L'étalon immobilier

 |   |  888  mots
(Crédits : DR)
L'essentiel de la création de monnaie par les banques est désormais liée à des prêts immobiliers. D'où la constitution d'un véritable "étalon immobilier". Par Michel Santi, économiste*

Les autorités américaines envisageaient sérieusement de nationaliser des pans entiers de leur système bancaire, au plus fort de la crise de 2008. Quoiqu'il en soit, le gouvernement fédéral avait à la même époque complètement pris le contrôle de l'immense marché des hypothèques. Sans la garantie et sans le soutien total des pouvoirs publics de ce pays, le marché immobilier US (déjà dramatiquement sous pression à cause des prêts subprimes) aurait subi une liquéfaction désastreuse.

Une mainmise de l'État fédéral

Cette mainmise de l'Etat fédéral fut donc concrétisée à travers la nationalisation de "Fannie Mae" and "Freddie Mac", ces deux sociétés géantes qui prennent la relève lorsqu'un débiteur hypothécaire s'avère défaillant. Du coup, c'est pas moins de 65% des crédits immobiliers américains que contrôlent aujourd'hui ces deux entités, par rapport à 27% en 2006 ! Par ailleurs, les "Federal Housing Authority" et "Department of Veteran's Affairs" garantissent pour leur part 20% des hypothèques, contre à peine 3% en 2006. En conséquence, comme 9 prêts immobiliers sur 10 sont aujourd'hui cautionnés par le contribuable américain par rapport à 3 prêts sur 10 en 2006, le marché immobilier de ce pays se retrouve quasiment nationalisé!

 L'immobilier à l'origine de la création monétaire

Il est crucial de bien comprendre et cerner les enjeux. En effet, que les flambées immobilières ne nous induisent pas en erreur car, tant aux Etats-Unis qu'en Europe, les multiples aides en faveur de l'accession à la propriété n'ont été que la manière la plus facile pour les banques et pour l'Etat de créer des capitaux afin de nous donner une illusion de confort matériel et, ce, à mesure que nos salaires pour leur part étaient en plein déclin. Le processus est élémentaire car l'argent créé par les banques est ainsi utilisé au jour le jour pour l'ensemble de nos transactions quotidiennes, sans même que l'on y pense ou qu'on le soupçonne.

La tourmente immobilière dégénère presque toujours en récession générélisée

De fait, nos cycles économiques sont désormais très substantiellement affectés par le marché immobilier, car c'est à ce dernier que nos économies doivent l'essentiel de la masse monétaire en circulation. Dès lors, et comme l'immobilier est le régulateur fondamental de notre croissance, toute crise immobilière exerce des effets quasiment dévastateurs sur l'ensemble de l'activité économique. L'effet multiplicateur du marché immobilier est donc magnifié, dans le bon sens mais surtout dans le mauvais, car huit des dix dernières récessions occidentales furent provoquées par des crises immobilières. En effet, en dépit de l'intégration de nos économies, malgré toutes leurs avancées technologiques et leur taille parfois gigantesque (comme celle des Etats-Unis), une tourmente immobilière dégénère quasi-immanquablement en récession généralisée, car l'immobilier est aux sources d'une création monétaire massive.

 Quand l'Etat contrôle de facto le marché immobilier

Comme le système financier, et avec eux les pouvoirs publics, sont pertinemment conscients des dangers existentiels d'une chute brutale de ce marché, c'est également le système de la valorisation des biens qui se retrouve faussé. Il y a en effet trois principales méthodes pour estimer la valeur d'un bien immobilier: le cash flow, le coût de remplacement et par comparaison. Cependant, comme le cash flow - c'est-à-dire les loyers - et comme les coûts de remplacement - c'est-à-dire la reconstruction pure et simple du bien en question - ne justifient évidemment pas les prix pratiqués, c'est donc la valorisation par comparaison qui prévaut.

Cependant, comme le système bancaire privé s'adosse principalement sur l'immobilier pour sa création monétaire, et comme nul mécanisme ne saurait remplacer de nos jours l'effet de richesse induit par ce marché permettant de soutenir la consommation au sein de nos économies, nous nous retrouvons donc dans des situations aberrantes comme celle qui prévaut aujourd'hui aux Etats-Unis où c'est l'Etat qui contrôle de facto le marché immobilier.

