Contrer la propagation de la désinformation à l'heure du cyber-tribalisme

 |  | 1293 mots
Lecture 6 min.
(Crédits : DR)
OPINION. De nos jours, on parle couramment de « tribus » politiques, au lieu de partis ou de mouvements. Ce terme évoque un sentiment d'appartenance, difficile à briser, un peu comme la famille. La tribu enveloppe toute l'identité de ses membres et la quitter peut avoir de terribles conséquences. Par Garry Kasparov, Grand maître international d'échec, homme politique et ambassadeur de Sécurité d'Avast (*)

Avec l'émergence du cyber-tribalisme, il faut trouver de nouvelles stratégies pour contrer la propagation de la désinformation. Publier des informations exactes ne suffit pas : il faut cibler les communautés qui en ont le plus besoin et les aider à réussir, au lieu de les isoler davantage. Mais comment convaincre les gens de croire à des faits contraires à leurs convictions et doutes ?

Une tribu peut être fondée sur le simple partage d'opinions et de positions

On constate une tendance au rétrécissement et à l'affinement des critères d'affiliation tribale. Autrefois réservés à un parent ou être suprême, la loyauté et le fanatisme peuvent désormais s'appliquer à un politicien ou à des positions politiques. Dans ces tribus, la passion peut frôler le dogme, un aspect déjà dangereux en soi. Et si on pense que nos croyances sont non seulement justes, mais que ceux qui n'y adhèrent pas sont des apostats, les tensions, voire les violences, peuvent vite arriver.

Avec les réseaux sociaux, on peut désormais former des alliances tribales presque instantanément, à l'échelle mondiale, sans autre point commun qu'un accès Internet. Cette large disponibilité rend ces tribus vulnérables à la manipulation et à l'amplification par des acteurs malveillants : des escrocs cherchant à se faire de l'argent, des agents d'influence cherchant à diffuser des infox pour semer le chaos ou affaiblir un adversaire.

Les réseaux sociaux alimentent le cyber-tribalisme

Le cyber-tribalisme est alimenté par les plateformes elles-mêmes, de manière automatique, algorithmique. De nombreuses études ont démontré que les réseaux sociaux agissaient comme des « moteurs de radicalisation », poussant les utilisateurs vers des contenus plus extrêmes. Le système est conçu pour créer de l'engagement, pour servir aux gens le contenu qu'ils aiment et pour les retenir sur le site aussi longtemps que possible afin de vendre plus de publicités. Aussi innocent que cela puisse paraître, les résultats sont tangibles.

Si un internaute a aimé une vidéo ou un groupe sur les dangers de l'immigration ou des manifestations, par exemple, le site va lui proposer un autre groupe susceptible de l'intéresser, avec des propos racistes, ou soutenant un mouvement violent. Lorsqu'une personne partage une publication à propos d'une procédure médicale controversée, l'algorithme en propose d'autres, mais sur des sujets non controversés, ou suggérant par exemple que la Covid-19 est liée à la technologie 5G.

Pour créer un puissant effet d'entraînement, il suffit d'un infime pourcentage d'adhérents. Des tribus se forment autour de ces croyances infondées et souvent dangereuses, qui deviennent partie intégrante d'une identité partagée. Les « croyants » s'isolent petit à petit des non-croyants et les voient comme des antagonistes. Le mouvement complotiste QAnon (ou simplement « Q »), selon lequel le monde serait aux mains d'une élite prête à tout pour garder le pouvoir et que seul Donald Trump est capable de combattre, gagne peu à peu la France et montre à quelle vitesse ce phénomène peut se développer et avoir un impact dans le monde réel.

Des cyber-tribus aux effets malsains

L'impact politique de ces cyber-tribus est évident. Et elles peuvent avoir d'autres effets, dangereux pour tous. Par exemple, le mouvement anti-vaccins soutient que les vaccins sont dangereux et font partie d'un complot. Ses membres viennent de tous les horizons, des Verts, affirmant que les vaccins sont mauvais pour la santé, aux fanatiques religieux qui ne veulent pas « interférer avec l'œuvre de Dieu », en passant par les anti-gouvernementaux qui se méfient de toute initiative publique.

