France-Europe : Paris, si loin de Bruxelles !

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Bruno Alomar, économiste, enseignant à Sciences Po.
Bruno Alomar, économiste, enseignant à Sciences Po. (Crédits : DR)
Non seulement, la France n'est pas capable de faire jouer ses atouts dans la construction européenne, mais elle privilégie l'Europe de l'accessoire dans sa traduction en droit interne des directives et manque l'occasion offerte par l'Europe de se projeter dans le temps long. Par Bruno Alomar, économiste, enseignant à Sciences Po.

La dernière tournée de Barack Obama l'a confirmé : en Europe, pour la diplomatie américaine, Berlin est l'interlocuteur privilégié. Alors que d'importantes échéances électorales se profilent en France et en Allemagne, que le Royaume-Uni a décidé de quitter l'Union, la question du rapport de la France à l'Europe constituera l'élément clef de relance ou de déclin d'un projet européen passablement affaibli.

Répétons-le : la perte d'influence de la France en Europe, alors même que la France est mère de l'idée européenne, est sans précédent. En renforçant, de fait, l'emprise de l'Allemagne, sur l'édifice communautaire, elle remet en cause le principe même d'une Union imaginée pour se prémunir de l'hégémonie de tel ou tel. Il n'est pas inutile de s'arrêter sur les raisons d'un tel fiasco.

Un refus obstiné de se réformer

D'abord, la France souffre de son refus obstiné de se réformer. La différence avec l'Allemagne est manifeste. Alors qu'Outre-Rhin les conséquences ont été tirées à partir du début des années 2000 de l'entrée sur le marché de 3 milliards de personnes suite à la chute du mur de Berlin (lois Hartz), la France reste aveugle à trop de réalités économiques. L'écart de performance entre la France et l'Allemagne, mortifère pour l'Europe, est désormais considérable, si l'on prend en considération des données comme la position extérieure ou l'état des finances publiques. Ce dernier aspect est particulièrement inquiétant : avec une dette publique française autour des 100% du Pib et une dette allemande se rapprochant des 60%, la restructuration inévitable de la zone euro ne pourra se décider qu'à Berlin.

Une France incapable de faire jouer ses atouts

Ensuite, l'incapacité de la France à faire jouer ses atouts. On touche ici à l'un des malentendus les plus nocifs du rapport à l'Europe : ne pas avoir compris que non seulement l'Europe n'intervient que dans le champ économique, et que même dans ce champ, ses compétences sont réduites. La France, si affaiblie économiquement, se comporte depuis trop longtemps comme si, en Europe, les questions politiques, géopolitiques, militaires, il est vrai largement méconnues par les institutions européennes, n'existaient pas. Une telle situation est d'autant plus paradoxale que les problèmes de terrorisme, l'instabilité chronique du Moyen-Orient, la montée en puissance de la Russie, l'affirmation de la Chine, devraient, au contraire, donner de la force à un pays qui dispose du deuxième réseau diplomatique, d'une place de membre permanent au conseil de sécurité de l'Onu, et de l'arme atomique.

L'Europe de l'impuissance

Face à une telle situation, la France n'a pas été capable de repenser son rapport à l'Europe. Deux traits l'attestent.

 Premièrement, la France, au lieu d'utiliser l'Europe comme un levier démultiplicateur de sa propre puissance, privilégie l'Europe de l'impuissance, l'Europe de l'accessoire, celle qui, à juste titre, exaspère les français. Ainsi, non contente de se priver d'utiliser le Conseil pour forcer les institutions européennes à penser en stratège, elle met un zèle étonnant quand il s'agit d'aller au-delà de ce que prévoit telle ou telle directive, elle-même déjà largement intrusive. Les exemples ne manquent pas, dont le plus récent tient sans doute à la manière dont Paris s'est ingénié à durcir les dispositions européennes en matière de paquet de cigarettes neutre, ou en matière de fessée.

Croit-on réellement que la construction européenne a été imaginée pour légiférer sur des sujets d'une telle nature, et, de surcroît, que l'on rend service à l'Europe en durcissant des mesures européennes si peu en phase avec les soucis légitimes de populations frappées par la faiblesse de l'emploi, la faiblesse de la croissance, le sentiment de déclassement d'une partie de la population ? La Commission Juncker elle même l'a compris, qui a décidé de concentrer son action et de définir une série de priorités. Il n'est que temps que la France fasse son aggiornamento en la matière.

Deuxièmement, le rapport au temps long. La construction européenne devrait être pour la France, pays sans cesse en élections, l'occasion de se projeter dans le temps long, c'est-à-dire de prendre du champ par rapport à des cycles électoraux réduits, qui empêchent les politiques publiques de se projeter dans l'avenir. En réalité c'est le contraire qui est fait : la France fait une utilisation opportuniste des mécanismes européens, qu'elle plie aux nécessités de son cycle électoral. Ainsi, dans l'affaire Alstom - quelle que soit l'opinion que l'on puisse nourrir sur le fond du dossier - un gouvernement s'empresse de prendre des mesures d'aides d'Etat qu'il sait en infraction vis-à-vis des règles européennes, mais que son successeur aura à gérer.

 De tout ceci une conclusion émerge : il est urgent que la France remette à l'endroit son rapport à l'Europe.

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Bruno Alomar, économiste, enseigne les questions économiques et institutionnelles européennes à Sciences Po.

