« Jospin et Chirac tenaient à la crédibilité de la France » (par Alain Richard, ancien ministre de la Défense et ancien vice-président du Sénat)
Par Alain Richard
Alain Richard, ancien ministre de la Défense (1997-2002), ancien vice-président du Sénat. Ancien ministre de la Défense (1997-2002), ancien vice-président du Sénat
Alain Richard fut ministre de la Défense pendant la troisième cohabitation (1997-2002). Il raconte comment le président de la République et le Premier ministre ont traité en harmonie les sujets militaires.
En période de cohabitation, la divergence politique existe toujours. Elle est le résultat du suffrage et peut être très profonde. Lorsqu'une situation de danger se présente, seul le sens de l'intérêt national permet de prendre et d'appliquer efficacement les décisions nécessaires. L'ensemble des services de l'État dévolus à la sécurité nationale, et en premier lieu le commandement des forces armées, travaille dans ce but. En 1997, malgré la compétition politique durable entre Lionel Jospin et Jacques Chirac - ils avaient été concurrents à l'élection présidentielle précédente et allaient l'être à nouveau à la suivante -, les deux dirigeants tenaient à la crédibilité et à l'autorité de la France. Ils ont, dès le début, agi et parlé en conséquence.
Le gouvernement Jospin a ainsi réalisé ponctuellement le plan de transformation des armées, déjà défini selon le choix de Jacques Chirac de remplacer la conscription par une armée professionnelle. Le président a, de son côté, tenu compte des analyses et des propositions du gouvernement, à chaque fois qu'il a eu à décider l'engagement de nos forces. Lors d'engagements dans la durée, les « conseils restreints », destinés à compléter ou à réorienter les missions des armées en action, se tenaient avec une convergence vérifiée des deux têtes de l'exécutif. Mon rôle comme ministre était de travailler sur tous les éléments de prise de décision, en premier lieu le renseignement et les enjeux de capacités, permettant au président de décider dans une complète compréhension du gouvernement.
J'ai toujours été fortement aidé par le travail de l'état-major particulier du président, qui veillait activement à ce que des projets de décisions précises soient toujours prévus d'avance, en collaboration avec l'état-major des armées et le secrétariat général de la Défense nationale, subordonné au Premier ministre. Pendant cette période, la réorganisation des armées a été menée à bien en veillant au maintien constant de nos capacités d'engagement - c'est la mission première du ministre et, au dessus de lui, du Premier ministre: s'assurer que l'outil est toujours prêt. C'était aussi, après la fin de la guerre froide et la réduction des budgets, un temps de « réorganisation compétitive » de nos industries de défense pour assurer des groupes européens viables: ce fut la création des groupes Airbus, Thales, la préparation de Naval Group et de Safran.
«Le président, « chef des armées », a seul le pouvoir de décision pour tout engagement des forces et moyens militaires»
Le président Chirac s'intéressait beaucoup à ces sujets, mais il a respecté le champ de compétences qui était celui du gouvernement. Il n'était pas entièrement satisfait du montant des crédits- dont la réduction post-guerre froide avait été réalisée par les gouvernements précédents -, mais il ne l'a dit publiquement qu'à l'ouverture de la campagne présidentielle de 2002. Cette répartition des rôles est organisée par les textes fondamentaux, les termes de la Constitution sont brefs et clairs. Le président, « chef des armées », a seul le pouvoir de décision pour tout engagement des forces et moyens militaires. Le gouvernement, « responsable de la défense nationale », est chargé de la préparation et de la mise en état de ces forces dans toutes leurs dimensions, à commencer par les ressources budgétaires qu'il obtient du Parlement. Les deux rôles sont distincts et concrètement délimités.
Je suppose que l'expression de Mme Le Pen, qui a évoqué un rôle « honorifique » du président, est venue du constat que le terme de « chef des armées » dans l'article 15 de la Constitution reprenait celui en vigueur dans la loi constitutionnelle de 1875, dont les présidents successifs de la IIIe République n'avaient fait usage que pour s'informer - ce qui est longuement décrit dans les Mémoires de Raymond Poincaré sur la Grande Guerre - et qui s'explique par la méfiance contre l'exécutif qui a durablement marqué le régime après le Second Empire. Mais la Constitution, revue ligne à ligne par le général de Gaulle, qui avait été intimement associé au fonctionnement de l'exécutif à la fin de la IIIe, comporte ensuite la mention de sa présidence des « conseils et comités supérieurs de la défense nationale », ce qui a pour signification que son pouvoir d'instruction aux forces engagées est complet. Il préside ces conseils et en tire seul les conclusions.
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Quelle que soit l'issue du scrutin législatif, une réalité s'impose: nous sommes en période de guerre sur le sol européen. La responsabilité du pays, à mon avis, qui est celui de la plupart des dirigeants politiques responsables, est d'apporter l'appui nécessaire aux armées ukrainiennes pour surmonter l'agression de la Russie sur leur sol. Cet engagement est d'autant plus impératif que la France est la première nation européenne en matière de capacités militaires. C'est un défi pour nos industries de souveraineté, qu'expriment le président et le ministre des Armées en parlant d'« économie de guerre ». C'est aussi un mandat pour entraîner un surcroît de soutiens de tous les membres de l'Alliance atlantique, qui se réunit en sommet très prochainement. Et, bien sûr, cela sans relâcher nos efforts de prévention et d'action pour combattre le terrorisme islamiste, qui est l'autre défi de sécurité primordial.