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Blockchain : comment éviter le risque de Minitellisation ?

Jonathan J. Attia et Sophie Germain

Publié le 07 février 2019 à 09:00 - Mis à jour le 12 décembre 2024 à 23:59

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18 juillet 2026

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OPINION. Née il y a dix ans, la Blockchain est une technologie complexe, trop selon ses détracteurs. La confiance constitue un enjeu majeur dans son adoption massive. Par Sophie Germain, directrice du conseil Blockchain chez Talium, et Jonathan J. Attia, directeur de l’Observatoire Deep Law For Tech (DL4T, Université Côte d’Azur), responsable scientifique Lapsechain SA (startup d'infrastructure blockchain basée en Suisse).

Les Français ont vu il y a une vingtaine d'années un de leurs fleurons technologiques, le Minitel, englouti par le tsunami du Web. La Blockchain, nouvelle technologie qui révolutionne les transactions pair-à-pair (P2P), sans organe central de contrôle, est parfois sous le coup de critiques qui lui prédisent la même obsolescence : quelles sont ces critiques et comment la Blockchain peut-elle continuer à disrupter nos modèles économiques et échapper à sa « Minitellisation » ?

Que veut-on dire par "Minitellisation" ?

Les observateurs institutionnels mettent en avant les dangers de la complexité et les défenseurs du Bitcoin ceux de la centralisation. 
Le rapport parlementaire de l'OPECST sur les enjeux des blockchains présentait en mai 2018 dans ses comptes rendus d'auditions un rapprochement entre le protocole utilisé par le Minitel et Ethereum « jugé trop intelligent, pas assez simple ». Le protocole X25 du Minitel était complexe, peu abordable par les utilisateurs, conçu pour diffuser des services à forte rentabilité (exemple des numéros surtaxés 3615). A cela s'ajoutait la centralisation, le Minitel étant un système contrôlé par son opérateur, proposant des applications propriétaires et fermées. Internet a disrupté cet écosystème en introduisant une euphorie décentralisatrice, open source, rattrapée malgré tout par des considérations économiques qui ont favorisé l'apparition d'acteurs technologiques dominants tels que les GAFAM.

Bien que différente, la Blockchain se développe dans un contexte similaire entre euphorie et pragmatisme économique. Les défenseurs du Bitcoin parlent de Minitellisation de la Blockchain lorsque de nouvelles technologies et/ou de nouveaux usages s'éloignent de la Blockchain historique, le Bitcoin, en référence à une technologique ouverte et une gouvernance décentralisée.

La complexité, ennemie de l'innovation centrée sur l'utilisateur

Comment la Blockchain peut-elle se démocratiser en relevant le challenge de la simplicité et de la transparence ? La complexité des technologies blockchain peut être considérée comme une barrière à l'entrée à la fois pour les concepteurs et les utilisateurs. Les pionniers qui ont commencé ces dernières années à développer des applications adossées aux technologies blockchain ont dû résoudre des problématiques fondamentales d'infrastructure, de développement, de déploiement sans la panoplie d'outils et d'interfaces qui existent par ailleurs dans les environnements web. Les "smart contracts", protocoles qui permettent d'automatiser l'exécution d'actions (transfert de valeur, envoi d'information, opération, etc.) sous certaines conditions préalablement définies, ont montré le danger lié à leur complexité et au manque actuel de "best practice" dans leur développement.

En témoigne le célèbre hack de « the DAO » dont le smart contract insuffisamment robuste a révélé une faille dans son code exécutable permettant le détournement de plus de 50 millions de dollars. La possibilité de telles failles pose naturellement question, car de nombreuses applications blockchain ont une incidence légale ou financière, comme par exemple les applications électorales comptabilisant les votes, ou des applications permettant le transfert d'actifs, l'enregistrement de titres de propriété ou l'accès à des données sensibles.

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La confiance face à cette complexité (qui échappe au plus grand nombre) constitue un enjeu majeur dans l'adoption massive de la blockchain.

