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En 2002, les manifestations contre l’extrême droite avaient fait reculer Jean-Marie Le Pen au second tour

Pierre-Guillaume Méon, Ilan Tojerow et Nicolas Lagios

Publié le 16 avril 2022 à 06:26

Jean-marie le pen hospitalise a paris pour un avc mineur, dit son conseiller

Jean-Marie Le Pen.

PHILIPPE WOJAZER

Le Quotidien Numérique

11 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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OPINION. Selon une étude, le candidat du Front national aurait obtenu de 1,1 à 2,4 points en plus sans les mobilisations dans près de 300 communes le 1ᵉʳ mai. Par Pierre-Guillaume Méon, Université Libre de Bruxelles (ULB); Ilan Tojerow, Université Libre de Bruxelles (ULB) et Nicolas Lagios, Université Libre de Bruxelles (ULB).

Outre leurs positions anti-immigration et un discours anti-élite, les partis d'extrême droite ont en commun d'avoir souvent amené leurs opposants à manifester en réaction à leurs succès électoraux. L'Allemagne, la France, la Grèce, la Hongrie, l'Italie, la Pologne, ou les États-Unis notamment ont connu ce type de mobilisations. Mais atteignent-elles leur objectif de réduire l'influence des partis d'extrême droite ?

Pour donner un élément de réponse à cette question, nous avons étudié les manifestations du 1ᵉʳ mai 2002, qui s'étaient déroulées quatre jours avant le deuxième tour de l'élection présidentielle française pour lequel le candidat du Front national, Jean-Marie Le Pen, s'était qualifié contre Jacques Chirac. Le même jour, environ 300 manifestations contre le candidat d'extrême droite avaient rassemblé plus d'un million et demi de participants à travers le pays, à l'appel des partis politiques, des syndicats et d'un ensemble d'associations.

En étudiant la relation entre les résultats du deuxième tour et le nombre de participants, on peut observer finement les déplacements de voix provoqués par les manifestations. Nous avons donc rassemblé les résultats officiels de l'élection de 36 153 communes de France métropolitaine. En utilisant la presse nationale et régionale, nous avons collecté les données sur le nombre de participants aux manifestations.

La météo ne fait pas de politique

Mais les corrélations brutes peuvent être trompeuses : la mobilisation n'est probablement pas indépendante de la performance des candidats. Par exemple, si elle était plus forte dans les communes où l'électorat est fortement ancré à gauche et où Jean-Marie Le Pen obtient en général des scores plus faibles, on pourrait avoir l'impression que les manifestations sont efficaces quand bien même elles ne le seraient pas.

C'est pourquoi nous avons exploité le fait que la météo avait été très différente d'une ville à l'autre le jour des manifestations. Comme le mauvais temps incite à rester chez soi mais ne fait pas de politique, il est indépendant de toute caractéristique des communes qui pourrait être corrélée à la fois avec la mobilisation du 1er mai et les résultats du deuxième tour. La météo permet donc d'isoler une variation purement exogène de la mobilisation du 1er mai. Si cette variation est corrélée avec les résultats, on mesure effectivement l'effet de la mobilisation sur les résultats du second tour.

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Nos estimations confirment que les manifestations ont eu moins de succès dans les communes où il a plu le 1er mai 2002 que dans celles où il a fait beau. Nous avons donc pu étudier la relation entre le nombre de participants estimé à partir de la météo du 1er mai et le score de Jean-Marie Le Pen, celui de Jacques Chirac et aussi l'abstention et les votes blancs et nuls.

Résultat : Plus la mobilisation dans une commune a été grande, moins les électrices et les électeurs y ont voté pour Jean-Marie Le Pen et se sont abstenus ou voté blanc ou nul. Ils y ont en revanche davantage voté pour Jacques Chirac.

Plus précisément, 1 % de manifestants en plus a fait baisser la part des votes pour Jean-Marie Le Pen de 0,399 point de pourcentage et la part des abstentions et des bulletins blancs et nuls de 0,304 point de pourcentage. À l'inverse, la part des votes de Jacques Chirac a augmenté de 0,818 point de pourcentage pour chaque point de pourcentage de participants supplémentaire.

On peut aussi utiliser nos estimations pour simuler les résultats du deuxième tour dans un scénario dans lequel aucune manifestation n'aurait eu lieu. Jean-Marie Le Pen aurait obtenu de 1,1 à 2,4 points en plus. Jacques Chirac aurait perdu de 2 à 4,4 points. Enfin, l'abstention aurait été plus élevée de 0,17 à 5 points.