Un système d'étalon immobilier

En d'autres temps et avec l'or, ceci s'appelait l'étalon or, dont la convertibilité avec les billets de banque était légale et clairement définie. Aujourd'hui, les dollars et les euros que nous possédons sont indirectement convertibles contre de l'immobilier car l'essentiel de la monnaie créée par les banques est justifiée par l'essor du marché immobilier. Comme les banques et comme le "shadow banking" créent de l'argent ex-nihilo simplement adossé sur une valorisation de l'immobilier (dont on sait de surcroît qu'elle est fallacieuse), nous vivons donc - non dans un système d'étalon or - mais d'"étalon immobilier", où la quasi-totalité de notre monnaie n'existe que par ce marché et que pour encourager son appréciation.

Michel Santi est macro économiste et spécialiste des marchés financiers et des banques centrales. Il est l'auteur de : "Splendeurs et misères du libéralisme", "Capitalism without conscience" et "L'Europe, chroniques d'un fiasco économique et politique".

Vient de publier "Misère et opulence", préface rédigée par Romaric Godin.

Sa page Facebook et Twitter.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 20/04/2015 à 21:19 :
Je constate au file des articles et des commentaires que "ex nihilo" à propos de la création de la monnaie par les banques revient régulièrement. Les banques ont en effet le pouvoir de créer de la monnaie à partir de rien... ou pas grand-chose. Le capital des banques est dérisoire par rapport aux montants qu'elles engagent. Par contre, les intérêts qu'elles perçoivent sont bien réels.
Réponse de le 21/04/2015 à 13:25 :
Sauf que les banques privées ne créent pas ex-nihilo de la monnaie, seules les banques centrales créent de la monnaie :

L’erreur de la théorie classique de la création monétaire réside dans le fait qu’on additionne les avoirs ou les crédits se reconstituant l’un et l’autre au fil du temps, ou les postes de crédit, aux montants reçus au départ et qu’on déduit de cette addition qu’il y a une création monétaire ou une création de crédit. En d’autres termes : cette théorie assimile l’utilisation multiple de l’argent à un accroissement, elle confond moyen de transport et opération de transport.

La transformation de numéraire en monnaie scripturale augmente la masse monétaire totale, étant donné que l’argent est alors là deux fois, en tant que monnaie scripturale et en tant que numéraire.

Là, on oublie que le numéraire versé à une banque et se trouvant dans les caisses de celle-ci ne compte plus comme masse monétaire en circulation ou ayant une influence sur la demande. Ce n’est que par le prélèvement de celui-ci par un autre client de la banque dont le dépôt à vue diminue d’autant, que ce numéraire redevient un moyen d’échange actif. Donc, peu importe que l’on prenne du numéraire ou de la monnaie scripturale pour les modèles de surmultiplication de création monétaire ou que l’on change entre-temps de forme de moyen de paiement. En effet, le versement de numéraire sur un compte courant « ne change rien à la masse monétaire totale, étant donné que l’on ne procède en l’occurrence qu’à la transformation d’une sorte de monnaie en une autre sorte ». *

*. Otmar Issing, chef des Études économiques à la BCE, dans son ouvrage d’enseignement Einführung in die Geldtheoric (Introduction à la théorie de la monnaie).

http://leuwen.perso.neuf.fr/Syndrome-monnaie-Helmut-Creutz.htm
a écrit le 20/04/2015 à 16:39 :
Un des paramètres de l inflation est donc la création de richesse immobilière , sauf que l argent des prêts est retourné d ou il venait c est à dire dans les banques .Mais pourquoi sommes nous donc en déflation ? Un autre paramètre est à étudier l enrichissement sans travail productif , et là nous devons reconnaître qu un clivage se forme entre les tenants de la redistribution et ceux de la thésaurisation . La BCE avec le QE a pris en charge la déflation financière reste aux états celle de la restructuration de la rémunération et aides devant faire parti de la redistribution , il est évident que de l argent est détourné du bon fonctionnement normal et démocratique du corps social , en faire la liste serait un crève coeur pour certain humanistes et une incompréhension idéologique pour certains libéraux .
a écrit le 20/04/2015 à 15:43 :
Il a oublié de poursuivre son raisonnement très juste. Il faut préciser que l'état se met une balle dans le pied quand il surtaxe la création de monnaie, par des taxes notariales et foncières exorbitantes... Analyse originale et pertinente qui change des propos convenus.
a écrit le 20/04/2015 à 12:42 :
tres bon
merci beaucoup

l'immobilier est aussi la seule monnaie que l'on va pouvoir retirer...des banques ;-))

dans votre dernier article vous employiez le mot argent pour monnaie
or l'argent c'est le silver rien d'autre ;-)
a écrit le 20/04/2015 à 11:46 :
C'est pas Stéphane Plaza l'étalon immobilier ??
Réponse de le 20/04/2015 à 15:44 :
Très, très bonne celle-là. Je me suis bidonné :)

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :