L'Europe au défi de la souveraineté dans le cyberespace

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(Crédits : © Kacper Pempel / Reuters)
Les pays européens ne font que suivre Washington. Or la France pourrait être à l'avant-garde d'une politique européenne dans ce domaine. Par les Arvernes

 L'échéance présidentielle française, dans un peu plus de 6 mois maintenant, concerne bien évidemment les destinées de la France, mais avec elle, une part de celles de l'Europe. En tant qu'acteur majeur de la construction communautaire, aussi bien que par son rang de grande puissance économique et militaire, la France a un rôle spécial à jouer en Europe. Parmi les chantiers qui attendent le prochain président français et son gouvernement, celui de la place de notre pays et, par ricochet, de l'Europe dans le cyberespace, est l'un des plus importants.

Vassalisation des pays européens

Depuis Wikileaks et les révélations d'E.Snowden sur l'espionnage pratiqué par les Etats-Unis, on aurait pu s'attendre à ce que les Européens se saisissent enfin du dossier de la place du continent dans le cyberespace. Or rien n'a changé. Pis encore, la vassalisation des pays européens à l'égard des Etats-Unis s'est encore accrue. Aucune grande capitale n'a pipé mot sur l'extension jusqu'en 2017 du Foreign Intelligence Surveillance Act (FISA) Amendements Act of 2008 qui autorise les services américains à intercepter toute communication où que ce soit sur la planète, dès que la « sécurité nationale » apparaît menacée.

Cette loi est, en somme, un blanc-seing pour l'espionnage généralisé des communications électroniques mondiales. De la même manière, les parlementaires européens ont accepté en avril 2016 le transfert des données des passagers des compagnies aériennes (Passenger Name Record) aux autorités américaines, alors même que le G29, organisme européen regroupant les entités nationales chargées de la protection des données, avait rendu un avis dans lequel il pointait les dérives potentielles d'un tel système. A l'heure où les autorités européennes se saisissent des questions de droit à l'oubli, il est quelque peu étonnant de constater que les instances politiques de l'Union acceptent sans ciller de confier ces mêmes données personnelles des citoyens européens à une puissance extérieure. En même temps il suffit de compiler les chiffres du lobbying européen pour se rendre compte que dans le top 10 apparaissent Microsoft (3e), Google (6e), mais aussi le chinois Huawei (9e) qui a lui aussi bien compris que l'Europe était tout sauf un acteur animé d'une volonté souveraine en ce domaine.

Au bon vouloir de Washington

En réalité, depuis les débuts de l'ouverture d'Internet aux particuliers, l'Europe est calée dans la roue des Etats-Unis et, si elle bénéficie de quelques miettes, n'en est pas moins soumise au bon vouloir de Washington pour ce qui touche au cyberespace. La faiblesse chronique des acteurs économiques européens dans le domaine des matériels et des logiciels, ne doit pas servir d'excuse facile à ceux qui refusent de penser une certaine forme de cybersouveraineté. Alors que la Chine a depuis longtemps pris son cyber-destin en mains et que d'autres pays comme la Russie, imposent la localisation des serveurs abritant les données des citoyens sur le sol national les pays européens demeurent passifs. Ceux-ci entraînés par le Royaume-Uni, allié privilégié des Etats-Unis, y compris sur la partie cyber-espionnage, avaient eu tendance à suivre béatement les positions de Washington, y compris lors des tentatives de régulation de l'Internet, comme la conférence de Dubaï de l'Union internationale des télécoms de 2012. Le Brexit étant maintenant consommé, les Européens ont tout loisir de reprendre leur destin en mains ; pour autant qu'ils le veuillent.

La France, seule cyberpuissance de rang mondial du Vieux continent

La France, en tant que seule cyberpuissance de rang mondial du Vieux continent, est la mieux à même d'être à l'avant-garde de la politique communautaire en ce domaine. L'excellence des entreprises françaises dans plusieurs domaines, à commencer par la pose et l'entretien des câbles sous-marins, secteur-clé du Net, ou la cybersécurité, issue des technologies militaires (Thalès, Airbus, Safran, etc.), doit être valorisée pour permettre à la France et à l'Europe de retrouver une marge de manœuvre dans les politiques liées au cyberespace. Les questions de stockage des données des citoyens, de gouvernance internationale, d'indépendance des entreprises sur les questions normatives, sont autant de grandes problématiques que le futur président français sera le mieux à même de porter à Bruxelles. Si la France est trop petite pour devenir un acteur majeur du Net, elle peut, en entraînant l'Europe, faire que le continent ne soit plus dans le cyberespace qu'une simple banlieue de Washington.

Les Arvernes sont un groupe de hauts fonctionnaires, chefs d'entreprises, essayistes, professeurs d'Université

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Commentaires
a écrit le 07/12/2016 à 17:57 :
Le gouvernement français est surtout exemplaire par sa mollesse et son suivisme sur certains sujets, dont la sécurité en général et la cybersécurité en particulier.
Sur ce dernier point le plus gros acteur français, Orange, réalise un CA de 115 M€ en cybersécurité alors que le leader mondial, Symantec, réalise près de 4 milliards de $. Assurer une souveraineté avec des acteurs nationaux aussi faibles reste une gageure.

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