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Ce que nous disent les OGM de la France

Photo de Robert Jules

Robert Jules

Publié le 25 juillet 2014 à 09:29 - Mis à jour le 25 juillet 2014 à 10:30

Le Quotidien Numérique

17 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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La contestation de la culture des organismes génétiquement modifiés (OGM), particulièrement forte en France, ne faiblit pas ces derniers temps. Arguant du « principe de précaution », elle est parvenue à entraver le développement de la recherche dans ce domaine. De sorte que certains scientifiques sont sortis de leur champ, si l'on ose dire, pour aller chercher les vraies explications à un tel refus. Marcel Kuntz estime ainsi que l'enjeu est devenu politique, tandis que Gérard Kafadaroff y voit une peur...

L'étudiant qui, dans une ou deux décennies, prendra comme sujet de thèse la réception des organismes génétiquement modifiés (OGM) en France devra non seulement posséder des connaissances en biotechnologie, mais aussi de solides notions de sociologie, de sciences politiques et d'histoire des idées. Car l'épistémologie sera insuffisante à expliquer pourquoi la France est le pays où le rejet aura été le plus massif.

Si l'on ne tranchera pas ici sur le bien-fondé scientifique de ces organismes, on pourra toujours se reporter à l'évaluation - non sensationnaliste - d'un rapport du département de l'Agriculture américain. Elle est d'autant plus instructive qu'elle est menée sur une production à grande échelle, les États-Unis cultivant des variétés OGM de maïs, blé et coton depuis deux décennies. On notera que cette étude mesurée n'a fait pratiquement l'objet d'aucun article dans la presse généraliste française.

Quant à notre futur thésard, il pourra tirer profit de la lecture de trois ouvrages parus ces derniers mois dont les auteurs sont des scientifiques sortis de leur domaine d'expertise sur les OGM pour s'interroger sur les raisons du refus français.

Une question politiquement sensible

Le premier est l'œuvre de Marcel Kuntz, directeur de recherche au CNRS et spécialiste des OGM. Selon lui, le problème majeur réside dans la politisation de la question. De fait, en mai dernier, lorsque l'Assemblée nationale interdit définitivement la culture d'un maïs transgénique en France - le MON 810 de la firme américaine Monsanto - au nom du « principe de précaution », l'affaire divise gauche et droite.

Les députés socialistes, alliés aux élus écologistes et au Front de Gauche, ont choisi l'interdiction. Les élus de l'UMP et du centre (UDI) ont été partagés. Cependant, lorsque l'UMP était au pouvoir, elle a plutôt adopté un profil bas en la matière. La question est devenue si politiquement sensible et si clivante que même la Commission européenne a refusé d'entrer dans le débat, laissant à chaque pays la liberté de légiférer comme bon lui semble.

Politisation néfaste

Dans « OGM, la question politique » Marcel Kuntz tente de comprendre comment on en est arrivé là.  L'auteur retrace minutieusement le parcours politique de cette opposition aux OGM qui a fédéré plusieurs mouvements de contestation : mondialisation, malbouffe (la carrière médiatique de José Bosé a commencé par le démontage d'un MacDonald's), méfiance à l'égard des autorités et du secteur agroalimentaire après le scandale de la vache folle ou encore la mode des alternatives en bien des domaines - santé, alimentation ou commerce. Ce mouvement a été soutenu par les écologistes qui se sont imposés sur la scène politique en bénéficiant d'un relais important dans les médias.

Le mode d'action de ces campagnes a lié recours à la violence (arrachage de cultures même si elles sont menées dans le cadre de la recherche publique), campagne médiatique contre les laboratoires, omerta sur les résultats favorables aux OGM ou encore focalisation sur la société Monsanto, le « bad guy » de l'agriculture, alors même que l'offre des semences - non OGM est fournie par deux ou trois multinationales.

Au final, et c'est dommageable pour la démocratie, il manque un réel débat sans a priori sur les OGM. Car comme le souligne Marcel Kuntz, parler « des »  OGM est un non-sens. Le scientifique ne peut parler que de tel ou tel OGM, les distinguer au cas par cas, celui du coton ayant une structure différente de celui du maïs. Surtout, la politisation du sujet nous empêche de saisir l'enjeu réel pour l'avenir en évitant certaines questions que pose l'auteur: « Quels regards sur le transfert de gènes réalisés par l'Homme? Qu'en est-il de la brevetabilité? La coexistence entre cultures d'OGM et les autres est-elle possible? »

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La peur française de l'innovation

Pour sa part, Gérard Kafadaroff, ingénieur agronome, spécialiste des biotechnologies, voit dans ce rejet des OGM un symptôme plus général, celui de « La peur française de l'innovation», titre de son livre. A ses yeux, ce rejet représente un « symbole fort de l'incapacité de la France à s'insérer dans un monde globalisé dans lequel la puissance des nations passe par la maîtrise des technologies ».