Cependant, comme le souligne Valérie Schafer, historienne spécialiste des technologies de l'information, l'écosystème naissant du web avant l'apparition des navigateurs et d'acteurs reconnus proposant des services fiables, a pu rebuter beaucoup d'utilisateurs, dont certains, en France, sont restés longtemps fidèles au Minitel. De manière similaire, l'écosystème blockchain se révèle très actif dans la construction d'outils de développement, de sécurisation et d'interfaces utilisateurs facilitant la démocratisation de la technologie. Des éditeurs comme IBM, Oracle ou Microsoft ont ainsi sorti des services qui facilitent l'usage de frameworks comme Hyperledger Fabric ou Ethereum. Par ailleurs L'écosystème s'étoffe aussi de nouveaux tiers de confiance dont le rôle est d'auditer le contenu des smart contracts, comme Zeppelin ou Chainsecurity.

Mécanismes de gouvernance et promesse de décentralisation

La confiance reposera sur un accès facilité à la technologie, mais également sur les mécanismes de gouvernance régissant ces blockchains et applications décentralisées. Car la décentralisation impose une gouvernance répartie entre plusieurs acteurs, au niveau de la Blockchain elle-même d'une part, puis au niveau applicatif d'autre part. Pour l'instant, aucun mécanisme de gouvernance Blockchain ne garantit une sécurisation à 100% contre le risque de collusion (de même qu'aucune organisation n'est protégée contre la corruption). Il est toujours théoriquement possible que 51% des participants à la gouvernance aient une intention concertée contraire à l'intérêt du réseau. Cependant, ce risque devient inversement proportionnel dès lors que le nombre de participants est élevé.

Cette notion est souvent avancée lorsqu'il s'agit de comparer des blockchains publiques, dont les nœuds validateurs sont contrôlés par de multiples participants, sans limitation d'accès, et les blockchains privées dont la gouvernance n'est ouverte qu'à un nombre restreint (voire prédéfini) de validateurs. Prenons le cas d'une plateforme de vote en ligne. Une gouvernance partagée consisterait à donner à toutes les parties prenantes la possibilité d'auditer l'application à tout moment via les registres et "smart contracts" associés permettant ainsi de garantir l'intégrité de son fonctionnement : on peut volontiers imaginer dans ce cas l'utilisation d'une Blockchain publique.

Prenons un autre exemple avec une plateforme régissant la répartition de l'énergie produite par des usagers organisés en autoconsommation collective : Sunchain est une startup qui introduit ce type de service et mène actuellement un déploiement pilote dans le village de Premian dans l'Hérault. L'enjeu de la décentralisation dans ce cas précis est d'assurer que l'énergie soit bien répartie selon les règles prédéfinies par le groupe. Une blockchain privée peut alors tout à fait convenir tant que les parties prenantes du service sont représentées au niveau de la gouvernance. Le fait de s'affranchir d'un tiers de confiance permet d'optimiser les coûts opérationnels et d'éviter en plus qu'un acteur prédominant n'impose ses intérêts.

L'enjeu, tel que l'avancent certains acteurs de la Blockchain, est une redistribution de la valeur, jusque-là captée par ces intermédiaires opérationnels, auprès des autres acteurs de la chaîne économique (dont les utilisateurs). La Blockchain possède les propriétés de gouvernance qui rendent possible cette promesse de désintermédiation, tout comme elle possède la propriété d'apporter une traçabilité sur les mouvements d'actifs numériques dont rêvent les opérateurs depuis le Minitel.

