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Le bitcoin ou le vide symbolique

Jamal Bouoiyour (*)

Publié le 31 mars 2021 à 08:00 - Mis à jour le 01 avril 2021 à 16:30

Le cours du bitcoin a depasse 60.000 dollars

Photo d'illustration

Dado Ruvic

Le Quotidien Numérique

11 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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OPINION. « Les mots manquent aux émotions » (dixit Victor Hugo), tant il semble difficile d'expliquer la hausse étincelante du Bitcoin en ce début d'année. L'hystérie Bitcoin ne semble pas près de s'arrêter. Son cours a ainsi atteint la modique somme de 61.000 dollars en mars 2021 alors qu'il atteignait difficilement les 3.800 dollars il y a encore un an. L'adage qui voudrait que « les arbres ne puissent pas monter jusqu'au ciel » est mis à rude épreuve avec la reine des cryptomonnaies. (*) Par Jamal Bouoiyour, enseignant-chercheur à l'Université de Pau.

Le Bitcoin ne peut pas, à vrai dire, être qualifié de monnaie, car il ne remplit pas toutes les fonctions d'une vraie monnaie. Il ne peut pas, non plus, être considéré comme une valeur refuge, comme certains utilisateurs le prétendent, en prétextant la montée en puissance de la planche à billets en ces temps de pandémie, ou en dénonçant, de manière plus générale, « les manipulations des banques centrales ».

Étant donné sa forte volatilité, il est plus judicieux de le qualifier d'actif spéculatif. Pourtant, m'objectera-t-on à bon escient, il peut être considéré comme une réserve de valeur, étant donné qu'il n'a pas connu de baisses importantes sur des périodes suffisamment longues. Ce que j'admets volontiers. Cet argument est tout à fait plausible, d'autant plus que l'offre du Bitcoin est fixe (21 millions d'unités), ce qui milite pour son « design » déflationniste.

Reconnaissance institutionnelle

Le rallye actuel est du principalement à la reconnaissance institutionnelle du Bitcoin par un certain nombre d'acteurs qui ont pignon sur rue (le prestigieux fonds Fidelity, la plus vieille banque des États-Unis, BNY Mellon), d'intermédiaires financiers de haut calibre (PayPal, Mastercard) ou, récemment, d'investisseurs chevronnés (le président de Tesla).

Mais quand on s'attarde sur l'analyse du comportement récent du cours du bitcoin, en se basant sur les documents fournis par l'autorité des marchés aux États-Unis (la fameuse SEC, Security Exchange Commission), on se rend compte que ce n'est pas l'achat de Tesla de 1,5 milliard de dollars de Bitcoin qui est derrière l'envolée de son prix ; mais bien l'annonce de cet achat.

Ce dernier était déjà incorporé dans les cours quand l'annonce a été faite. Ceci montre bien le caractère purement spéculatif de cette opération. Il est bien clair qu'on privilégie plus le contenant que le contenu. Il faut aussi rappeler que le cours du Bitcoin a aussi flambé en janvier quand le patron de Tesla a simplement inscrit dans sa biographie sur Twitter hashtag Bitcoin. Ceci montre aussi que le nombre d'utilisateurs de la cryptomonnaie est très limité (100 millions d'après CH & Co).

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La monnaie symbole de l'inconscient

La monnaie n'est pas seulement une unité de compte, un moyen d'échange et une réserve de valeur ; elle symbolise, à travers les signes monétaires qu'on trouve dans un billet de banque, l'inconscient d'une nation. Les liens entre les individus s'élaborent certes par les idées, mais aussi par les mythes, les légendes, les effigies et les images partagées. Ces dernières ne tirent pas leur pouvoir d'elles-mêmes, mais de la congrégation dont elles sont les symboles.

L'échange est d'abord un lien social qui contribue à la cohésion d'une société et la monnaie est son viatique. Cette cohésion est loin d'être substantielle, elle est plutôt formelle. Et c'est l'interaction des subjectivités qui produit, chemin faisant, des formes qui s'objectivent. En s'extériorisant, par rapportent aux individus qui les produisent, ces formes leur permettent de médiatiser leurs actions. La monnaie permet ainsi de socialiser les individus sous forme de l'auto-organisation et fait advenir l'économie.

La construction d'une généalogie est essentielle pour légitimer politiquement une monnaie. Si l'on considère le dollar américain par exemple, son effigie « IN GOD WE TRUST » a une symbolique puissante qui résume la force de ce pays. Il fut un temps où l'image a été utilisée par les chrétiens pour évangéliser, tant elle a une charge déflagrante. Si l'on se réfère à l'Antiquité païenne, Horace disait « ce qu'on sème par l'oreille agit beaucoup plus lentement sur les âmes que ce que l'on place sous les yeux des fidèles ».

Alors que le Bitcoin se rattache à une communauté sans symboles, dévoie ostentatoirement les finalités de l'individu, qui s'épuise dans la quête éperdue de l'avoir purement quantitatif, la monnaie et son pendant iconographique, le billet de banque interrogent l'être des individus, invitent à réfléchir à l'histoire de la construction d'une nation -édification d'un État, montée en puissance d'un royaume, prise de conscience d'un peuple-. Bref, ils racontent un imaginaire puissant, une histoire, une épopée, un récit magnifié...

Le Bitcoin, un monstre ?

