La confiance française se reconstruira par le bas 3/31

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Jean-Luc Fallou et Brigitte Wartelle.
Jean-Luc Fallou et Brigitte Wartelle. (Crédits : DR)
LA CONFIANCE, OU COMMENT RASSEMBLER LE TROUPEAU DE CHATS. [3/31] Aussi incroyable que cela puisse paraître, dans un monde férocement individualiste, la confiance pourrait être le socle d'une nouvelle organisation de l'entreprise, voire d'un pays. "La Tribune", en partenariat avec Trust Management Advisors, publie une série d'une trentaine de textes dédiés à la confiance sous ses différentes facettes, sociétale, entrepreneuriale, associant une réflexion de fond et des exemples très concrets issus de cas réels.

Au-delà des revendications et des incidents, la fièvre sociale de la fin de l'année 2018 a jeté une lumière crue sur le délabrement de la relation de confiance entre les Français et leur État. Or, c'est ce lien de confiance fondamental qui permet à notre pays de faire société et d'avancer uni en dépit de l'infinie diversité de ses habitants. Ce modèle, notre modèle, est aujourd'hui à réinventer entièrement. La tâche est immense, le défi tout autant, mais avons-nous le choix ?

La Révolution française a forgé le pacte qui, depuis, soude la Nation. En dépit des changements de régimes et de majorités, des guerres, des révolutions et des crises qui ont émaillé ces deux derniers siècles, le modèle jacobin est demeuré l'inaltérable garant de l'unité nationale. Que vous soyez homme ou femme, jeune ou vieux, riche ou pauvre, catholique ou musulman, Normand ou Savoyard, l'État laïc centralisateur ne vous reconnaît qu'une seule qualité : celle de citoyen. Du système scolaire à la sécurité sociale, tout découle de cette impartialité égalisatrice, fondement de la confiance des Français. En France, en cas de coup dur, quand on se sent menacé dans sa sécurité ou dans ses valeurs, c'est vers l'État qu'on se tourne, bien davantage que vers ses voisins ou ses pairs.

Le modèle français, mal en point

Ce modèle est si profondément inscrit dans leurs gènes que les Français sont surpris, voire choqués, quand ils constatent qu'il peut en aller différemment ailleurs. Aux États-Unis, par exemple, le gouvernement fédéral est regardé avec circonspection et souvent considéré davantage comme un problème que comme une solution. En dernier recours, pour le citoyen américain, les garants de sa liberté - valeur suprême -, ce sont, comme au temps du Far West, son colt, son cheval (ou sa voiture) et le voisin sur lequel il peut compter. Plus près de nous, les Pays-Bas ont une autre culture encore, issue de leur double combat originel contre la mer et la couronne espagnole. La solidarité s'y exerce de façon ascendante, du voisinage jusqu'à l'État, qui n'en est le dernier maillon que par une regrettable nécessité.

Le modèle français n'est donc ni unique ni irremplaçable, mais il est mal en point. L'architecture jacobine, qui avait résisté à tout, vacille désormais sous les vents contraires de l'individualisme contemporain. Alors que son autorité est de plus en plus contestée, l'État centralisé peine à justifier sa légitimité. Nécessairement opaque et lent dans son fonctionnement, il ne peut répondre aux nouvelles exigences de transparence et d'immédiateté. Il n'est pas non plus configuré pour le dialogue local et les réponses rapides qu'impose dorénavant le primat de l'émotion. Enfin, fragmenté et incertain, le travail n'offre plus le lien de confiance immédiat qu'il était devenu à la suite du délitement des piliers identitaires traditionnels, religion, famille et village.

Le rond-point, nouvelle maille de la confiance

Ces tiraillements entre un système auquel, par attachement, les Français continuent d'ajouter foi et leurs inclinations profondes les plongent dans un profond désarroi. Ils sont pris dans un douloureux entre-deux, aspirant avec nostalgie à la claire stabilité de la confiance descendante mais refusant désormais ce qu'elle implique de soumission et d'abstraction de leur individualité, jaloux de leurs valeurs fondamentales de liberté, d'égalité et de fraternité mais ne se reconnaissant plus dans les institutions surplombantes qui les garantissent. Pour sortir de ce dilemme, ils recherchent de nouvelles expressions sociales susceptibles de faire la jonction entre leurs aspirations individuelles et collectives. Spontanément, on se rassemble entre personnes qui partagent la même expérience quotidienne. Le rond-point devient la nouvelle maille de la confiance.

