d'être en harmonie avec l'évolution de nos modes de vie.Nous ne sommes plus au temps de l'inquisition,ni des sorciéres que les curés condamnés aux flammes!!!!
Réponse de le 14/01/2013 à 15:56 :
A "nouvelle gouvernance" il faut donc des nouveaux modes de partis. Si vs êtes ds le vrai il sera intéressant de suivre de près les Piraten allemands ds la campagne et s'ils ont des élus ds les Assemblées, leur mode opératoire. N'oublions pas la nature individualiste et revendicatrice du citoyen en france et jusqu'à aujourd'hui les Parlements st les lieux de la démocratie; les agora et manifs évacuent des pulsions alimentées justement par des ultra-traditionnalistes, comm"e ds le cas présent.
Réponse de le 14/01/2013 à 19:57 :
piraten, nous allons suivre ensemble. Vous avez raison sur l'individualisation de la société, on peut parler d'individualisme de masse comme Dominique Wolton le décrit fort justement. Des citoyens qui ont compris aussi qu'ils vivaient au coeur d'une démocratie d'influence. Je ne crois pas que seuls les traditionalistes l'ont pigé et l'utilisent.
Réponse de le 14/01/2013 à 23:29 :
piraten, nous allons observer ensembles. Vous avez raison, nous vivons le temps de la société individualiste de masse chère à Dominique Wolton.
a écrit le 14/01/2013 à 13:59 :
L'adhocratie se pratique en entreprise dans le cadre de projets et d'objectifs bien définis. Je ne vois pas le rapport avec la vie politique qui est par nature mouvante au gré de l'opinion et travaillée par des courants d'idées et des intérêts de toutes sortes.
Réponse de le 14/01/2013 à 19:59 :
Deconocrate, pas seulement dans l'entreprise et bien heureusement pour nous ! Peut être même pas assez dans lesdites organisations corporate. L'adhocratie à l'ère numérique c'est de l'intelligence collective. Les actes ne sont plus quelque chose de fermé, définitif, en version alpha. Tout se passe comme dans un état « bêta» instable, inachevé mais opérant.
Réponse de le 14/01/2013 à 23:21 :
Deconocrate, heureusement que non ! Et souvent pas assez dans lesdites organisations privées. L'adhocratie à l'ère numérique c'est l'intelligence collective. Les actes ne sont plus quelque chose de fermé, définitif, en version alpha. Tout se passe comme dans un état « bêta» instable, inachevé mais opérant.
a écrit le 14/01/2013 à 13:52 :
On peut également s'interroger sur le tacite accord au sein des partis, pour donner voix et importance aux associations (beaucoup trop à mon avis), et dans ce cas particulier, être beaucoup plus réticent, voire refuser d'entendre... En gros, les messages des politiques et gouvernants a été: vous êtes bien gentils, mais l'Assemblée Nationale est là pour débattre et trancher... Greenpeace, ou une association de consommateurs (lesquels?) ont-elles plus de poids qu'un demi million de personnes?
a écrit le 14/01/2013 à 13:50 :
Les défilés du Dimanche 13 janvier à Paris étaient une expression du "vote avec les pieds".
Réponse de le 14/01/2013 à 20:02 :
villeroy, je ne crois pas et c'est en cela que comme pour d'autres mobilisations, celle-ci est intéressante au niveau des processus et des formes. Les pieds ne sont pas seuls en cause. Il y a là la confirmation d'une repolitisation de la société civile à travers la planète et dans une géographie politique très élargie.
Réponse de le 14/01/2013 à 23:28 :
villeroy, je ne crois pas, malheureusement pour eux, que les pieds votent en démocratie. Il y a là un citoyen devenu comme notre société plus complexe et certainement progressivement repolitisé. Il a compris qu'il vivait au c?ur d'une «démocratie d'influence» qui tourne parfois à la «démocratie du rejet».
a écrit le 14/01/2013 à 13:13 :
" la victoire électorale n'autorise pas tout désormais", surtout quand on est élu, non pas pour ses idées, mais pour se débarrasser de son prédécesseur tout aussi inepte

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