Iran : « L'ennemi est ici, mais on nous dit que c'est l'Amérique »

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Manifestations à Ispahan : « L'ennemi est ici mais on nous dit que c'est l'Amérique ».
Manifestations à Ispahan : « L'ennemi est ici mais on nous dit que c'est l'Amérique ». (Crédits : OFFICIAL KHAMENEI WEBSITE)
OPINION. Cette phrase est un slogan, issu des manifestations de rue. Au moment où une contestation nationale est de nouveau apparue, il est intéressant d'écouter ce que dit la rue iranienne. Comment un pays aussi riche en est-il arrivé là ? Quels sont les choix économiques qui ont conduit la société iranienne vers la pauvreté. Par Gérard Vespierre (*) chercher associé à la FEMO, Fondation d'Etudes pour le Moyen-Orient, président de Strategic Conseils.

L'Iran vient de connaître, à nouveau, de très tristes heures. Après les manifestations de 2017, et 2018, maintenant 2019. Les manifestations des années précédentes avaient pour cause la désastreuse gestion des précieuses ressources en eau du pays, et le tout aussi désastreux état des finances et de l'économie. Les conséquences ont eu pour noms : baisse des rendements agricoles et forte dégradation du niveau de vie.

Le pouvoir, dans ses efforts de se dédouaner de ses responsabilités, s'est alors engagé dans une rhétorique présentant les émeutes urbaines comme étant inspirées de l'étranger, et les difficultés économiques comme étant le fait des sanctions pétrolières américaines. Ce genre d'argumentation, rejetant les causes vers l'extérieur, sont hélas de tristes recettes politiques bien connues, qui ne trompent personne sauf leurs auteurs.

Corruption généralisée

Les causes réelles sont nombreuses et s'appellent : mauvais choix stratégiques de l'Etat et corruption généralisée. Le peuple le sait. Ce slogan, issu du peuple et des manifestations de rue, traduit ce que le peuple iranien ressent profondément : « Ne nous dites pas que les Etats-Unis sont responsables, nous, peuple iranien, nous savons bien que ce sont vous, dirigeants, qui êtes les vrais responsables de cette situation. »

Mais comment, après 40 ans de pouvoir, la République islamique en est-elle arrivée là? Parce que ses priorités n'ont jamais été le bien-être et le niveau de vie des Iraniens. Elles sont ailleurs. Les priorités du régime sont d'établir l'Iran dans une position de leader régional, en s'appuyant sur une triple domination, militaire classique, militaire nucléaire et balistique, et interventions armées dans des pays voisins.

Cet objectif stratégique a été mis en œuvre sans jamais avoir le souci d'obtenir de nouvelles recettes financières. L'intendance devait suivre... selon une formule célèbre, mais il existe de nombreux exemples où elle ne le peut pas.

L'escalade des dépenses militaires

Le Shah d'Iran avait doté son pays de la première force militaire du Moyen-Orient. Mais nulle vision d'intervention extérieure, l'objectif était d'être en capacité de montrer sa force. Après son départ en janvier 1979, la République Islamique d'Iran a voulu immédiatement doubler l'armée classique par une armée idéologique. Elle a créé le Corps des Gardiens de la Révolution Islamique, en y incluant une unité d'intervention extérieure, la force Qods. La rapidité de cette décision, en mai 1979, indiquait l'importance que cette option revêtait aux yeux des nouveaux dirigeants.

Les Gardiens allaient disposer, d'équipements terrestres classiques, mais aussi de leur propre force aérienne, et de leur propre marine ! D'une force d'environ 500.000 hommes, la nouvelle armée iranienne bi-composante allait passer à 700.000 hommes avec les matériels aériens et maritimes correspondants. Dès la naissance de la République islamique, le budget militaire s'est envolé et est resté sur ces nouveaux sommets depuis... 41ans ! Une information récente révélée par le Conseil National de la Résistance Iranienne situe à 24 millions de dollars par jour le soutien financier aux seules forces de sécurité et de répression. Les dépenses militaires, selon les estimations, dépassent 20% du budget national. A titre de comparaison, la France, puissance nucléaire, consacre à sa défense 10% de son budget. Et cette augmentation des dépenses militaires ne s'est pas limitée aux armements classiques mais s'est accompagnée d'options nouvelles, nucléaires et balistiques.

Les programmes nucléaires et balistiques

En passant d'une stratégie d'influence régionale, à une volonté de domination régionale, la République Islamique d'Iran a voulu se doter des moyens nucléaires et balistiques concrétisant cette nouvelle stratégie. Les moyens financiers importants ont dû être mis en place depuis les années 1990 pour ce seul programme balistique. Avec l'assistance technique de la Corée du Nord, un programme spatial a été mis en place incluant la mise en orbite de satellites, afin de développer des missiles balistiques. Succès et échecs coûteux se sont succédés, comme l'illustre l'échec rencontré cette semaine.