Déconcertante, l'apparition du Bitcoin, et ce qu'on appelle communément les cryptomonnaies, l'est assurément. Résultat d'un calcul mathématique complexe, le Bitcoin nous fait entrer dans le monde de la magie ; c'est un ovni, désarrimé de toute attache, indifférent aux faits. C'est de l'argent qui n'a pas de forme particulière, qu'on ne peut pas toucher, ni voir ni utiliser pour échanger (sauf dans des cas exceptionnels). Son apparition a, pour ainsi dire, rétréci les rapports avec le passé comme avec le futur. L'époque où l'investisseur utilisait toute l'épaisseur du passé pour prédire l'avenir est révolue. Le présent est autosuffisant.

La prévalence du présent est la preuve éclatante du changement d'époque. C'est l'époque de l'élite qui maitrise ce que Bauman appelle « l'art de la vie liquide ». Il s'agit d'une nouvelle servitude, celle relative à l'addiction provoquée par les écrans et les réseaux sociaux. « L'œil, désormais, goûte un crime, une catastrophe, et s'envole » (Paul Valéry, dans la Conquête de l'ubiquité). C'est l'époque du présentisme qui mène aux pulsions. Le Bitcoin parait dès lors comme un monstre, qui se suffirait à lui-même qui serait, en quelque sorte, son propre horizon et qui s'évanouirait dans l'immédiateté.

Pour investir dans le Bitcoin, nul besoin de croyance ; ni dans l'utilité du passé ni dans la vraisemblance du futur. On est face à un vide symbolique, synonyme de vacuité prédictive, qui illustre, de manière magistrale, l'entrée de plein fouet dans une sorte de dystopie. Ce qui importe c'est de se mettre en mouvement, sortir de la résignation, de la passivité. C'est l'obligation faite à chacun de voir le monde, non pas avec ses propres yeux, mais avec les lunettes idéologiques fournies par la religion du moment, la pensée magique.  À force de faire semblant, plusieurs y parviennent. Ainsi, il est tout à fait possible d'investir dans le Bitcoin, via le "copy trading", sans avoir la moindre connaissance des méandres du marché des cryptomonnaies, en suivant scrupuleusement l'activité d'une vedette du Bitcoin et en répliquant ses positions. Quand les maitres à penser disparaissent, les maîtres à répéter les remplacent. Les investisseurs peu aguerris n'ont plus qu'à reprendre le comportent et les slogans des nouveaux gourous.

Drôle d'époque, au souffle court, qui s'épuise, à copier-coller, à répliquer, à recycler ; c'est la victoire de l'éphémère et l'évanescence des sens dans l'embrouillement moderne. La « radicalité du mal » (dixit Hannah Arendt) se niche dans sa banalité, se loge dans l'ordinaire d'une servilité et s'amplifie avec l'abdication de la pensée. Je fais mienne cette citation d'Antonio Gramsci: "le vieux monde se meurt, le Nouveau Monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres".

L'envolée du cours du Bitcoin engendre une hystérie collective, un processus d'endoctrinement qui peut amener à la disparition de la personnalité individuelle consciente et à l'exhortation des consciences collectives. Personne n'a envie de « louper » l'occasion de gagner de l'argent rapidement (« Fear Of Missing Out »).  Dès qu'un certain seuil est franchi, une armée de suiveurs se met en branle tambour battant, via des algorithmes préprogrammés, sans que l'humain n'intervienne.  Les pensées se dirigent dès lors vers la même direction. L'affectivité inconsciente l'emporte sur la raison. Cette façon grégaire de se comporter aboutit à la psychologie de la horde, à la fausse appréhension et à la perte de discernement.

Benjamin Constant disait : «Tout est moral dans les individus, mais tout est physique dans les masses. [...] Chacun est libre individuellement, parce qu'il n'a individuellement affaire qu'à lui-même, ou à des forces égales aux siennes. Mais dès qu'il entre dans un ensemble, il cesse d'être libre».

Fin de la récréation

Voler un billet de 100 euros n'a pas la même symbolique que de se le fabriquer soi-même, même si les deux procurent le même pouvoir d'achat. Car dans ce dernier cas, on touche à la sécurité de l'État. La monnaie est quelque chose de sérieux ; ce qui est en jeu n'est pas un vulgaire actif spéculatif, mais bien la souveraineté nationale.  Il serait naïf de penser que les Banques centrales vont rester les bras croisés face à l'hystérisation collective. Christine Lagarde (BCE) tout comme Jerome Powell (FED) ou encore Agustin Carstens (Banque de Règlements intérieurs, la Banque des banques, BRI) vont siffler la fin de la récréation si le Bitcoin continue à aiguiser l'appétit des investisseurs.

Certes, leurs interventions dans les différents médias sont pour le moment prudentes, tant que les sommes en jeu demeurent relativement modestes (quoique, 850 milliards de capitalisations du marché du Bitcoin), invitant les investisseurs à la vigilance, mais elles sont de plus en plus prégnantes. Ils insistent dorénavant sur l'utilisation frauduleuse du Bitcoin et mettent en exergue les activités mafieuses et terroristes qui se cachent derrière ces transactions. Le jour où ils estiment que la « plaisanterie » a assez duré (à l'instar de la Banque centrale du Nigéria - CBN -  qui a décidé du jour au lendemain de fermer tous les comptes des clients utilisant les cryptomonnaies), ils légifèreront sur la question, ça sera la fin du Bitcoin.

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Dans ce cas, l'adage qui voudrait que les arbres ne montent jamais jusqu'au ciel aura tout son sens. Le Bitcoin se rapprochera dès lors de sa valeur d'équilibre, le néant. Il ne faut pas, non plus, faire le Cassandre grincheux et jeter le bébé avec l'eau de bain, la blockchain est une excellente technologie et un progrès indéniable qu'on aurait tort de sous-estimer.

Jamal Bouoiyour (*)

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