Prix Nobel d'économie : une hérésie qui encourage la finance hors-la-loi !

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Pour Michel Santi, le choix du prix Nobel d'économie est une sorte d'hommage aux dérives des marchés financiers. | DR
Pour Michel Santi, le choix du prix Nobel d'économie est une sorte d'"hommage" aux dérives des marchés financiers. | DR (Crédits : DR)
Attribué à Eugene Fama, le prix Nobel d'économie 2013 aurait récompensé l'un des pères de "l'efficience des marchés", responsable des dérives actuelles du système financier. Décrtyptage de l'économiste Michel Santi.

Le Nobel d'économie vient donc d'être décerné à Eugène Fama, né en 1939, un des pères du monétarisme et de l'idéologie néo-libérale. N'est-ce pas lui qui affirmait péremptoirement "que l'hypothèse des marchés efficients est une affirmation simple qui dit que les prix des titres et des actifs reflètent toutes les informations connues"?

C'est en effet suite aux travaux d'économistes comme Fama, comme Milton Friedman (1912-2006) - lui aussi Nobel en 1976 -, et comme Burton Malkiel, né en 1932, que les marchés financiers subirent dès le début des années 1980 une authentique transfiguration. Avec la participation active des plus hauts responsables politiques de l'époque comme Margaret Thatcher et comme Ronald Reagan qui devait même affirmer dans son discours d'investiture, le 20 janvier 1981 : "l'Etat n'est pas la solution à notre problème, l'Etat est notre problème" !


L'idéal des marchés selon Fama

Dès cette période, le conservatisme économique et la régression sociale devaient régner en maîtres absolus. Le vide laissé par l'État fut tout naturellement comblé par le développement hyperbolique d'un secteur financier dès lors qualifié d' "efficient", voire de "parfait". Cette finance était en effet appelée à rendre tous les services à l'économie. Les marchés seraient une sorte de juge de paix qui remettrait de l'ordre dans les finances des entreprises et des ménages en imprimant tous les pans de l'économie de sa bienveillante efficience.

Les adorateurs du marché financier étaient même persuadés que ses prix étaient la résultante d'un équilibre rationnel, et que l'emploi n'était en fait qu'une variable au service de l'optimisation des valorisations boursières.C'est en effet Burton Malkiel - qui, lui, n'est pas encore Nobel ! - qui assurait que "la vraie valeur des marchés triomphera en finalité car la bourse est un mécanisme de précision sur le long terme". 


Les ravages de l'efficience des marchés

La dérégulation de nos économies et de la finance nous vient donc évidemment en droite ligne de cette hypothèse du marché efficient. Plus besoin de règlementation ni de garde-fous si le marché est efficient, donc optimal. Inutile de brider une bête qui se régule elle-même par le prix, qui élimine les plus faibles - c'est-à-dire ceux qui ont pris les mauvaises décisions - et qui fait gagner les plus forts. C'est donc une authentique "sélection naturelle" qui s'opère par des marchés financiers omniscients et infaillibles. Comme cette autorégulation déroule ses effets bénéfiques sur l'économie, la tâche de l'État doit donc se réduire à sa plus simple expression.

Hélas, ce rétrécissement du champ d'action de l'Etat - préalable incontournable à la dérégulation de la finance -, accouche depuis trente ans de crises bancaires et boursières à répétition. Ce laissez-faire ayant essaimé depuis le monde anglo-saxon jusqu'à l'Europe continentale pour ensuite toucher l'Amérique latine et l'Asie, c'est l'ensemble de la planète qui a progressivement été infectée par des bulles spéculatives dont l'implosion fait d'immenses ravages financiers, économiques et bien-sûr humains.

 

Le secteur financier prend possession de la société

Aujourd'hui, c'est l'ensemble du spectre qui se retrouve contaminé par la financiarisation : l'énergie, l'immobilier, les denrées alimentaires, mais également l'éducation, voire la santé dans certains pays. Toutes les facettes de l'activité économique se retrouvent ainsi enchevêtrées dans une toile complexe tissée par la financiarisation. Voilà par exemple Goldman Sachs qui a investi il y a quelques mois 10 millions de dollars dans les prisons dans l'État de New York, avec les perspectives suivantes : récupérer sa mise si la récidive baisse de 10 %, la doubler si ce taux s'améliore, ou perdre la moitié de sa mise si la criminalité ne s'améliorait pas à New York !