La décision de se doter d'une filière nucléaire militaire a été révélée au début des années 2000 par les réseaux de la résistance iranienne. Ils ont permis de connaître l'existence, à Fordo, d'installations souterraines destinées à l'enrichissement de l'uranium, ainsi que de la filière « eau lourde » destinée à la production de plutonium. A nouveau, des budgets de grande ampleur ont été mobilisés pour importer et développer ces nouvelles technologies, issues en particulier du Pakistan, et à nouveau de Corée du Nord.

Il est extrêmement difficile de chiffrer ce double effort nucléaire et balistique. A titre de comparaison, quand la France a pris des options militaires similaires à la fin des années 1950 et développé sa "force de frappe", cet effort a représenté un quart du budget militaire et pratiquement 50% des investissements des armées. A ces dépenses militaires, nationales, ruineuses s'additionnent des dépenses militaires extérieures.

Les ruineuses interventions extérieures

Depuis 1982, le régime s'est appliqué à construire l'arc chiite, reliant minorités chiites depuis le Pakistan jusqu'au Liban à la majorité chiite iranienne. Il ne s'agissait nullement pour Téhéran de créer une opposition religieuse chiite contre sunnite, mais de construire une zone d'influence politique iranienne, en utilisant le chiisme à son seul bénéfice politique. Du Pakistan au Liban, les minorités chiites doivent alors obéissance au Guide Suprême de la révolution iranienne. Nulle bataille de dogme, nul conflit religieux, mais volonté stratégique de domination régionale.

Le développement du Hezbollah au Liban, le noyautage des systèmes de sécurité et des réseaux politique en Irak, puis le soutien au pouvoir syrien, pour terminer par l'implication au Yémen, ont mobilisé des dizaines de milliards de dollars depuis 1982.

En Irak, les membres des milices paramilitaires reçoivent des salaires mensuels payés par le régime iranien. Le Centre National de la Résistance Iranienne (CNRI) a révélé cette information il y a de nombreuses années, en publiant à l'époque, les noms des 31.690 Irakiens concernés.

Au Yémen, le régime iranien a entièrement équipé de missiles et de drones les unités spécialisées du mouvement «Houthi», et les a entraînées en Iran dans des centres spécialisés. En Syrie, selon les estimations internationales, les dépenses de l'Iran  représentent plusieurs milliards de dollars par an, en paiement de salaires, armement, et en soutien logistique des milices. A cela s'ajoutent les aides financières directes au régime syrien lui-même !

A nouveau, le bon sens populaire iranien a très bien analysé cette stratégie d'implication militaire extérieure : « Pas la Syrie, mais l'Iran », a-t-on entendu dans de nombreuses manifestations, ou « Mon sang pour l'Iran » en écho aux milliers d'Iraniens morts au combat en Syrie et en Irak.

Ce cumul impressionnant de charges militaires intérieures et extérieures, en place depuis des dizaines d'années, s'accompagne en plus d'un virus qui gangrène l'ensemble des réseaux économiques iraniens. Il a pour nom : la corruption. Il a pour support les deux systèmes fermés les plus puissants à l'intérieur du pays :

  • les fondations religieuses
  • les structures financières des Gardiens de la Révolution.

La corruption des fondations religieuses et des Gardiens de la Révolution

Les « Bonyad » fondations religieuses depuis plusieurs dizaines d'années détournent au profit du seul clergé la richesse iranienne. Cette stratégie est toujours très active puisqu'il y a seulement 3 ans, en octobre 2016, le guide suprême a pris le contrôle de la fondation « Astan Ghods Razavi » en nommant à sa tête Ebrahim Raïssi, procureur général de l'Iran. Son dirigeant précédent, jugé trop indépendant du guide, venait de décéder. Mais certains membres du clergé ne se laissent pas entraînés sur cette pente.

L'ayatollah Abdollah Javadi Amoli, ancien imam du vendredi de la ville de Qom, principale ville religieuxe du pays, a ainsi déclaré le 27 avril 2018 (selon le quotidien iranien Asr-e-Iran) : « Il vaut mieux prendre garde, si la nation se soulève, le peuple nous jettera à la mer ». Les religieux les plus sages ont déjà fait leur diagnostic de la situation et du ressentiment profond d'une grande partie de la population à l'encontre des membres du clergé. L'enrichissement par corruption des officiers et officiers supérieurs du Corps des Gardiens de la Révolution (CGRI) est un autre facteur très aggravant.