Les qualifier de « sceptiques » n'est pas rendre hommage à l'honorable tradition du scepticisme, qui consiste à étayer des théories ou affirmations avec des preuves et un sens logique. Ce qui n'est que le fondement de toute science. Mais les théories complotistes et les rumeurs sans fondement diffusées par les sites anti-vaccins n'entrent pas dans ce cadre. Ces groupes existaient bien avant l'arrivée d'Internet. Mais depuis, les tendances s'accélèrent. On peut rassembler des individus disparates et les instigateurs peuvent s'insérer plus facilement dans une cyber-tribu.

Ad hoc et dispersés, ces groupes peuvent être plus menaçants, surtout s'ils s'affilient à une tribu plus importante, comme une tribu politique. C'est ce que reflètent actuellement des sondages aux États-Unis, où 50 % des Républicains qui ont soutenu Donald Trump se déclarent anti-vaccin contre la Covid. Ce sont bien souvent ces mêmes personnes qui ne veulent pas porter de masques ou suivre les restrictions sanitaires. On retrouve aussi une importante corrélation avec ceux qui déclarent que l'élection de 2020 a été volée à Trump, une théorie complotiste encore plus dangereuse.

Pour créer une « immunité collective » et faire disparaître la maladie, il faut vacciner un certain nombre de citoyens. Or, s'ils sont trop nombreux à refuser de se faire vacciner, il sera beaucoup plus difficile, voire impossible, d'atteindre cet objectif. C'est comme si un groupe de pirates informatiques diffusait une théorie selon laquelle les VPN et les antivirus étaient des applications dangereuses qu'il faut désinstaller et éviter !

Parler le langage des tribus

La promotion de sentiments négatifs sur des choses positives est tout aussi malveillante et dangereuse que la promotion de choses nuisibles. Dans ce contexte de crise, il ne s'agit pas seulement d'éliminer les négateurs. Il faut chercher à les convaincre, car les tentatives de coercition ne font qu'alimenter leurs théories complotistes.

Lorsque le public est trop méfiant ou antagoniste pour écouter, les faits ne suffisent pas. Il doit participer à la conversation, sans avoir l'impression de recevoir de leçons ou d'ordres de la part de politiciens ou d'experts en qui il n'a pas confiance. On se fie plus facilement à des amis de réseaux sociaux, voire à des inconnus de notre « tribu » sans aucune connaissance formelle, plutôt qu'à des experts en la matière. Pour être entendu, il faut faire passer un message au sein du groupe, et pas seulement de l'extérieur. C'est un processus délicat, mais que nous devons améliorer. Sinon, de plus en plus de personnes se retrouveront en marge, hors de portée des communications traditionnelles.

L'éducation, ou la déprogrammation, ne suffit pas et peut aggraver les choses si elle n'est pas faite correctement. Il faut livrer le bon message et de la bonne manière. En gardant cela à l'esprit, peut-être pourrons-nous utiliser les algorithmes pour, cette fois-ci, trouver les publicités pro-vaccination qui obtiennent les meilleurs résultats. Pour ma part, je préfère travailler avec des machines plutôt que contre elles.

____

(*) Garry Kasparov est devenu le plus jeune champion du monde d'échecs de l'histoire en 1985 et a été le meilleur joueur du monde pendant 20 ans.
Depuis ses matchs d'échecs contre Deep Blue d'IBM dans les années 1990, il s'intéresse à l'interaction homme-machine, à l'IA et aux droits de l'homme. En tant qu'ancien citoyen de l'Union Soviétique et de la Russie actuelle de Poutine, il a vu de près la manière dont les gouvernements abusent de leur contrôle sur l'information. Garry Kasparov est devenu un chef de file de la démocratie en Russie et un ardent défenseur de la liberté individuelle dans le monde entier, mission qu'il poursuit en tant que président de la Fondation des Droits de l'Homme, basée à New York. Il écrit et parle fréquemment au croisement de la technologie, de la sécurité et du maintien du bien-être humain.
En 2016, il a rejoint Avast en tant qu'ambassadeur sécurité et intervient depuis lors de conférences sur la manière de défendre et de promouvoir l'éthique et les valeurs humaines dans le monde numérique.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 22/04/2021 à 11:29 :
C'est une bonne idée en effet à savoir proposer automatiquement une autre information à ceux qui s'échangent toujours les mêmes afin de conforter leurs propres opinions maintenant c'est une arme à double tranchant étant donné que notre oligarchie, par exemple, fortement remise en cause et pour cause, peut aussi l'utiliser pour cibler ceux qui pensent contre ses intérêts pour l'abreuver d'informations tronquées ou stupides.

Vous me direz, bah ya déjà la publicité ! ^^

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :