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Jeu de Go en mer de Chine: des îlots à fleur de peau

Photo de Ivan Best

Philippe du Fresnay

Publié le 19 mars 2014 à 11:03 - Mis à jour le 19 mars 2014 à 16:03

Le Quotidien Numérique

11 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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C'est un véritable jeu de Go qui se joue actuellement entre la Chine, le Japon et les Etats-Unis, à propos des îles Diaoyu/Senkakyu. Un jeu qui engage l'avenir du Pacifique tout entier. par Philippe du Fresnay, essayiste, membre des clubs Chine de l'Insead et Harvard

La Théorie des Jeux combine trois éléments : les joueurs, leurs stratégies et les règles du jeu lui-même. Cette théorie peut s'appliquer en géostratégie avec notamment le Jeu de Go, plus ancien jeu chinois de stratégie combinatoire abstrait et équivalent asiatique du jeu d'échec. Sa particularité consiste à éviter l'affrontement direct en le contournant ou en changeant de terrain de jeu, comme le conseille Sun-Tzu dans l'Art de la guerre. A l'inverse de la stratégie occidentale clausewitzienne de « guerre éclair », on n'y recherche donc pas la victoire rapide par échec, mais par un encerclement systémique d'usure. Cette dimension holistique du Go en fait une clé de lecture des évènements actuels en Mer de Chine, où une partie cruciale se joue entre Pékin et Tokyo depuis 2012 autour des iles Diaoyu/Senkaku, dont l'issue pourrait augurer de l'avenir du Pacifique tout entier.


2012 : une querelle, à l'origine symbolique, se multilatéralise…

Depuis le traité de Shimonoseki de 1895, ces cinq îlots sont administrés par le Japon, qui les a achetés à ses ressortissants en 2012 suite à des pressions nationalistes. Ce faisant, Tokyo (1)  a suscité la colère de la Chine. Car si en droit international, la souveraineté effective japonaise (2) supplée l'antériorité de la découverte chinoise, Pékin utilise des arguments dissuasifs (patrouilles, protectionnisme périodique, tolérance d'actes civils…) pour rappeler que l'archipel était à l'origine une base de pêche pour les Chinois.

Et si ces derniers évitent la confrontation directe au profit d'une volonté de légitimation de leurs revendications par la médiatisation, le Japon réagit de façon également mesurée tant qu'il ne dispose pas de soutien affiché de la part des Etats-Unis.
Car les Américains refusent de se laisser entraîner nommément dans le Jeu. Quoiqu'ils y prennent
néanmoins part de crainte de perdre leurs droits dans la région (3) : même si c'est la menace nord coréenne qu'ils évoquent auprès de Pékin, ils semblent préoccupés par le développement en Chine de missiles balistiques anti navires qui pourraient menacer leur flotte. Ils appliquent donc leur propre stratégie d'endiguement systémique via l'installation d'un bouclier de défense anti-missile installé au Japon depuis 2012….une action pour laquelle Pékin les a accusés en retour d'ingérence aggravante : la « première chaîne d'iles » Japon-Taiwan-Philippines est une barrière géopolitique contrôlée par les alliés de Washington que les stratèges chinois comparent à des « chardons » au-delà desquels ils doivent pouvoir se projeter.


2013 : …donnant lieu à « stand off » asiatique…

L'accord tacite laissant jusqu'ici le Pacifique aux navires américains est donc remis en cause par la Chine, qui souhaiterait à présent y jouer un rôle prépondérant en maintenant toute flotte adverse à l'écart de ses côtes. Juste retour des choses pour certains, car c'est de la mer qu'est venu le « siècle d'humiliation » durant lequel les Occidentaux ont exercé leur contrôle sur les ports chinois par la « diplomatie de la canonnière ».

Aujourd'hui, la US Navy navigue toujours à quelques miles: « une humiliation quotidienne » d'après Chu Shulong, universitaire à Tsinghua (5) et ancien militaire. Une réminiscence qui semble justifier pourquoi, après deux décennies de hausse (6), le budget de défense de la Chine atteint cette année 131 milliards de dollars... en restant toutefois quatre fois moins important que celui des États- Unis (577 milliards de dollars en 2013) !
En réalité Pékin songe surtout à la sécurisation pragmatique de ses approvisionnements maritimes : l'intérêt des Chinois pour la haute mer a commencé quand ils ont importé du pétrole, dès 1993. Aujourd'hui, 8 barils sur 10 transitent par le détroit de Malacca, un des plus importants au monde, exposé à la piraterie et patrouillé par des navires américains. Hu Jintao y a fait allusion en 2003 en accusant « certaines grandes puissances » d'en monopoliser le contrôle.

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Dans cette logique, Pékin a annoncé en Novembre 2013 la création unilatérale d'une « zone d'identification de défense aérienne » en mer de Chine orientale, pour faire écho à celles délimitées par les Américains. Une nouvelle manœuvre dont John Kerry a empêché le réemploi éventuel à l'avenir en prévenant Pékin qu'une zone similaire ne serait pas tolérée en Mer de Chine Méridionale. La stratégie de Jeu actuelle n'est donc pas la dissuasion entre nations concurrentes, mais un moindre degré d'anticipation : la « dissuasion de dissuasion ».


