Covid-19 et prisons : attention au boomerang carcéral

OPINION. Si les écoles, les entreprises et les maisons de retraite ont attiré toute l'attention des décideurs publics, le rôle des établissements pénitentiaires dans la circulation de l'épidémie a jusqu'à présent été largement ignoré. Une nouvelle étude montre l'importance d'intégrer les prisons, véritables foyers d'infections, dans la politique sanitaire si l'on veut lutter efficacement contre le Covid-19. (*) Par Eric Reinhart, psychanalyste, anthropologue de la santé à l'Université de Harvard.

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Des activistes à New-York demandent l'accès à la vaccination pour les détenus dans les prisons américaines.
Des activistes à New-York demandent l'accès à la vaccination pour les détenus dans les prisons américaines. (Crédits : Reuters)

Notre nouvelle étude menée avec Daniel Chen, économiste à la Toulouse School of Economics, apporte la preuve que la réduction des taux d'incarcération est une intervention vitale en matière de santé publique. Nos travaux indiquent que la libération des personnes incarcérées est l'une des politiques les plus efficaces pour réduire la propagation du coronavirus, ce qui ne surprendra pas ceux qui ont étudié les prisons et les problématiques de santé.

Les experts en santé publique savent en effet depuis longtemps que les systèmes d'incarcération favorisent la propagation des maladies infectieuses et sont fondamentalement incompatibles avec la santé publique mondiale, la préparation aux pandémies et la biosécurité. À quelques exceptions près - comme les établissements en plein air tels que ceux de Norvège et de Finlande, qui privilégient les systèmes de soins et les possibilités de transformation positive plutôt que les châtiments préjudiciables - les conditions de promiscuité dans lesquelles sont enfermées les personnes incarcérées constituent un cadre idéal pour la transmission rapide des maladies et l'apparition d'épidémies.

Les personnes libérées ramènent sans le savoir des infections

En outre, les épidémies parmi les personnes incarcérées se propagent rapidement dans les communautés environnantes. Les gardiens, les visiteurs et les personnes libérées ramènent sans le savoir des infections à leurs familles et à leurs voisins. Ce phénomène alimente à son tour des épidémies à l'échelle de la communauté, notamment en cas de pandémie d'un nouvel agent pathogène.

Lorsque nous négligeons la santé des personnes incarcérées, les conséquences se répercutent systématiquement sur l'ensemble de la société. Cet effet boomerang a été observé tout au long de l'histoire. Les médecins l'ont constaté lors d'épidémies provoquées par les prisons dans la Russie post-soviétique, après une multiplication du taux d'incarcération dans les années 1990 en Russie. Des études ont également montré à plusieurs reprises une telle dynamique au Brésil. Et une étude récente sur la santé publique au Paraguay, par exemple, a averti que l'ensemble du système de contrôle de la tuberculose du pays est sur le point de s'effondrer en raison de l'augmentation des taux d'incarcération. D'innombrables autres exemples illustrent le fait que la santé des personnes incarcérées et des communautés en général est toujours étroitement liée.

L'épidémie a eu lieu dans le système pénitentiaire de Wuhan

Il n'est donc pas surprenant que la première grande épidémie de Covid-19 au monde ait eu lieu dans le système pénitentiaire de Wuhan. À la fin du mois de février 2020, les prisons de Wuhan contenaient la majorité des cas de Covid-19 connus dans le monde. Peu après, des épidémies ont commencé à apparaître dans les prisons du monde entier. Les experts en santé publique ont tiré la sonnette d'alarme : le plus grand système d'incarcération du monde - celui des États-Unis - représentait une menace majeure pour la sécurité publique et la santé mondiale.

Ils avaient raison. En mars 2020, le plus grand cluster décelé à ce jour a été observée à la prison du comté de Cook à Chicago. Nos recherches antérieures ont montré qu'au cours des semaines et des mois suivants, des dizaines de milliers de cas dans tout l'État de l'Illinois étaient liés à cet établissement. Comme on pouvait s'y attendre, compte tenu de la disproportion du maintien de l'ordre et de l'incarcération des populations noires et latines aux États-Unis, la grande majorité de ces infections liées à la prison sont apparues dans les mêmes communautés de couleur qui ont le plus souffert du Covid-19.

Depuis la première épidémie en prison à Chicago, environ 700 000 cas de Covid-19 ont été documentés dans les prisons américaines et les centres de détention pour immigrés. Comme le variant delta est à l'origine de l'augmentation globale des cas de Covid-19, les épidémies continuent de sévir dans ces établissements. En outre, les taux élevés de refus de vaccination des policiers et du personnel pénitentiaire aux États-Unis exacerbent les risques pour les personnes incarcérées, les familles des membres du personnel et l'ensemble de la population américaine.

Des gains de santé publique substantiels pour tous

C'est dans ce contexte que notre nouvelle étude se penche sur le rôle des prisons dans la propagation du coronavirus sur l'ensemble du territoire américain. Publiés dans JAMA Network Open, les résultats de l'étude suggèrent que des millions de cas de Covid-19 aux États-Unis sont liés au passage des individus dans les prisons américaines, qui enregistrent environ 11 millions d'admissions chaque année. Sur les 650 000 personnes détenues dans les prisons américaines au cours d'une journée type, 55 % d'entre elles seront libérées dans la semaine qui suit. Ce flux constant entre les prisons et les communautés fait partie d'un seul et même réseau épidémiologique.

Notre étude est la première - que ce soit avant ou pendant la pandémie de Covid-19 - à montrer que la décarcération (c'est-à-dire la réduction massive du nombre de personnes incarcérées) est associée à des gains de santé publique substantiels pour tous. Avec l'obligation du port du masque, la fermeture des écoles et les restrictions d'accès aux maisons de retraite, nous montrons que la réduction de l'incarcération est l'une des interventions gouvernementales les plus efficaces pour réduire la propagation du Covid-19.

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Commentaires 4
à écrit le 15/09/2021 à 17:14
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Merci beaucoup comme vous dites si vraiment il y a un secteur oublié c'est celui des prisons alors que l'on se demande toujours à quoi sert cette institution les suédois, encore eux, s'en passent très bien leurs prisons ouvertes ayant de meilleurs ré...

à écrit le 15/09/2021 à 12:27
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On peut aussi éviter d'aller en prison...de fumer...de boire de l'alcool...de bouffer du MacDo et boire du Coca cola 😇

le 15/09/2021 à 17:10
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Parfois quand on n'est pas inspiré il ne vaut mieux rien écrire.

le 15/09/2021 à 18:54
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Tout à fait! Dans le pays des droits de l'homme il y aussi des devoirs tel que ne pas pratiquer le meurtre de masse (cf. attentats du 13 novembre 2015).

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