Les nombreuses structures financières et industrielles mises en place ont été détectées par les services américains. Elles sont d'autant plus importantes que les Gardiens de la Révolution gèrent les programmes nucléaires et balistiques. Voilà pourquoi les services du Trésor des Etats-Unis ont mis sous régime de sanctions des entreprises détenues par le CGRI et de nombreux hauts gradés. Les Iraniens sont très conscients de cette situation. Il n'en faut pour preuve l'attentat qui a eu lieu à Téhéran, le 30 décembre contre le siège de Khatam al-Anbia, société spécialisée dans la construction et faisant partie du réseau d'entreprises des Gardiens de la Révolution.

Le tournant 2019-2020

L'appauvrissement de la population et l'augmentation du prix de l'essence décidé par l'Etat ont constitué les ressorts des soulèvements au mois de novembre, dans plus de 150 villes iraniennes. Il était vital pour le régime de rétablir l'ordre, et cela fut fait au prix de 1.500 morts selon les informations patiemment recueillies, à l'intérieur même du régime, par l'agence Reuters. Cette nécessité de maintenir l'ordre était d'autant plus impérieuse, que des manifestations populaires des voisins irakiens se déroulaient au cri de « Iran dehors ». Ces deux mouvements simultanés risquaient de mettre sérieusement en danger le pouvoir à Téhéran.

Une répression sanguinaire, à la fois en Irak (plus de 460 morts) et dans toutes les villes iraniennes, si elle a maintenu, à court terme, la population chez elle, risque de provoquer un ressentiment anti-régime encore plus fort et plus profond. C'est probablement ce qui est en train de se passer...

A cette situation sociale vient de s'ajouter la réprobation populaire autour des mensonges sur la destruction en vol, par missile, de l'avion civil ukrainien et de ses 176 morts en grande partie iraniens.

Les actions nouvelles contre les deux piliers du régime

Deux éléments nouveaux, et extrêmement importants, ont vu le jour depuis quelques semaines. Le premier concerne l'apparition d'Unités de Résistance, et le deuxième réside dans les formes d'action de ces Unités.

Ces Unités de Résistance semblent maintenant en place dans plus d'une centaine de villes iraniennes, et ont entrepris à ce jour 3 types différents d'actions, relayées par des transmissions de photos ou vidéos :

  • Incendie de panneaux publicitaires à l'effigie de Khamenei ou de Soleimani;
  • Opérations contre les bâtiments des forces de répression, comme le 19 et le 20 janvier à Téhéran et Machad ;
  • Incendie de bâtiments de Fondations religieuses, comme le 29 janvier, contre le bâtiment de « l'exécution de l'ordre de l'imam Khomeiny»», à Téhéran.

Emblématiques et symboliques sont ces actions contre les trois piliers institutionnels du régime, les dirigeants, les forces de sécurité et la hiérarchie religieuse.

A l'extérieur de l'Iran, on ne mesure pas suffisamment le rejet profond, par la population iranienne, du système religieux au pouvoir. Il est ainsi sous le feu croisé d'un rejet de son influence à l'extérieur et de son emprise à l'intérieur.

Un pouvoir proche de la rupture

Si l'on additionne les dépenses militaires et sécuritaires, le coût des interventions et soutiens dans « l'arc chiite » l'argent détourné par les fondations religieuses, et la corruption des Gardiens de la Révolution, on atteint des montants largement supérieurs aux recettes pétrolières, donc supérieurs à 40 milliards de dollar par an.

La population non seulement n'a pas bénéficié des revenus pétroliers, mais elle doit produire des richesses destinées à être, soit englouties dans les dépenses militaires, soit détournées par la corruption! Voilà la réalité iranienne! « L'ennemi est ici, mais on nous dit que c'est l'Amérique !» Voilà ce qui alimente la révolte.

Comble de l'ironie, le « grand Satan » ne serait-il pas à l'intérieur de l'Iran ? La population, et les Unités de Résistance semblent prêtes à le montrer et, à le combattre.

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(*) Gérard Vespierre, diplômé  de l'ISC Paris, Maîtrise de gestion, DEA de Finances, Paris Dauphine, rédacteur du site : www.le-monde-decrypte.com

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Commentaires
a écrit le 16/02/2020 à 11:53 :
Thank you it is a very informative article and a very trustee on at the time.
Thanks to Gérard Vespierre
a écrit le 16/02/2020 à 1:30 :
Comment oser raconter que les sanctions américaines qui asphyxient l'économie iranienne depuis des dizaines d'années (et c'est leur but) ne sont pas responsables du marasme économique iranien?
C'est complètement stupide pour rester très poli.
Pascal Rendu Présidentielle 2022
a écrit le 14/02/2020 à 14:48 :
Les barbus vont transpirer de peur.
Les iraniens se reveillent.
a écrit le 14/02/2020 à 12:07 :
"Comment un pays aussi riche en est-il arrivé là ?" : C'est simple : La richesse démographique a remplacé la richesse financière.
a écrit le 14/02/2020 à 11:05 :
L’escalade des tensions au Moyen-Orient résulte d’abord et avant tout des violations répétées du droit international par les États-Unis et l’OTAN depuis le début des années 2000, et notamment depuis la guerre en Irak de 2003 à laquelle la France de Chirac et Villepin s’était vigoureusement opposée. Or, le mépris du droit international est toujours porteur de tempêtes : c’est ce à quoi l’on assiste actuellement.