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Commentaires
a écrit le 23/12/2016 à 4:12 :
Belles paroles. Raisonnements de bon sens. Mais helas, il est un peu tard. Les preteurs ou fonds souverains vont demander tot ou tard le reglement de la facture. Je ne vois pas comment la France pourrait eviter cela. Sans industrie serieuse, trouver l'argent necessaire sera une gageure. Il faudra payer.
a écrit le 22/12/2016 à 17:08 :
La classe médiatico-politique française n'est tout simplement plus capable de penser, a fortiori sur le temps long. Elle ne connait que les clichés et les éléments de langage. Et elle se fait rouler dans la farine par Schaüble.
a écrit le 22/12/2016 à 15:51 :
Là, on a vraiment un article intéressant. Ça fait plaisir. Il montre qu'on peut être souverainiste et pro-européen. C'est une très bonne chose que de réfléchir ainsi. Cela montre à quel point le projet Fillon est pertinent. Pour faire une réponse aux commentaires ci-dessous, je ne vois pas d'antinomie entre le projet européen qui pourrait nous être favorable économiquement et l'exploitation de nos ressources maritimes ou nos partenariats africains. L'essentiel est de réduire les prélèvements sociaux et étatiques. Il n'y a que ces mesures qui seront bénéfiques pour relancer l'activité industrielle. Les secteurs industriels et agricoles sont les seuls à même d'être vecteurs de puissance et d'influence. Les activités commerciales ou financières ne sont que des pis-aller. Il est frappant de constater l'affaiblissement relatif de la Grande-Bretagne qui s'en remet aux banques et la puissance de l'Allemagne qui compte sur son industrie. L'hinterland allemand est à l'est. Le notre est naturellement en Afrique. Mais pour avoir un hinterland, encore faut-il penser comme une puissance et favoriser son industrie devant tout autre chose. Ce n'est pas l'élection d'un banquier d'affaire qui pourrait favoriser l'industrie. Il ne ferait que ce qu'il sais faire c'est à dire pas grand chose en réalité. Les gens qui feront ce redressement sont meilleurs que moi. On les appels des ingénieurs. Ils peuvent imaginer et concrétiser des projets. Il leur faut une part du gâteau que leurs prennent les élus du mille-feuille électoral pour leurs projets. C'est le sens du projet Fillon. Les projets Le Pen ou Mélenchon portent l'intérêt d'une dévaluation externe (sortie de l'Euro) qui participerait au rééquilibrage économique en faveur de l'industrie sur le dos des retraités. Ceux sont des projets intéressants mais ils nous couperons de nos voisins ce qui ne peux pas être négligé.Celui de Fillon est le plus logique car il prend à ceux qui prennent trop. La politique de redistribution des richesses est réduite au profit de la politique de création de richesse. Le sens philosophique du projet est de confier l'initiative aux forces vives, celles qui se demandent que créer et que vendre au lieu de le laisser aux distributeurs de subvention. Celui qui crée et qui fait reçoit. Celui qui ne fait pas et passe son temps à expliquer la vie aux autre ne reçoit pas. Cela me parait juste.
a écrit le 22/12/2016 à 15:31 :
Toujours l'art de confondre l'Europe avec l'UE de Bruxelles! La France a un rôle a jouer en Europe a condition d'être souveraine et non inféodée a une union soumise a l'OTAN et donc aux US!
a écrit le 22/12/2016 à 13:47 :
Blablabla, l'Europe va pas si mal la France non plus ! Seul le poids Europe peut nous renforcer dans le monde !
Réponse de le 23/12/2016 à 8:06 :
Pas sûr que le Brexit ait affaibli la GB je pense que c'est même le contraire la GB a retrouvé son identité. On ne s'affirme pas dans le consensusmou continuel ou dans l'alignement contraint sur les positions allemandes
Réponse de le 23/12/2016 à 8:54 :
Exact, et la France a beaucoup d'atouts y compris économiques, mais de manière incompréhensible, elle laisse sa place au niveau de l'UE. C'est d'ailleurs le problème : pour fonctionner correctement l'UE a besoin de l'Allemagne et de la France.. Or, côté français, rien depuis quelques années. Pour les souverainistes, il devrait réaliser que l'on est plus souverain ensemble que seul, surtout quand on marche ensemble avec l'Allemagne, pour autant que la France veuille bien jouer son rôle. Mais il est vrai le souverainiste est plus passionnel que rationnel...
a écrit le 22/12/2016 à 12:32 :
La France a besoin aussi de s'éloigner de cette Europe technocratique. Nous possédons la deuxième surface maritime du monde et on ne l’exploite pas. Le français sera bientôt la 3ème langue la plus parlée en raison du boum de la natalité en Afrique de l'ouest. Que fait-on en Afrique ou la croissance est forte, on laisse les chinois amasser les contrats.
Notre avenir est mondial pas uniquement dans l'UE. En plus, nous dépensons des fortunes dans notre armée pour protéger l'UE qui ne nous aide pas vraiment.
Réponse de le 22/12/2016 à 14:08 :
Tout à fait d'accord avec vous. Un seul exemple au Mali, on est intervenu tout seul vaguement aidé par le Danemark qui a prêté un gros porteur et les USA sur le plan logistique. Pendant que nos soldats arpentaient le désert, les Allemands en ont profité pour vendre de l'assistance technique aux forces de l'ordre et les Mercedes qui vont avec.
a écrit le 22/12/2016 à 11:41 :
Écoutez je pense que votre sombre tableau rejoint le mien, la France est mûr pour sortir de l'UE donc, nous ne sommes pas compatibles, nous ne ferons jamais d'un âne un cheval de course, il est temps de soulager l'europe en en sortant.

Vite un frexit que tout le monde soit content.

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