L'impact du Brexit sur les sociétés françaises

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Quelle sera son ampleur, selon les secteurs de l'économie? Par Neil Robertson, cabinet d’avocats Bignon Lebray

Le Brexit est un saut dans l'inconnu. Le choix qu'ont fait les Britanniques le 23 juin dernier aura très certainement des conséquences sur l'économie, mais aussi sur les relations entre le Royaume-Uni et l'Union européenne. Loin des scénarios cataclysmiques prédits par certains, plusieurs hypothèses peuvent d'ores et déjà être envisagées.

Une chose est sûre, le manque de visibilité - l'ennemi de l'économie - caractérise la situation actuelle. Au-delà du Brexit, c'est d'ailleurs l'actualité internationale dans son entité - l'investiture de Donald Trump aux Etats-Unis, l'élection présidentielle à venir en France et la persistance de la crise économique globale - qui entretient ce climat incertain.

Cette incertitude autour des éventuelles conséquences de la sortie britannique de l'Union européenne ne manque pas d'inquiéter les sociétés françaises et britanniques. D'ailleurs, une enquête menée par les Chambres de Commerce britanniques au sujet de l'impact du Brexit, indique que près de la moitié des entreprises européennes interrogées n'a pas finalisé de plan de contingence et que la majorité d'entre-elles craint un impact négatif du Brexit sur leurs activités. Le flou devrait perdurer jusqu'à ce que les conditions de sortie de l'Union européenne applicables au Royaume-Uni soient révélées et qu'une nouvelle réglementation soit mise en place. Une fois cette étape passée, une réorganisation économique suivra naturellement. Il est donc indispensable de rester attentif, de savoir anticiper et d'être réactif.

A ce jour, l'économie britannique est peu impactée par le Brexit car le Royaume-Uni bénéficie d'un taux de change avantageux pour les exportations. Son PIB a d'ailleurs crû de 0,6% sur le 4ème trimestre 2016.


La City restera la City


Il est illusoire de penser qu'après le Brexit, Londres ne sera plus une place financière. La City restera la City ! A ses côtés, une autre place financière pourrait émerger à l'intérieur des frontières de l'Union européenne - dans des villes telles que Paris, Francfort ou encore Luxembourg - mais à condition que celle-ci n'ait pas des conditions réglementaires trop restrictives, notamment en termes de droit social et de fiscalité.

Il faut par ailleurs rassurer les entreprises françaises et leur rappeler que la balance commerciale joue en leur faveur. Le Royaume-Uni se hisse en effet à la septième place des partenaires commerciaux de l'hexagone (10% des exportations françaises sont à destination du Royaume-Uni). Cependant, cette situation pourrait changer si le Royaume-Uni ne trouve pas d'accord équitable avec l'Union européenne ou s'il préfère par exemple privilégier une relation transatlantique.

Malgré le caractère rassurant de ces premières hypothèses, nous pouvons aisément envisager que certains secteurs connaitront des changements plus importants :

- Industrie chimique

Sans accord de libre-échange contenant des dispositions spécifiques au secteur chimique, les exportations pourraient reculer de 0.52 milliards d'euros d'ici 2019 selon une étude sur les conséquences du Brexit réalisée par Euler Hermes publiée en mai 2016.

- Banque et finance

Il est probable que l'on assiste à une chute des valeurs bancaires. Toutefois, les banques françaises devraient vraisemblablement être les moins impactées par le Brexit car elles sont à la fois présentes en France et au Royaume-Uni.


- Agroalimentaire

En 2015, La France a réalisé 4.539 milliards d'euros de vente dans le secteur agroalimentaire, soit 14% des exportations agricoles françaises. Le Brexit pourrait causer un recul de l'exportation de 0.39 milliards d'euros sur deux ans selon Euler Hermes.

- Tourisme

D'une part, le Brexit pourrait entrainer une perte des avantages liés au marché unique du transport aérien européen. Le prix des billets d'avion des compagnies low-cost britanniques pourrait augmenter. D'autre part, en cas de chute du taux de change de la livre, la baisse du pouvoir d'achat au Royaume-Uni impacterait inévitablement la France qui reçoit, chaque année, des millions de visiteurs britanniques.

-Recherche et développement

Il existe, au Royaume-Uni, des programmes de recherche scientifique franco-britanniques qui bénéficient de crédits de recherche européens. L'avenir de ces programmes, de leur financement et des chercheurs expatriés reste pour l'instant assez incertain.

-Immobilier


Les Britanniques aiment la France. 500.000 d'entre eux y sont d'ailleurs propriétaires. Ils représentent ainsi 24% des acquéreurs étrangers en France. Malgré cette affection, le Brexit pourrait les pousser à vendre leurs biens. En effet, le pouvoir d'achat des retraités britanniques résidant en France et percevant une pension en livres sterling a baissé de 20%. Par ailleurs, certains Britanniques ont profité de la chute de la livre après le vote du 23 juin pour transférer leurs avoirs vers le Royaume-Uni. Les clients britanniques de Britline, l'agence anglophone du Crédit Agricole de Normandie, ont d'ailleurs déjà transféré 100 millions d'euros vers le Royaume-Uni. Qu'ils soient motivés par la fuite ou la spéculation, ces flux financiers contribuent à déstabiliser l'économie.  Pour le moment, certains achats ou ventes d'immobilier franco-britanniques restent en suspens à cause de ce climat incertain.