L’attitude belliqueuse et hors-la-loi des États-Unis se double d’une série de retraits de grands accords consolidant la stabilité internationale.

Donald Trump a ainsi retiré les États-Unis :

de l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien le 8 mai 2018, qui avait été négocié par Obama,
d’un traité de non-prolifération nucléaire avec la Russie, hérité de la guerre froide,
et de l’accord de Paris sur le climat le 5 novembre 2019.

Ces trois coups ont été portés à l’équilibre géopolitique, militaire et environnemental du monde.

Ce qu’il importe de bien comprendre, c’est que le mépris du droit international et le comportement fébrile et irresponsable des États-Unis risquent de se retourner contre eux et contre leurs alliés :

à court terme, en entraînant leur éviction d’une partie du Moyen-Orient. Il n’est pas exclu, en effet, que nombre de pays refusent à l’avenir la présence des Américains, qui se conduisent comme des cow boys, alors que d’autres États en pleine expansion, comme la Russie et la Chine ont, eux, à cœur de respecter le droit international,

à moyen et long terme, puisqu’il arrivera certainement un jour où ils ne seront plus la première puissance militaire mondiale, devancés au moins par la Chine et peut-être par la Russie ou l’Inde. À ce moment-là, les États-Unis apprécieront certainement que des États plus puissants qu’eux respectent le droit international. Dans cette perspective, l’attitude actuelle des États-Unis ne peut que leur nuire à l’avenir et nuire à leurs alliés européens qui leur sont inféodés par l’intermédiaire de l’UE et l’OTAN.Telle a d’ailleurs été la judicieuse attitude d’apaisement et de médiation qu’Emmanuel Macron a adoptée dans un premier temps, probablement sur la suggestion des diplomates chevronnés du Quai d’Orsay, bien au fait de la complexité de la situation régionale.

Cette première réaction, bien accueillie, a montré une nouvelle fois que la France a tout intérêt à avoir sa propre diplomatie, et qu’elle n’a rien à tirer de son appartenance à l’Union européenne et à l’OTAN, deux structures qui la placent dans la dépendance d’États étrangers – à commencer des États-Unis – dont les intérêts sont divergents des nôtres.

Malheureusement, après cette première réaction bienvenue, le président français a brutalement changé de ton le dimanche 5 janvier 2020, en évoquant son « entière solidarité » avec le président américain qu’il venait d’avoir au téléphone.

À l’évidence, Macron est rentré dans le rang, sous la pression de Washington et sous le poids de notre double sujétion, à l’UE et à l’OTAN.
"La politique irresponsable des États-Unis vis-à-vis de l’Iran prouve une nouvelle fois que la France doit sortir d’urgence de l’OTAN et de l’UE et se faire la championne du droit international. " et comme le rappelle l' UPR.
a écrit le 14/02/2020 à 10:59 :
J'ai connu l'Iran avec ses habitants qui brûlaient régulièrement les drapeaux américains dans les rues de Téhéran, puis sous Obama ils ont arrêté de les brûler puis maintenant sous Trump ils les brandissent. Ça va vite !

Le problème des dictatures, théocratiques en plus à savoir une double peine pour les peuples, c'est qu'elles n’évoluent pas, jamais, elles se reposent sur la lenteur d'évolution de la classe productrice mais ce qu'elles oublient, par déclin, c’est que si la classe productrice évolue lentement c'est un fait, elle évolue sûrement et que chaque pas en avant qu'elle fait ne se fera jamais plus en arrière parce que mûrement réfléchi, longuement pensé.

Ce qu'il se passe en UE, ce qu'il se passe en Chine avec ces milliers de manifestations contre la pollution, au Liban, au Chili et-c... pas aux états unis parce que son pouvoir s'appuie justement fortement sur sa classe productrice via une politique patriotique permanente.

Mépriser le peuple c'est logique tellement les gens sont crédules et suivistes, mépriser l'évolution du peuple c'est suicidaire, car comme le dit Nietzsche, au bout du bout, c'est lui qui imposera toujours la cadence à suivre.

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