La France, laboratoire de la nouvelle démocratie ? 15/31

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Jean-Luc Fallou et Bernard Planchais.
Jean-Luc Fallou et Bernard Planchais. (Crédits : DR)
LA CONFIANCE, OU COMMENT RASSEMBLER LE TROUPEAU DE CHATS. [15/31] Aussi incroyable que cela puisse paraître, dans un monde férocement individualiste, la confiance pourrait être le socle d'une nouvelle organisation de l'entreprise, voire d'un pays. "La Tribune", en partenariat avec Trust Management Advisors, publie une série d'une trentaine de textes dédiés à la confiance sous ses différentes facettes, sociétale, entrepreneuriale, associant une réflexion de fond et des exemples très concrets issus de cas réels.

Si Alexis de Tocqueville naissait aujourd'hui, il n'aurait pas à se rendre en Amérique pour trouver un sujet d'étude. Lui qui y a pénétré avec une stupéfiante acuité les rapports dynamiques entre un système et une société démocratiques serait passionné par ce qui se passe aujourd'hui en France. Il aurait sous les yeux un pays où le système achèverait de se déliter sous l'effet des évolutions sociétales qu'il a lui-même engendrées. La France lui apparaîtrait alors comme la première nation à devoir s'engager dans un monde inconnu, celui de la démocratie extrême.

Nulle part plus qu'en France, l'individualisme contemporain - celui du « troupeau de chats »(1) - ne s'exprime de façon aussi absolue. Bien sûr, dans tous les pays, la trame sociale est agitée par les aspirations individuelles, mais en Amérique, en Asie et dans la plupart des pays européens, les valeurs traditionnelles religieuses, familiales, patriotiques ou communautaires jouent encore un rôle structurant très fort. En France, en revanche, plus rien ne semble s'opposer à la désagrégation sociale, laquelle est maintenant parvenue à son stade ultime, celui d'une juxtaposition d'individus libres et parfaitement autonomes. Mais en y regardant de plus près, la réalité apparaît plus contrastée...

Désarroi, colère et aquoibonisme des Français

En effet, à travers leur désarroi, leur colère ou leur aquoibonisme, les Français expriment leur vertige face à une situation extrême mais aussi paradoxale : d'un côté, ils ne veulent rien céder de leur liberté enfin totale ; de l'autre, ils aspirent à retrouver une structure collective qui leur apporte rassurance et confiance. Inventer un nouveau modèle de gouvernement démocratique adapté à l'ère du troupeau de chats, voilà le défi existentiel que notre pays doit relever avant tous les autres.

Face à un tel enjeu, affirmer que la France est « cassée » serait une erreur fondamentale car de prémisses inexactes découleraient des réponses inappropriées. Certes, la France connaît de nombreux dysfonctionnements et vit sans doute un tournant de son histoire politique et sociale, mais elle n'est pas cassée, et il ne faut d'ailleurs pas remonter bien loin dans le passé pour trouver trace de bien pire délabrement. Malheureusement, ce commerce infondé de la peur, qu'entretiennent certains politiciens et commentateurs sans vergogne, empêche de poser avec lucidité le diagnostic de la situation actuelle du pays. Or, s'en tenir à ce postulat erroné conduirait à vouloir se comporter en dépanneur, donc à envisager des rafistolages qui ne règleraient rien sur le fond. Une fois encore, les politiques seraient accusés de ne rien comprendre et le fossé s'élargirait encore davantage avec les citoyens.

Substituer à la logique du dépanneur, celle du bâtisseur

À la logique du dépanneur, qui s'accroche désespérément à l'ancien monde, il faut substituer celle du bâtisseur, qui aspire à en créer un nouveau. Pour cela, il lui faut connaître trois choses : le terrain sur lequel va s'élever la construction, son objectif et les contraintes auxquelles elle sera soumise. Ici, le terrain, c'est le sol instable de l'individualisme contemporain, qui nécessite un ancrage profond et une répartition large des forces. L'objectif, c'est un modèle démocratique qui instaure une confiance ascendante et non plus seulement descendante ; qui pallie les limites inhérentes à un État centralisé, trop lent et trop distant ; qui redonne à l'intérêt général son sens et sa primauté sans pour autant brimer les intérêts individuels ; qui, pour finir, manifeste visiblement sa justice et son équité. Enfin, la principale contrainte réside dans la délicate articulation des temps du politique. D'un côté, la gestion de la cité nécessite une vision à long terme et des règles globales ; de l'autre, les citoyens réclament plus que jamais des mesures particulières et à effet immédiat. Cette même dualité temporelle doit aussi s'imposer au processus de construction lui-même, chaque nouvelle brique devant servir la vision d'ensemble mais aussi en démontrer concrètement la pertinence.

La France du Grand débat apparaît comme l'immense laboratoire à même de faire émerger cette nouvelle architecture démocratique. Pour satisfaire au cahier des charges ébauché ci-dessus, celle-ci pourrait reposer sur quatre grands principes. Premièrement, un État qui écoute mais qui s'engage car les Français, s'ils veulent être entendus, n'ont aucunement renoncé à un État fort. Deuxièmement, un processus délibératoire de confiance, formalisé et transparent de sa préparation jusqu'à ses résultats. Troisièmement, une visibilité à moyen terme sur l'agenda des débats et des réformes envisagés, gage de lisibilité et d'apaisement. Enfin, quatrièmement, une exigence de rapidité, qui est à la fois un impératif du monde contemporain et la marque de l'engagement. Du débat à la décision, ce modèle inédit rétablirait à la fois la représentativité - sans quoi ce serait la dictature - et la représentation - sans quoi ce serait l'anarchie. Deux écueils aux limites de la démocratie que Tocqueville, dans son exceptionnelle clairvoyance, avait déjà devinés.