Selon Gérard Kafadaroff, cette peur de l'innovation, notamment dans les biotechnologies, va avoir de lourdes conséquences économiques, en particulier dans l'agroalimentaire, qui fut longtemps un des moteurs de nos exportations. « La France a perdu son rang de premier exportateur de produits agroalimentaires en 2005 au profit des Etats-Unis, puis des Pays-Bas, de l'Allemagne et récemment du Brésil », note l'auteur. En ratant la révolution biotechnologique, nous risquons d'être disqualifiés pour relever le défi de nourrir correctement une population humaine croissante dont les habitudes alimentaires évoluent, alors que les surfaces de terres arables sont limitées.

Une "pathologie de nantis" sans culture scientifique

Car enfin pourquoi les OGM sont-ils massivement adoptés partout hors d'Europe ? Ces pays-là veulent-ils s'empoisonner? « L'agressivité des Européens à l'égard des OGM relève d'une pathologie de nantis », ironise une chercheuse kényane, citée par l'auteur.

Outre les réfutations argumentées et précises qu'il donne sur les points avancés par la contestation protéiforme - de la « science citoyenne » en passant par la défense de l'agriculture biologique (à peine 3% des terres cultivées en France) - , l'auteur montre combien l'absence de culture scientifique dans le monde politique, institutionnel, éducatif ou médiatique laisse le champ libre à la prolifération d'opinions sensationnalistes et irrationalistes (notamment celle du « retour du naturel »). Autant d'éléments qui concourent à alimenter la peur de la recherche et de la nouveauté.

Au final, le (non) débat sur les OGM n'est qu'un exemple qui illustre un mal plus profond, le repli de la France dans son village gaulois alors que le pays fut durant des siècles une référence à travers le monde en montrant combien le progrès social et l'émancipation du plus grand nombre passait par le progrès scientifique.

Confusion de pensée

C'est cette thématique que l'on retrouve dans « Ils ont perd la raison » que signe Jean de Kervasdoué,  ingénieur agronome et scientifique. Elargissant son propos bien au-delà des OGM (pesticides, diesel, nucléaire, cellules souches, vaccins...), il montre que les émotions ont désormais pris le pas sur les preuves scientifiques.  Or, cette évolution est surtout à l'œuvre dans la gauche française depuis trois décennies, témoigne cet ancien proche de Jean-Pierre Chevènement. C'est ce qu'il décrit au travers de son propre parcours de scientifique et de militant.

Car historiquement, rappelle-t-il, la gauche a conjugué le progrès scientifique avec le progrès social, luttant contre une droite jugée obscurantiste, liée au camp de la religion et de la superstition. Plus précisément, Jean de Kervasdoué constate :

« On a collectivement perdu la raison, au sens où la réalité ne compte plus. Le premier signe de cette déraison se manifeste par la confusion de la pensée et s'illustre notamment par le mélange des valeurs comme cette prétention nouvelle qui affirme que le bon doit être juste et que le juste doit être vrai.»

Sur un plan plus philosophique, cette attitude caractérise ce que l'on nomme le post-modernisme, dont certains théoriciens ont pu dire que la science était une « construction sociale ».


Pourtant comme le rappelle Jean de Kervasdoué :

« Si nous jouissons de grandes facilités pour nous nourrir, nous déplacer, nous soigner, nous chauffer, c'est parce qu'il y a cinq siècles des hommes (...) ont trouvé un nouveau moyen de résoudre pacifiquement certains de leurs conflits. Ils ont inventé la méthode scientifique où, pour convaincre, il ne suffisait plus de compter sur des talents oratoires et des opinions - fussent-elles généreuses - mais sur la force des raisonnements et la qualité des expériences.»


Au final, les ouvrages de ces trois scientifiques viennent rappeler combien la science a amélioré la condition des hommes en approfondissant notre connaissance de la réalité et en nous obligeant à entrer dans des territoires inconnus, pour le pire comme le meilleur. S'imaginer qu'un statu quo décrété par une « démocratie d'opinion » permettrait de nous protéger de tout risque est un leurre, car la régression que constituerait le fait de tourner le dos à la science pourrait s'avérer bien pire encore...

À lire également

  • OGM : "L'UE donne une image dramatique de son appréciation de la science" (Monsanto)
  • L'Etat devient faucheur de maïs OGM dans le Midi
  • OGM : culture autorisée en Europe mais interdite en France
  • Des sénateurs UMP saisissent le Conseil constitutionnel sur l'interdiction du maïs OGM

Bibliographie



Marcel Kuntz « OGM, la question politique », éditions Presses universitaires de Grenoble (PUG), 143 pages, 17 euros.

Gérard Kafadaroff « OGM. La peur française de l'innovation », préface de Maurice Tubiana, éditions Baudelaire, 232 pages, 20 euros.

Jean de Kervasdoué « Ils ont perdu la raison », éditions Robert Laffont, 240 pages, 19 euros.

Robert Jules

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