Comme les sondages

Pour mieux comprendre les mécanismes d'action des manifestations, nous avons appliqué la même méthode aux données individuelles tirées du Panel électoral français, une enquête menée après le second tour auprès de plus de 3 000 personnes à qui on a demandé pour qui elles avaient voté, ainsi que leur opinion sur des sujets de la campagne électorale.

Nous avons ainsi pu confirmer les résultats obtenus pour les votes mais aussi distinguer les électeurs de gauche, de droite et du centre. Les manifestations augmentent la probabilité de voter Jacques Chirac tant parmi les personnes de gauche que de droite.

En revanche, si, à gauche, les manifestations réduisent la probabilité de voter blanc ou nul, à droite, elles réduisent la probabilité de voter pour Jean-Marie Le Pen. Les électeurs de gauche et de droite semblent donc avoir été confrontés à des dilemmes différents. Ceux de gauche hésitaient entre s'abstenir et voter pour Jacques Chirac, ceux de droite entre voter pour Jean-Marie Le Pen et Jacques Chirac. Les manifestations les ont incités à choisir Chirac. Elles n'ont en revanche pas eu d'effet sur les électeurs du centre.

Par ailleurs, les manifestations ont réduit le soutien aux positions emblématiques de Jean-Marie Le Pen et du Front national. Les personnes interrogées vivant dans une commune où la mobilisation avait été plus forte déclaraient ainsi accorder moins d'importance à l'immigration, la défense des traditions, la critique de la classe politique, ou la sortie de la France de l'Union européenne. Elles étaient moins susceptibles de trouver qu'il y a trop d'immigrés et avaient plus de chances de considérer les immigrés comme une source d'enrichissement culturel.

Ces résultats sont compatibles avec les théories qui suggèrent que les manifestations fonctionnent comme des sondages qui signalent l'importance d'un problème au sein de la population.

Pression sociale

Le résultat le plus évocateur est apparu lorsque nous avons observé que les manifestations avaient réduit la probabilité de déclarer avoir voté pour Jean-Marie Le Pen au premier tour. Comme le premier tour avait eu lieu dix jours avant les manifestations, c'est donc que dans les communes où la mobilisation avait été plus forte les personnes interrogées étaient plus réticentes à avouer qu'elles avaient voté pour Jean-Marie Le Pen. Ce résultat suggère que les manifestations du 1er mai 2002 ont rendu le candidat d'extrême droite moins acceptable et augmenté la crainte d'être stigmatisé en déclarant avoir voté pour lui.

Il est probable que ce même biais ait influencé les votes. Comme il est courant de révéler son vote en famille ou entre amis, il aurait été socialement plus compromettant d'avoir voté pour Jean-Marie Le Pen dans les communes où la mobilisation avait été forte et envoyé le signal qu'une partie importante de leur population jugeait ce vote inacceptable. Dans le sens inverse, on a bien observé que, aux États-Unis, l'élection de Donald Trump, en révélant l'ampleur inattendue du soutien à un candidat tenant des propos racistes et sexistes, avait modifié les normes de comportement à l'égard des femmes et des immigrés.

Les manifestations du 1er mai 2002 ont atteint leur objectif, en partie en accentuant la pression morale sur les abstentionnistes ou les électeurs potentiels de Jean-Marie Le Pen. Une même mobilisation aurait-elle les mêmes effets aujourd'hui ? Certes, le contexte est différent. Une candidate d'extrême droite s'était qualifiée au deuxième tour de la présidentielle de 2017, sans que cela ne conduise à des manifestations, et sa qualification en 2022 n'est pas une surprise. En revanche, les mécanismes que nous avons observés n'ont pas disparu. La question est plutôt de savoir si les adversaires de l'extrême droite sauraient aujourd'hui se mobiliser autant qu'il y a vingt ans.

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Par Pierre-Guillaume Méon, Professor of economics, Université Libre de Bruxelles (ULB) ; Ilan Tojerow, Professeur associé à la Solvay Brussels School of Economics and Management, Université Libre de Bruxelles (ULB) et Nicolas Lagios, Doctorant en économie, Université Libre de Bruxelles (ULB).

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Pierre-Guillaume Méon, Ilan Tojerow et Nicolas Lagios

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