Nouveaux modèles économiques et enjeux de l'interopérabilité

Restons lucides un instant, les géants de l'Internet s'intéressent de près à la technologie Blockchain et de nouveaux acteurs blockchain dont l'ambition est davantage de capter de la valeur que de la redistribuer commencent à s'imposer sur leur marché. Ainsi, Amazon, après une période de réflexion de plus d'un an (une éternité dans l'espace-temps blockchain) visant à valider la valeur ajoutée de la Blockchain pour ses clients, a très récemment sorti son offre Amazon Quantum Ledger Database, qui propose des services d'enregistrements sécurisés et horodatés des transactions (pistes d'audit ou audit trail), avec des propriétés d'immuabilité des blockchains, sans Blockchain. Dans cette offre, le tiers de confiance n'est plus la blockchain elle-même, mais l'opérateur de service, soit Amazon, qui l'affiche ainsi : « Owned by a central trusted authority » (avec une autorité de confiance centrale). On retrouve donc le schéma d'un service centralisé dont Amazon serait le nouveau tiers de confiance, qui offre certainement une flexibilité par rapport à des architectures de pistes d'audit traditionnelles, mais qui ne pourra pas prétendre à tous les arguments de valeur probante en cas de soupçon de falsification des données tracées.

On voit également fleurir des initiatives dans le domaine de la Fintech. Dans son étude publiée en 2018, « Blockchain is here, what's your next move ? », PwC a interrogé 600 responsables d'entreprises sensibilisés à la Blockchain, il en ressort sans surprise que l'industrie leader de l'économie émergente Blockchain est la finance pour 46% des personnes interrogées, loin devant l'énergie, la santé ou la grande consommation.

La possibilité de transférer de la valeur sans intermédiaire permet d'envisager d'énormes économies opérationnelles dans les métiers de la banque par exemple. Comme cela a pu se passer lors de l'essor d'Internet, ces gains seront bien sûr en partie interceptés par les nouveaux entrepreneurs et leurs financeurs, et font déjà émerger des acteurs à position dominante dans cette nouvelle économie, comme la plateforme Binance d'échange de cryptomonnaies. L'écosystème Blockchain se différencie cependant de l'écosystème du web par la multiplicité de protocoles Blockchain existants. Pour chaque application, le type d'infrastructure blockchain est choisi en fonction des contraintes et des fonctionnalités du projet : performance, scalabilité, coût, etc. Cette pluralité est à tous égards souhaitable, car elle maintient divers mécanismes de gouvernance qui sont une assurance supplémentaire pour un équilibre et une indépendance des réseaux.

Le risque sous-jacent est de voir s'imposer des enclaves technologiques liées à des blockchains dominantes qui pourraient contrarier cet équilibre : on peut ainsi citer le cas de la plateforme Ethereum qui concentre actuellement plus de 50% des projets financés par ICO (Initial Coin Offering). Ce risque pourra cependant être limité et la vitalité de l'écosystème Blockchain préservée, notamment grâce à la possibilité de rendre interopérables (communicantes) les blockchains entre elles. L'Observatoire européen de la Blockchain mentionne ainsi l'enjeu de l'interopérabilité entre les réseaux de blockchains pour favoriser les consortiums entre différents acteurs. On peut citer en exemple le récent rapprochement de la plateforme européenne de financement du commerce international we.Trade avec son homologue de Hong-Kong eTradeConnect. Le deuxième enjeu lié à l'interopérabilité cité par l'observatoire est la possibilité d'intégration verticale de services : services financiers et notariaux par exemple dans un processus de crédit immobilier, et ceci afin de s'affranchir de coûteuses procédures d'intermédiation et de validation.

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La Blockchain annonce donc une nouvelle ère applicative en redonnant aux multiples utilisateurs et acteurs une position centrale. Les écueils de centralisation et d'inaccessibilité qui ont rendu le Minitel obsolète seront évités grâce à l'innovation et au développement de l'écosystème technologique, économique et réglementaire. Enfin, la croissance de cette nouvelle économie reposera sur sa capacité à éviter les situations de monopole technologique et à cultiver une dynamique collaborative, voire "coopétitive" entre les différents acteurs et donc utilisateurs.

Jonathan J. Attia et Sophie Germain

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