Nos sociétés ont atteint aujourd'hui un tel degré de décadence qu'elles en viennent à déléguer au secteur financier de telles responsabilités, et leurs devoirs les plus élémentaires vis-à-vis de citoyens dans la détresse. Ces "obligations sociales", ou "social impact bonds", démontrent bien que l'obligation morale de la collectivité cède désormais la place aux institutions financières qui lèvent des fonds pour générer des profits, tout en se substituant à l'État.


L'efficience des marchés, garantie contre la fraude ?

Dans ce meilleur des mondes où le marché est censé être efficient, les malversations et les escroqueries sont réputées impossibles ! En effet, comme les marchés ne peuvent être efficients en présence de fraude, les actes malhonnêtes ne peuvent tout bonnement plus exister… précisément du fait de l'efficience des marchés !

Pourtant, qui sait que, aujourd'hui en 2013, - en pleine crise européenne et plus de six ans après les subprimes ! -, la nouvelle maxime de Wall Street et de la City est : "I'll Be Gone, You'll Be Gone" , soit en français : "je ne serai plus là, vous ne serez plus là" ? Qui signifie clairement que les cataclysmes de demain - inévitables comme conséquence des comportements d'aujourd'hui - ne sont pas le problème des financiers qui ne seront plus ici…et que d'autres devront gérer les problèmes. En réalité, les abus de la finance sont passés dans nos mœurs. Et en fait, les banquiers et les financiers honnêtes ne sont plus de taille à entrer en compétition avec leurs collègues fraudeurs.

Lucrative malhonnêteté

C'est simple : une banque qui ne chercherait pas à masquer des pertes, ou à vendre des actifs pourris, ou à blanchir de l'argent, ou à influencer le cours d'un produit dérivé… ne serait plus compétitive et serait vouée à terme à faire faillite, ou à sévèrement décrocher en bourse. Dans la nature, la sélection darwinienne nous apprend que les plus forts survivent aux plus faibles. Dans l'univers de la finance, ce sont les malhonnêtes qui restent, voire qui prospèrent, tandis que sont damnés ceux qui se conforment aux règles du jeu.

Ce rouleau compresseur des escroqueries et des malversations porte un nom, la dynamique de "Gresham", qui fut décrite par George Akerlof, né en 1940 et Nobel d'économie 2001 : "Les transactions malhonnêtes tendent à faire disparaître du marché les transactions honnêtes. Voilà pourquoi le coût lié à la malhonnêteté est supérieur au montant de la tricherie".

La finance honnête disparaîtra

Cette dynamique de Gresham - devenue aujourd'hui une dominante dans les marchés financiers - a donc pour conséquence une volatilisation de l'éthique au profit de la fraude, qui devient dès lors endémique. Ceux qui respectent la loi et la morale sont donc appelés à disparaître alors que leurs rivaux peu scrupuleux se maintiennent grâce à des artifices et à des manipulations qui compriment leurs coûts, ou qui gonflent leurs bénéfices. En d'autres termes, aujourd'hui, il devient "trop cher" d'être honnête !

Aujourd'hui, et alors même que le comité Nobel vient de distinguer un personnage dont les travaux ont précisément consisté à sacraliser les marchés, nous devons collectivement prendre conscience que les ceux-ci ne créent nulle valeur, qu'ils doivent être subordonnés et placés fermement sous la tutelle de l'économie productive. L'éthique doit faire son retour au sein de la banque et de la finance, car cette crise est d'abord une crise morale ! Le préalable étant de tenter de répondre à la question du Nobel d'économie de 1998, Amartya Sen, né en 1933 : "Comment est-il possible qu'une activité aussi utile, comme la finance, soit devenue si immorale" ?


Lire aussi :

>> Le mythe de l'auto-régulation, c'est terminé !


* Michel Santi, économiste franco-suisse, conseille des banques centrales de pays émergents. Il est membre du World Economic Forum, de l'IFRI et est membre de l'O.N.G. « Finance Watch ». Vient de paraître : une édition étoffée et mise à jour des "Splendeurs et misères du libéralisme" avec une préface de Patrick Artus et, en anglais, "Capitalism without conscience".

