E-commerce  : l'illusion environnementale

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(Crédits : Reuters)
Les livraisons de colis achetés sur les plateformes comme Amazon se révèlent désastreuses pour l'environnement. Emballages à moitié vides, pollution due aux livraisons express, poids climatique des serveurs...  Et si, en dépit des apparences, les commerces physiques se montraient plus écolos que le e-commerce ? Par Ludovic Aymen de Lageard, créateur et directeur de Connexion d’Art et de Brand building associates.

Toute « virtuelle » qu'elle soit, l'économie numérique est-elle pour autant dépourvue d'impacts environnementaux, bien réels cette fois ? A première vue, les vertus écologiques du e-commerce ne font pas débat : du simple fait qu'un livreur et son seul camion émettent moins de CO2 que plusieurs dizaines de consommateurs au volant de leur véhicule personnel, commander des articles en ligne se révèle, a priori, moins polluant que l'action de se déplacer physiquement en magasin. De plus, le stockage des produits dans des entrepôts ne nécessitant, au contraire des surfaces de vente traditionnelles, ni vitrines illuminées, ni chauffage en hiver, il apparaît incontestablement plus éco-friendly. Enfin, les clients étant souvent rebutés par de fastidieuses procédures de renvois, le e-commerce engendre moins de retours - et donc moins d'émissions de gaz à effet de serre (GES) - que son ancêtre « brick & mortar ».

Des livraisons fortement émettrices de CO2

Du point de vue de la protection de l'environnement, le match e-commerce versus commerce traditionnel semble donc tourner à l'avantage du premier. La tentation est grande, en effet, en laissant libre cours à une certaine paresse intellectuelle, d'assimiler « digital » et « immatériel » ; or rien n'est plus inexact que cette trop évidente équation. Selon une récente étude menée aux Etats-Unis par Axios, les indéniables bénéfices écologiques du e-commerce sont en effet balayés par le développement exponentiel des services de livraison rapide, au premier rang desquels Amazon Prime, du géant éponyme. Les émissions de GES des transporteurs FedEx, UPS et USPS, tous prestataires d'Amazon, auraient ainsi grimpé en flèche au cours des dernières années, équivalant à la pollution générée en un an par quelque 7 millions de voitures.

Des données qui font aussi froid dans le dos qu'elles réchauffent le climat. Et qui ne tiennent pas compte d'autres services fortement émetteurs de GES, parmi lesquels les livraisons directement opérées par Amazon. La multinationale n'a, en effet, de cesse d'accélérer ses propres livraisons, promettant à ses clients la réception de leurs colis en un jour ouvré. Et ses concurrents, comme Walmart, se doivent à leur tour de s'engouffrer dans la brèche pour maintenir leurs parts de marché. Autrement dit, la multiplication des micro-livraisons annihile les avantages climatiques du e-commerce, qui « disparaissent à mesure que la livraison s'accélère », comme le déplore dans l'étude d'Axios le professeur Miguel Jaller, de l'University of California Davis.

L'effarant poids du « vide » des colis

Polluantes, les livraisons liées au e-commerce pâtissent également du désastreux phénomène des colis partiellement vides. Selon une autre étude, réalisée en 2018 par le fabricant de cartons DS Smith, près d'un quart (24%) du volume mobilisé dans le transport par conteneurs serait « sans objet ». Un vide gigantesque, représentant plus de 60 millions de conteneurs ; mais un vide qui « pèse » lourdement sur le climat : l'étude coproduite par DS Smith et Forbes Insight estime ainsi son impact environnemental à 122 millions de tonnes de CO2, soit l'équivalent des émissions de GES d'un pays comme la Belgique. Et encore ces chiffres ne s'appliquent-ils pas au e-commerce en lui-même, où la part du vide s'établit, selon une étude distincte menée par DS Smith, à 43%. En d'autres termes, l'équivalent de 2 des 4,6 milliards de colis commandés, chaque année, par les seuls internautes européens, sont remplis... d'air.

Les centres commerciaux, alternatives à un e-commerce polluant ?

Une aberration écologique à laquelle vient, enfin, s'adjoindre l'impact, aussi réel que difficile à quantifier, de la consommation énergétique des innombrables serveurs informatiques nous permettant de naviguer sur le Web - l'Ong Greenpeace estimant les besoins du secteur informatique à 7% de la consommation d'électricité mondiale. En somme, faire ses courses sur Amazon et consorts n'a rien d'un « petit geste » pour l'environnement. Cela suffit-il à redorer le blason des commerces « brick and mortar » classiques ? Oui, s'ils tentent de concilier présence physique et respect de l'environnement. Un mariage d'autant plus heureux lorsqu'il s'effectue, comme c'est de plus en plus souvent le cas, dans l'enceinte de gares. Loin de la logique de l'étalement urbain souvent décriée à juste titre, ces nouveaux espaces peuvent être le symbole du nouvel urbanisme qui se doit de préserver la nature : le commerce (et plus généralement les activités) en gare incite ainsi les consommateurs à limiter leurs déplacements tout en utilisant les transports en commun, et donc à réduire drastiquement leur empreinte carbone.