Face aux éventuelles difficultés, les entreprises adopterons des stratégies différentes en fonction de leur secteur et de leur modèle économique. Certaines sociétés britanniques cherchent, d'ores et déjà, de nouveaux modes d'ancrage dans l'Union européenne. Plusieurs options s'offrent à elles :
- le rachat de sociétés françaises, italiennes ou allemandes,- la création de filiales ou succursales dans des villes considérées comme des points d'entrée dans l'Union européenne. Le World Trade Center de Lille est d'ailleurs très sollicité en ce sens actuellement.
-la délocalisation partielle des ressources humaines. Le directeur général de HSBC, Stuart Gulliver, a annoncé qu'avec la sortie du marché unique, environ 1 000 emplois au sein de sa banque d'investissement londonienne devraient être déplacés à Paris.

Malgré la perspective du Brexit, des sociétés françaises prévoient de poursuivre leur stratégie d'implantation au Royaume-Uni. C'est notamment le cas du géant de l'énergie « EDF » qui va construire une nouvelle centrale nucléaire à Hinkley Point.
D'un point de vue réglementaire, il faut prévoir l'apparition de nouveaux accords bilatéraux. Certains domaines règlementaires renferment des enjeux politiques :

-Fiscalité (TVA, Impôts sur les sociétés)


En cas d'absence d'accord équitable entre le Royaume-Uni et l'Union européenne, le gouvernement britannique pourrait faire évoluer son modèle économique en mettant en place une politique fiscale plus attractive. De nombreuses entreprises françaises, notamment des start-up, pourraient alors préférer s'installer au Royaume-Uni.

- Migration

De par leur nature paneuropéenne, de nombreuses entreprises sont sources de flux migratoires des deux côtés de la Manche (300 000 Français vivent à Londres et 200 000 citoyens britanniques ont élu domicile en France). Le Brexit rendrait possible un contrôle des ressortissants européens par le gouvernement britannique ainsi que celui des citoyens britanniques par l'Union européenne (via une procédure d'octroi de visa par exemple). Il faut néanmoins rappeler ici qu'il est de l'intérêt de l'Union européenne et du Royaume-Uni de s'accorder sur une convention souple de réciprocité en matière d'immigration.

-Douanes

Le rétablissement des frontières engendrera la création de nouvelles règles douanières et tarifaires qui risquent de ralentir les flux de marchandises entre le Royaume-Uni et l'Union européenne. Cela aura pour impact une hausse des coûts de transport ou d'approvisionnement.
La disparition du passeport européen pourrait surtout se faire sentir du côté de la City. En effet, un cinquième du chiffre d'affaires du secteur bancaire britannique, soit 26,5 à 31 milliards d'euros, se fait via le passeport européen. Nous pouvons donc aisément envisager qu'un substitut devrait voir le jour afin de préserver le libre établissement et la libre prestation de services.


- Propriété intellectuelle


Pour les dessins et modèles européens, la question de l'effet des titres déposés ou enregistrés au Royaume-Uni se pose. Les titulaires pourraient être amenés à déposer à nouveau leurs titres au Royaume-Uni et en supporter le coût.

Enfin, afin de mieux se préparer aux conséquences du Brexit, il est important de s'attarder sur l'agenda britannique des prochains mois. Suite au vote des britanniques du 23 juin dernier, Theresa May a décidé d'engager une procédure de sortie de l'Union européenne en application de l'article 50 du Traité de Lisbonne. Rebondissement le 24 janvier 2017 : la Cour suprême britannique a imposé au gouvernement de consulter le parlement avant d'entamer des négociations de sortie de l'Union européenne. Le Parlement a approuvé le projet de loi début février. Ce projet de loi doit maintenant passer devant la Chambre des Lords. Quant aux assemblées régionales, la Cour a confirmé qu'elles n'ont pas de droit de veto.

Cette position ne saurait remettre en question le déclenchement du processus de sortie de l'Union européenne qui devrait débuter d'ici fin mars 2017, comme l'a fixé le gouvernement britannique. Dès lors, s'ouvrira une période de négociations des conditions de sortie qui s'achèvera, au plus tôt, en 2019. Même s'il est probable que les négociations durent plus longtemps, le gouvernement exclut un statut transitoire sans limite qui serait source d'incertitude supplémentaire. Sa volonté est de trouver un nouvel accord de partenariat équitable avec l'Union européenne. D'ici là, rien ne changera en principe. La règlementation européenne sera toujours appliquée par le Royaume-Uni. Nous aurons, au fur et à mesure, une meilleure visibilité sur le devenir des relations du Royaume-Uni avec l'Union européenne.

Bien que l'heure soit à l'incertitude, le Brexit ne devrait vraisemblablement pas avoir les conséquences catastrophiques qu'on lui prête parfois. Le Royaume-Uni sortira en douceur de l'Union européenne, puis, pas à pas, nous trouverons, ensemble, des solutions qui nous permettrons de nous adapter à ce nouvel environnement. Désormais, les autres Etats membres de l'Union européenne devront essayer de resserrer les liens entre eux afin de parler d'une seule et même voix.

 

Neil ROBERTSON

 

 

 

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Commentaires
a écrit le 12/03/2017 à 7:48 :
Pas un mot sur l'énergie. C'est pourtant le problème essentiel. Qui le comprendra?
a écrit le 10/03/2017 à 16:51 :
"Loin des scénarios cataclysmiques prédits par certains, plusieurs hypothèses peuvent d'ores et déjà être envisagées."

Merci beaucoup, par cette simple phrase vous donnez d'emblée de la valeur au reste de votre article, on a envie de vous lire car sortant de la pensée binaire des médias de masse et de ces nombreux experts orthodoxes néolibéraux venant nous asséner leurs insupportables messes, au mieux.

Une analyse avec du recul c'est tellement agréable, encore merci.

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