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Commentaires
a écrit le 29/10/2013 à 12:21 :
Les marchés sont une constellation d'êtres humains. L'état est aussi une constellation (plus petite) d'êtres humains. Si les marchés sont inefficients, en quoi l'état serait lui efficient ? Sauf à reconnaitre qu'un fonctionnaire ou un élu est plus compétent que des professionnels dans leur métier...Soyons réalites ...
Réponse de le 02/11/2013 à 13:05 :
Le problème ne se situe pas au niveau de l’efficience, mais du coût d'opportunité qu'engendre la normalisation du dysfonctionnement d'un système.
a écrit le 29/10/2013 à 10:51 :
L'auteur se contredit lui-même... Il dit que les maux actuels sont liés à la théorie de l'efficience... selon laquelle il n'y a pas besoin d'état... et que c'est pour cela qu'il y a de la fraude... mais sans état, donc sans règles, il ne saurait y avoir de fraude...
Réponse de le 02/11/2013 à 13:18 :
Il est claire qu'au delà des règles que peut établir l'état il existe des règles d'éthique sociales qui se greffent naturellement à toute activité même sans état la fraude existe
a écrit le 29/10/2013 à 8:47 :
Tout d'abord Fama n'est pas le seul récipiendaire du Nobel éco 2013 ...........Ensuite l'hypothèse d'efficience n'est pas sans intéréts dans la mesure ou elle illustre bien l'impossibilité pour quiconque (y compris les professionnels , hors délit d"initié bien sur) de prévoir l'évolution future des marchés ; et c'est parce que toute information est du domaine public que personne ne peut profiter d'information cachée pour en tirer bénéfice , mettant tous les agents à égalité dans leurs investissement , donc dans leurs paris ( avec une probabilité de perdre comme de gagner selon les inclinaisons émotionnelles de chacun ).
a écrit le 28/10/2013 à 22:20 :
"Hélas, ce rétrécissement du champ d'action de l'Etat"
Cette star de Santi n'avait pas remarqué qu'en France, l'état c'est 59% du PIB.
Hé Santi, tu vis sur quelle planète?
Réponse de le 29/10/2013 à 7:10 :
C'est vous qui devriez vous informer car l'Etat; ce n'est pas 59% du PIB; comme vous l'écrivez. Ce sont les charges sociales qui font la différence entre notre pays et ses voisins les plus vertueux. A ma connaissance, ce n'est pas l'Etat qui touche ces prestations mais directement des populations pauvres de plus en plus nombreuses. Il y a là un véritable choix politique délibéré de la part des gouvernements de droite comme de gauche depuis 40 ans. Ne pas comprendre cela c'est se condamner à des diatribes parfaitement inutiles contre l'Etat.
Réponse de le 29/10/2013 à 10:56 :
C'est justement l'état qui arbitre et organise la distribution des prestations sociales (et pas forcément à destination des populations pauvres, loin s'en faut!).
a écrit le 28/10/2013 à 20:17 :
Et encore une fois: Michel Santi n'est pas un économiste.
Réponse de le 20/11/2013 à 2:15 :
il est quoi ? ;)
a écrit le 28/10/2013 à 20:01 :
les marchés sont inefficients car sinon les prix refléteraient la valeur !
a écrit le 28/10/2013 à 19:35 :
Cette diatribe contre les marchés financiers ne nous dit pas quel système de financement mettre à la place. Les marchés financiers, avec tous leurs défauts, existent parce que les besoins de financement existent. Les entreprises vont chercher en bourse l'argent dont elles ont besoin pour leurs investissements. Mais ce sont les états et gouvernements: qui sont les principaux coupables: La crise des subprime a été causée par le surendettement des ménages modestes américains en application d'une politique sociale voulue par Clinton. La crise de l'Argentine et sa cessation de paiements est le résultat d'une politique gouvernementale d'endettement irresponsable. La dernière crise de l'Euro est dûe au surendettement des états européens qui ont emprunté au delà de laurs capacité de remboursement dont le pire exemple est celui de la Grèce. Et ça continue: les quantitative easings de la Fed et les "Abenomics" mènent à de nouvelles impasses et de nouveaux drames, entièrement dûs à des gouvernements démocratiquement élus, non à l'hydre financière. Alors, les pires acteurs, ceux qui dépensent l'argent des futures générations et les couvrent de dettes, ceux qui nous poussent vers les précipices et le chaos, ce sont ces gouvernements et leurs banques centrales, qui sont seules à pouvoir faire marcher la planche à billets.
a écrit le 28/10/2013 à 19:29 :
Le prix Nobel d'économie devrait être attribué à Moscovici pour sa façon de ruiner un pays en arrivant à démontrer que tout va bien.
a écrit le 28/10/2013 à 17:58 :
Enfin quelqu'un qui connait le sujet...Il serait temps de faire un article sur les prix nobel et leur théorie car ce dernier c'est n'importe quoi.
C'est du meme acabie que Obama en prix nobel de la paix...
a écrit le 28/10/2013 à 17:39 :
Tous ces gens jouent aux apprentis sorciers les vérités d'aujourd'hui ne seront pas celles de demain , en fait personne de sait ainsi est faite la nature humaine , la seule façon de savoir c'est de supprimer l'argent ou ne garder qu'une seule monnaie mondiale.C'est pas demain la veille.
a écrit le 28/10/2013 à 17:25 :
c'est pas shiller, nobel price aussi, qui est specialiste de l'economie comportementale? ft pas cracher dans la soupe comme ca monsieur santi, c'est pas bien...
a écrit le 28/10/2013 à 17:00 :
Tout est dit. Le système financier est au coeur de la corruption. C'est une mafia qui travaille avec les mafias politiques et contrôle les banques centrales, comme la FED aux USA. Ils vous volent en toute impunité.
a écrit le 28/10/2013 à 16:59 :
Monsieur SANTI, moi je vous nomme prix nobel de l'imposture économique. Pseudo Spécialiste de l'économie qui prône les dépenses des états, au lieu des économies d?États, et qui, accessoirement est payé par des états. Une mentalité de tiers mondiste, conseiller de pays du tiers monde, et agissant pour transformer la France en tiers monde. Quel projet, l'URSS n'existe plus monsieur SANTI, son idéologie a failli dans tous les pays, que voulais vous de plus comme preuve ?
a écrit le 28/10/2013 à 16:55 :
L'exposé de Monsieur Santi est intéressant, mais il semble qu'il n'est pas compris que c'est la notion de morale qui est banni du système. Même les moeurs d'aujourd'hui s'affranchissent de toute morale. La destruction systématique de la morale et de l'éthique dans nos sociétés est purement délibéré, et ses conséquences aussi. C'est pour niveler le choc des cultures de la mondialisation qui nous est imposé, et créer un nouveau monde d'une page blanche.
a écrit le 28/10/2013 à 16:50 :
Les marchés ont peut etre tort de temps en temps, les banquiers sont peut etre des crapules avides, mais les etats et a travers eux nos elus sont ils differents?
Réponse de le 28/10/2013 à 16:59 :
vous avez raison ! banquiers et états sont liés et pas toujours pour le meilleur....
a écrit le 28/10/2013 à 16:44 :
La banque de Suède a aussi accordé le Nobel à 2 autres économistes cette année pour signifier justement que les théories de Fama sont incomplètes. Donc je ne comprends trop ce papier.