2014 : …et au « plan Voldemort »

Car il s'agit pour les Etats-Unis de jouer en mobilisant moins de ressources locales que leur
adversaire : ils choisissent donc d'appliquer eux-mêmes la logique de Sun-Tzu en biaisant les règles du Jeu. Donc en désamorçant toute accusation d'ingérence. Fu Ying, porte-parole du XIIème Congrès National du Peuple début Mars, a expliqué douter que "Les États-Unis ont déclaré publiquement qu'ils n'ont pas l'intention de contenir la Chine et que leur stratégie asiatique n'est pas dirigée contre la Chine."

AirSea Battle, la stratégie clairement évoquée dans le commentaire ci-dessus, et dont les quelques éléments rendus publics rappellent la guerre froide (7), « n'est pas un plan de bataille anti-Chine » confirme le Pentagone. Et si les menaces qu'elle envisage -missiles antinavires, sous-marins, cyberguerre- rappellent les tactiques employées par Pékin pour limiter l'accès américain au Pacifique, le nom de « Chine » n'y est jamais mentionné : les officiers parlent, non sans humour, de « plan Voldemort », celui dont on ne prononce pas le nom.
Car dissuasion n'est pas domination. Les États-Unis peuvent, avec leurs alliés, veiller sans trop de risque à ce que la Chine ne change pas le statu quo régional en combinant des tactiques dissuasives. L'historien de la Navy James Holmes appelle cela la « guerre limitée par contingence» : des opérations de petite envergure, empêchant toute escalade mais compliquant la tâche de la marine chinoise.

La topographie de la première chaîne d'îles offre pour cela de nombreux endroits stratégiques pour des installations à petite échelle -mines ou relais de sous-marins- qui pourraient causer des pertes à chaque avancée d'une flotte rivale insistante. Une tactique de Jeu héritée des conflits anglo-napoléoniens, qui aurait contribué par sa complexité à l'ulcère de l'Empereur. Le contre-amiral James Foggo, chef adjoint des opérations navales américaines, a d'ailleurs décrit ses interactions avec Wu Shengli, son homologue dans la marine chinoise, comme « la plus grande et la plus difficile partie d'échecs de sa carrière. »


Une partie sans mur ni plafond depuis 2012 donc, mais qui prend cette année une dimension historique : en Janvier et Février des comparaisons ont été faites entre la Chine d'aujourd'hui et l'Allemagne d'avant-guerres (8), qui ne peuvent qu'irriter une nation qui a elle-même souffert de cette période. Le concept de « face » étant primordial en Asie, c'est un élément de plus à considérer dans le Jeu : « nous protégerons l'ordre mondial d'après-guerre et ne permettrons à personne d'inverser le sens de l'histoire », a ainsi répondu M. Li Keqiang, premier Ministre de la RPC, début Mars.

Pourtant, une solution amiable du conflit est possible, comme l'explique son Ministre des Affaires étrangères Wang Yi: « faire preuve de calme et de retenue », « empêcher une escalade de la situation » et « entreprendre un dialogue pour une résolution politique » sont trois termes qu'il a employés avec sagesse au sujet de la Crimée, mais qui sont également applicables en Mer de Chine, surtout dans le contexte actuel de prise en compte du terrorisme (9) où la prédominance américaine dans le Pacifique n'a finalement pas intérêt à être remise en cause.

En effet, une bipolarisation des nations limitrophes autour des alliés des Chinois (Corée du Nord, Russie, Taiwan) et de Washington (Japon, Corée du Sud, Philippines, Vietnam) ne ferait que contribuer à paralyser une zone qui a connu un développement sans précédent sous la « Pax Americana ». De ce point de vue, quels que soient les gagnants de ce Jeu autour des 5 km² des Diaoyou/Senkaku, le perdant pourrait bien être le Pacifique tout entier.

(1)  Même si le gouvernement japonais l'avait fait afin de désamorcer le projet nationaliste du gouverneur de Tokyo d'acheter ces iles via une collecte au nom de sa préfecture pour en faire un port de pêche, ce qui aurait pu être perçu comme une provocation par les Chinois

(2)  Inhabitée aujourd'hui, l'ile principale, Uotsuri, a hébergé jusqu'à 248 ouvriers à la fin du 19ème siècle

(3) Une montée des tensions nuirait grandement à la circulation commerciale
(4)  « statu quo » ou, dans notre parallèle avec un jeu de stratégie, un « pat » aux échecs ou « seki » au Go

(5) première université chinoise, située à Pékin

(6) Dont une de 12,2% cette année

(7) Ben Schreer, stratège militaire australien, a comparé AirSea Battle à «un scénario de guerre froide asiatique»
(8) Le 1er ministre japonais Abe pour la 1ère guerre mondiale, le Président philippin Aquino pour la 2nde
(9) Le massacre de 29 personnes à l'arme blanche par un groupe terroriste dans une gare ferroviaire de Kunming le 1er Mars n'est en rien lié aux Mers de Chine, mais il contribue à attiser les craintes quant aux causes de la disparition le samedi 8 mars du vol MH370 de Malaysia Airlines en Mer de Chine du Sud…et quant à la sécurité des transports civils entre nations asiatiques

Philippe du Fresnay

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