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NOTE

(1) Lire le premier article de cette série, « La confiance, ou comment rassembler le troupeau de chats » (consulter le sommaire, ci-après).

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LES AUTEURS

La société Trust Management Advisors-Stratorg est une société de conseil et de services aux directions générales dédiée au management par la confiance. Les auteurs ont forgé en son sein depuis 20 ans un corpus de méthodes et d'outils, en co-innovation à la fois conceptuelle et pratique avec des dirigeants et des sociologues. Ils prouvent au quotidien que si la confiance ne se décrète pas, elle se mérite, et se construit par l'élaboration d'un dialogue outillé et organisé.

Jean-Luc FALLOU (Insead, École des Mines) est le président de Trust Management Advisors-Stratorg depuis 1998, il est également le président-fondateur de Trust Management Institute.

Bernard PLANCHAIS (X, Ensta) est associé chez Trust Management Advisors-Stratorg et vice-président de Trust Management Institute.

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DÉJÀ PUBLIÉS

La confiance, ou comment rassembler le troupeau de chats 1/31
Touche pas à mon contrat invisible ! 2/31
La confiance française se reconstruira par le bas 3/31
Faire de chaque filière industrielle un commando « confiance inside » 4/31
Quand la confiance réveille la belle endormie 5/31
Le mariage réussi de la carpe et du lapin 6/31
France, grande puissance maritime ? Il ne te manque que la confiance en toi ! 7/31
Grands groupes et startups : la confiance, accélérateur de la France 4.0 (8/31)
Sauvons la finance par la confiance 9/31
Ré-enchanter le manager en perdition 10/31
Une planche de salut pour les naufragés de la confiance 11/31 
Le dialogue social, ou l'art de paver ensemble un chemin de confiance vers l'avenir 12/31
France-Allemagne, le long chemin vers la confiance 13/31

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Commentaires
a écrit le 12/06/2019 à 12:21 :
La France, labo d'une nouvelle democratie ! C'est une blague ?
a écrit le 03/05/2019 à 13:39 :
L'on pourra PARLER RÉELLEMENT de DÉMOCRATIES (nos États ne le sont-ils pas DE MOINS EN MOINS ?), lorsque ce monde gèrera précisément les naissances et migrations ENSEMBLE...; QUE les transactions boursières seront taxées à 0,2% pour remplacer la TVA, sur les produits indispensables à une vie saine et biologique (eux seuls, pas pour le charbon et le pétrole, le gaz non bio)..., sur les impôts locaux et fonciers (résidence principale en dessous de 100 m2 hab.) ; QUE l'impôt sur le revenu sera supprimé pour les salaires et retraites en dessous de 1500 euros, et diminués par tranches pour les autres, sans plus de niches fiscales !§!
a écrit le 03/05/2019 à 7:23 :
L'individualisme français n'est que la réaction au surcollectivisme de notre société. Education nationale a 3 ans, avec cantine et petit dej, temps de loisir periscolaire quasi obligatoire, salariat de masse, santé et vieillesse collectivisées egalement. Une maniere de respirer, d'échapper a l'autre.

Miaou
a écrit le 02/05/2019 à 15:12 :
"Nouvelle" Ah bon !?

L'oligarchie, aussi soft soit elle, n'est pas la démocratie.
a écrit le 01/05/2019 à 19:58 :
Article bien trop long pour faire finalement le constat que "l'aquabonisme" est la seule option parce qu'il est devenu impossible de changer les choses. Rien ni personne ne peut en changer le cours, c'est d'ailleurs le malheur des politiques qui ne peuvent que.... mentir !
a écrit le 01/05/2019 à 17:22 :
La progression fait «  mal » perdre ce que nous croyons être de la sécurité et l’acquis , pousse à des crises de tout genre , en fait , le pont entre l’ancien ( jusqu’à Chirac) et le nouveau ( Macron... et les suivants) c’est trop brutales , ce sont les «  sécurité de la société Française qui sont touchés « 
Il y a perte de confiance à cause des mensonges des politiques et à cause des changements trop brutal imposés par l’automatisation et la révolution numérique, le fait que les politiques soient liés bras et pieds par les Gafas et star up , l’état a peur des fuites de capitaux et de cerveaux mais l’état se trompe car si tout le monde entier prend conscience que les «  innovations numériques «  ils ont besoin du monde entier pour les vendre et les écouler ..,
Il faut pas avoir peur de taxer plus les Gafas et les star up. Ils faudrait une taxation unique et mondiale pour équilibrer l’économie réelle ( l’ancien) et l’économie virtuelle ( le nouveau)
Le pont entre les deux doit être claire et juste .
Toutes les crises économiques viennent de ce décalage mondial.
a écrit le 01/05/2019 à 12:28 :
Troupeau de mouton égalitaire, meute de loups prédateurs, troupeau de chats libertaires et prédateurs, ne sont que des images pour désigner cet équilibre instable entre liberté et égalité. En 1848 Tocqueville avait déjà proposé des réponses aux revendication des GJ: diminution des charges publiques pour les plus modestes, refondation des droits douane (antidumping), développement des services publics destinés à l'amélioration concrète de la vie, décentralisation et réforme communale. Mais les gouvernants de la république sont trop attachés à la centralisation administrative qui favorise le contrôle par un monarque élu.

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