A Paris, de nombreux projets s'articulent autour de cette vision. Seconde gare la plus fréquentée d'Europe avec 450.000 voyageurs chaque jour, Saint-Lazare a été la pionnière pour de se doter d'espaces de commerces. D'une surface de 13.000 mètres carrés, l'espace commercial, géré par Klépierre, réunit plus de 80 boutiques. Dans le même esprit, après la gare Montparnasse et la gare de l'Est (Altaréa Cogedim), la gare d'Austerlitz fait l'objet de profondes transformations visant à intégrer davantage de commerces. Le projet, piloté par les sociétés Altarea Cogedim et Vinci Park et censé aboutir en 2024, vise à créer 20.000 m2 de surfaces de vente sous l'immense verrière de 280 m de long entièrement restaurée. C'est également le chemin emprunté par les concepteurs de la future gare du Nord. Un chantier d'envergure avec 18.900 m² de surfaces de vente, conduit par SNCF Gares & Mobilités et Ceetrus qui fait la part belle à l'économie circulaire mais aussi à l'éco-construction - avec l'annonce d'un bilan carbone neutre pour les nouvelles constructions - et aux innovations environnementales : les promoteurs annoncent que le nouvel l'édifice, mêlant commerces et voies d'accès aux quais, sera ainsi un nouvel ilot de fraîcheur avec ses jardins suspendus (1,1 hectare) mais qu'il sera également particulièrement vertueux en matière de consommation d'énergie verte, produite par 1.200 m² de panneaux photovoltaïques.

A différents degrés, « tous les promoteurs et les gestionnaires ont engagé des actions pour recycler les déchets, réduire les consommations en eau et en énergie de leurs bâtiments ou végétaliser des espaces », affirment ainsi Les Echos. Dès la phase de conception des équipements, orientation du bâtiment, positionnement des entrées, place de la lumière naturelle sont pris en compte, afin d'optimiser les performances. Une démarche vertueuse, venant encore renforcer l'avantage comparatif, sur le plan environnemental, du physique sur le digital.