Pour le pays, tout l'enjeu est de parvenir à reconstituer le ciment lézardé de la cohésion nationale depuis cet échelon élémentaire. Ceci requerra en premier lieu une vision claire et partagée, notamment sur la façon d'articuler local et général, diversité et universalité. Il faudra aussi une méthode robuste, capable d'emmener tous les Français, y compris les perdants et les réticents au changement, afin de jeter avec eux les bases neuves d'une confiance refondée. Mais la confiance n'est pas, comme on le croit souvent, une notion subjective et évanescente, elle peut se mesurer et se construire de façon explicite à condition de se doter des outils appropriés, indispensables pour amorcer la dynamique du renouveau.

Trois motifs d'espoir

Le défi est immense et, comme souvent dans son histoire, la France est appelée à être un laboratoire politique et sociétal pour le reste du monde. Trois motifs d'espoir cependant. Le premier est que d'autres pays nous offrent l'exemple encourageant de discussions de proximité structurées et opérantes. Le deuxième est que la France fourmille déjà d'initiatives de dialogue local, souvent très intéressantes et fructueuses, et qu'il est temps de les valoriser pour en faire la règle et non de pittoresques exceptions. Enfin, le troisième est qu'il reste des figures respectées localement - maires, élus régionaux, chefs d'entreprise... - qui apparaissent comme les intercesseurs désignés d'un système plus girondin. Quant à l'État, il doit avant tout prendre conscience qu'il n'est plus en mesure de décréter la confiance républicaine mais qu'il a encore le pouvoir de créer les conditions de sa restauration.

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LES AUTEURS

La société Trust Management Advisors-Stratorg est une société de conseil et de services aux directions générales dédiée au management par la confiance. Les auteurs ont forgé en son sein depuis 20 ans un corpus de méthodes et d'outils, en co-innovation à la fois conceptuelle et pratique avec des dirigeants et des sociologues. Ils prouvent au quotidien que si la confiance ne se décrète pas, elle se mérite, et se construit par l'élaboration d'un dialogue outillé et organisé.

Jean-Luc FALLOU (Insead, École des Mines) est le président de Trust Management Advisors-Stratorg depuis 1998, il est également le président-fondateur de Trust Management Institute.

Brigitte WARTELLE (Sciences éco, Celsa RH) est associée chez Trust Management Advisors-Stratorg et auditeur IHEDN (54e session).

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▶︎ PROCHAIN ARTICLE, vendredi 15 février :
Faire de chaque flière industrielle un commando « confiance inside »
par Gilbert Font et Jacques Lefevre

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DÉJÀ PUBLIÉS

La confiance, ou comment rassembler le troupeau de chats 1/31
Touche pas à mon contrat invisible ! 2/31
La confiance française se reconstruira par le bas 3/31
Faire de chaque filière industrielle un commando « confiance inside » 4/31
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Commentaires
a écrit le 12/06/2019 à 12:04 :
L'etat , quezaco ? ll est ou l'etat ?.
a écrit le 13/02/2019 à 19:17 :
Faux. Le socle de confiance viendra du «  haut » car en bas l’état de «  survie » aveugle et rend méfiant.
La balle est dans les camps des «  experts »
a écrit le 13/02/2019 à 18:38 :
"La société Trust Management Advisors-Stratorg "