http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/10/14/pourquoi-donner-un-nobel-a-trois-economistes-aux-theories-opposees_3495565_3234.html
a écrit le 28/10/2013 à 16:35 :
Le nobel a bien été attribué dans le passé a stiglitz le chantre du neokeynesianisme qui ruine nos pays, mais cela ne choque pas M SANTI, A ce niveau ce n'eat plus une guerre scientifique mais une guerre de religion!
a écrit le 28/10/2013 à 16:21 :
Créez donc un prix "Michel Santi", et voyons quelle crédibilité il aura dans quelques années. Pour l'instant, entre le comité Nobel et vous, il n'y a pas photo ! Avec raison, je pense. Cordialement.
Réponse de le 28/10/2013 à 16:38 :
>Gruick

Tout à fait: Michel Santi a du bon sens au moins, Gruick par contre à l'air de croire uniquement les gens dont tout le monde dit qu'ils sont importants... Du type de ceux qui ont provoqué la crise actuelle.
Réponse de le 28/10/2013 à 16:57 :
En tout cas, une chose est sure, ce n'est pas la modestie qui étouffe ce M. SANTI. Il suffit d'aller sur son blog pour s'en rendre tout de suite compte.

Par contre quand je vois quelqu'un qui revendique avoir été "Cambiste (devises) et Trader (métaux précieux et matières premières) à Genève, avant d?être patron d?une salle de marché nous donner des leçons " de morale ", je rigole doucement....

http://www.gestionsuisse.com/michel-santi/
Réponse de le 28/10/2013 à 22:28 :
En plus, Santi se pousse du col, parce que sur les marchés, c'est un parfait inconnu...ce qu'il appelle salle de marchés, c'est sans doute ce que nos amis suisses appellent la bourse ou table de passage d'ordres pour les gérants.
Quand Soros, Dalio ou Griffin parlent, on écoute, mais Santi, franchement, who cares?
Réponse de le 02/11/2013 à 14:03 :
Je pense qu'il serait plus constructif de prôner des chocs d'idées au détriment de celui des personnes car à l'issu de ma lecture de tous ces commentaires je retiens que le véritable problème se trouve dans les comportements individuels qui lorsqu'ils sont agrégés forment un système qui n'a d'égal que l'ampleur de leur moralité. Keynésiens et classiques ne peuvent se soustraire à cette réalité.

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