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Commentaires
a écrit le 22/11/2019 à 9:40 :
Mes condoléances à Michel Édouard et consorts, sauveurs de l'humanité.
a écrit le 22/11/2019 à 9:28 :
Livraison principalement par la poste, donc l'histoire de CO2 ne tient pas, je vis en campagne, donc pas de déplacements futiles , pas parking à payer, pas de carburant à acheter dont le prix est constitué de taxes, pas de pv avec les fameux radars, pas de perte de temps !
a écrit le 22/11/2019 à 9:27 :
Encore certains naif qui s'y croient alors que le e-commerce explose et recueille tous les suffrages ;Se faire livrer chez sois sans bouger n'importe quelle marchandise alors que sans cela il faut prendre sa voiture et faire beaucoup de magasins car on a pas d'elements comparatifs alors que sur internet on compare tout !Ce fabuleux progres ne peut que se developper de maniere exponentielle et rien ni personne ne l'arretera surrement pas les écolos d'operette les premiers à en profiter ......
a écrit le 22/11/2019 à 6:09 :
"vu la différence de prix hallucinante, phénoménale, entre les supermarchés et internet, le portefeuille choisira toujours internet, la cause environnementale ne va pas inciter grand monde à changer des habitudes déjà prises et bien prises." Oui car internet a permis la désintermédiation, ces intermédiaires qui prenaient une marge folie... "réfléchissons à faire un peu moins d'enfants, ça sera plus intelligent :) " Oui mais c'est tabou, alors les politiques préfèrent contraindre les habitudes des populations : le véhicule à moteur électrique (et non voiture électrique) a au moins 2 avantages immédiatement perceptibles pour le politique : réduction des émissions de co2 sur le lieu d'usage et surtout cette "révolution" technique permettra à terme d'avoir une dépendance nettement diminuée vis à vis des fournisseurs d'hydrocarbures tels que sont les US, moyen orient et russie. Donc il suffit de persister dans cette voie pour que le commerce soit plus écologiquement vertueux (quel qu'il soit). "il ne va pas pas falloir beaucoup d'années supplémentaires avant que les américains ne rachètent nos supermarchés à l'agonie par manque d'idées par incapacité de changer leurs habitudes, pour dépoussiérer l'achat physique" : oui, à l'époque sur les bancs de l'école, nos profs en stratégie éco nous rabâchaient que les secteurs qui louperont le virage d'internet (on ne parlait pas encore de digital) seraient en forte difficulté, CQFD, mais les grands patrons savent toujours tout, c'est bien connu, à tel point que certaines scop fonctionnent mieux après que les salariés ont racheté leur boite une fois que celle-ci a fait faillite. L'intelligence collective est toujours supérieure à un cerveau qui veut tout faire... Nous même dans l'IT, le management holistique est une nécessité, sinon adieu vos équipes et vous, bonjour la porte (bon, on peut toujours se séparer des casseroles).
a écrit le 22/11/2019 à 0:51 :
Il est temps de se rendre compte que si cette stratégie écologique contre-productive était suivie à la lettre par Mme Hidalgo et M. Missika, au final les campagnes françaises seraient couvertes d'éoliennes pour que les parisiens puissent utiliser les Tesla d'Uber 24/7 intramuros. De sérieux efforts de réduction des pollutions sont certes à faire, mais en réalité les discours écologiques mobilisateurs et moralisateurs des GAFA n'ont qu'un seul but, déstabiliser le commerce en place pour s'attribuer son marché, quel qu'en soit le prix. On en connaissait le coût social (livreurs auto-entrepreneurs) et sociétal (Gilets Jaunes), maintenant on entrevoit son impact écologique (centre ville vert vs. banlieue zone de transit polluée, l'inverse d'il y a 30 ans). À ce rythme Giverny, Yerres, Auvers, Chatou ou Pointoise ne seront bientôt plus que des souvenirs d'impressionnistes... Mais dorénavant on peut flâner sur les voies sur berges en attendant que sa livraison arrive notifiée sur son smartphone en pensant faire un geste pour le climat c'est l'essentiel !
a écrit le 21/11/2019 à 22:39 :
C'est un concept en voie de stabilisation, un simple concept "de mode" a grande échelle, qu'un système de dépannage!
a écrit le 21/11/2019 à 19:43 :
Je voudrais recevoir demain ce que je vais commander samedi, c'est possible ? Tout va tellement vite. Est-ce toujours utile ?
Un intermédiaire pour les livraisons, ce sont les relais colis, choisis proche d'un endroit où on passe de temps en temps, la Poste dépose en bloc des colis et ne fait pas le dernier kilomètre si cher (ici, parfois, ils le font juste pour déposer un papier ne daignant pas venir sonner, pourquoi transporter le colis alors ? Trop pressé (fin de tournée, chronométré).
Les drones pour livrer dans l'heure, ça s'est développé ? Les imprimantes 3D, finalement, ça permet de construire ses objets à la maison (ou voisinage, Fablab, autre), il faut juste se faire livrer (rapidement, stock voisin de zéro) la matière première, fil plastique.
Réponse de le 21/11/2019 à 20:36 :
"Je voudrais recevoir demain ce que je vais commander samedi, c'est possible ?" Avec l'IA et le big data il doit être effectivement possible d'anticiper vos commandes...
a écrit le 21/11/2019 à 19:40 :
Ne vous en faites pas, il ne va pas pas falloir beaucoup d'années supplémentaires avant que les américains ne rachètent nos supermarchés à l'agonie par manque d'idées par incapacité de changer leurs habitudes, pour dépoussiérer l'achat physique.

Par contre vu la différence de prix hallucinante, phénoménale, entre les supermarchés et internet, le portefeuille choisira toujours internet, la cause environnementale ne va pas inciter grand monde à changer des habitudes déjà prises et bien prises.
a écrit le 21/11/2019 à 18:35 :
Bah c'est sûr que si on ne fait rien d'autre que de rester assis sur une chaise toute la journée, on ne pollue pas beaucoup. En revanche, si on a une vie normale, qu'on consomme, on pollue. Personnellement, s'il fallait que je me déplace physiquement pour tout ce que j'achète sur Amazon, je pense que je polluerait bien plus, sans compter le temps perdu. Bref, avant d'incriminer les géants du commerce que sont Amazon et autres, réfléchissons à faire un peu moins d'enfants, ça sera plus intelligent :)
Réponse de le 21/11/2019 à 19:12 :
J'habite à 30 km du supermarché le plus proche, 40 km de la première librairie, idem pour ce qui est GSB, habillement, électroménager....

Si je devais prendre la voiture pour aller faire les magasins (sans forcément trouver ce que je cherche), la facture écologique serait sans commune mesure avec le fait de passer 1/4 heure sur Amazon et me faire livrer par un transporteur en camionnette qui dessert 50 clients sur sa journée.

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