La vache, je viens d'aller sur leur lien j'ai cru qu'il s'agissait d'une secte en voyant les thèmes et les photos, de vrai tête de vainqueur.Je me demande combien ils sont rémunérés pour des "conseils".Quand on pense qu'ils sévissent depuis 20 ans dans les entreprises à distiller leur petite phrase libérale ça fait peur.
Exemple :La radiographique partagée de la qualité du dialogue social (outil établi avec les centrales syndicales elles-mêmes), lesquelles ,mystère ? ,pour faire accepter la loi travail ou un 49.3 ? En tous cas , le mot confiance est présent à chaque thème cela me rappelle le serpent dans Mowgli .
a écrit le 13/02/2019 à 15:38 :
petit proverbe briton: ' never trust a french'
c'est d'autant plus vrai quand on voit ce que des gens comme hollande font voter comme lois, y compris retroactives!
ne parlons meme pas de hollande qui s'est felicite en toute confiance d'avoir empapaoute des allemands qui n'ont rien vu......... ce triste sire a casse 30 annees de confiance en interne, et en externe;
cela dit outre le fait que les allemands n'etaient pas dupes de la confiance de l'ami francais, ils ont un proverbe ' Lügen haben kurze Beine'.............
la confiance, ca se cree sur 30 ans, et ca se demollit en 5 mn, he ben voila, c'est fait, vous savez qui remercier
Réponse de le 14/02/2019 à 4:39 :
Bien vu, "couche avec les jambes courtes" definition ideale du francais a l'export.
a écrit le 13/02/2019 à 14:52 :
Nous savons que la confiance reviendra quand le véritable souverain, qui est le peuple, aura chassé les usurpateurs!
a écrit le 13/02/2019 à 13:40 :
Le problème de confiance dont parle les auteurs de l'article n'est pas un problème franco-français mais un problème occidental.
Une certaine élite nous a raconté que l'automatisation allait remplacer des emplois peu qualifié par des emplois mieux payés, que taxer les hauts revenus nuirait à l'économie, que le libre échange allait profiter à tous, que la priorité pendant la crise financière était de sauver les banques, que l'austérité allait être récompensée.
Parmi ceux qui ont diffusé cette idéologie, certains étaient sincères, puisque cette idéologie leur avait été enseignée , d'autres avaient parfaitement compris ce qu'il en était.
La vérité tout le monde en fait le constat, c'est que l'automatisation a laminé la classe ouvrière, la mondialisation a laminé l'industrie, l'austérité et la charge fiscale a été concentrée sur les classes moyennes, il n'y a eu qu'une minorité de gagnants: ceux là même qui ont propagé cette idéologie qui consiste à penser le libéralisme avec le même fanatisme, la même orthodoxie que les soviétiques ont pensé le socialisme.
Le populisme progresse partout car renverser la table est devenu au yeux de certains le meilleur programme électoral possible.
Réponse de le 13/02/2019 à 14:59 :
Quel intérêt auraient les "élites" a la mise en place de "l'automatisation", vue le peu qu'ils consomment, par contre tout ce qui peut être unique les intéressent!
Réponse de le 13/02/2019 à 15:20 :
Il n'est pas seulement occidental : Si les populations des dictatures avaient vraiment confiance dans leurs gouvernements, ceux-ci n'auraient pas besoin d'employer des moyens coercitifs...
Réponse de le 13/02/2019 à 17:52 :
@bah
Automatisation = des ouvriers en moins à payer= des sous en plus
Nos élites ne sont pas bêtes, sinon ça ne seraient pas des élites.
a écrit le 13/02/2019 à 8:37 :
"Aussi incroyable que cela puisse paraître, dans un monde férocement individualiste, la confiance pourrait être le socle d'une nouvelle organisation de l'entreprise, voire d'un pays"

Cette phrase est désastreuse car vous annoncez une vérité avérée comme si elle était exceptionnelle, comme si cela sortait d'un raisonnement "incroyable" (terrible ce mot pour aborder la vérité... -_-), on est pas prêt de faire réfléchir les gens si vous leur exposez que penser c'est aussi compliqué.

Sans confiance pas d'humanité évoluée, c'est nos sociétés oligarchiques qui ont imposé la compétition entre individus afin que ceux-ci, selon la règle de diviser pour régner, continuent de gérer nos vies via leurs outils de production et de capitaux nous faisant en permanence stagner voir régresser.

Nous avons internet et sommes particulièrement bien informés les gars, on est plus des benêts à tout gober derrière notre télé. Parlez nous enfin comme à des adultes, merci.

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