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Bitcoin, fais moi rêver...

Karl Eychenne (*)

Publié le 02 mars 2021 à 11:35 - Mis à jour le 02 mars 2021 à 14:18

Bitcoin, devises mondiales, cryptomonnaies, dollar, euro, livre sterling,

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iStock

Le Quotidien Numérique

04 juin 2026

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OPINION. A partir de quand une anomalie cesse t'elle d'être une anomalie ? Le Bitcoin agace autant qu'il fascine, entretenant le mythe... ou le fantasme. (*) Par Karl Eychenne, stratégiste et économiste.

Cela ressemble à une bulle, une méga-bulle digne des grandes arnaques que la finance a pu produire depuis qu'elle existe. De telles performances semblent indécentes : 65% depuis le début de l'année, 895% depuis le point bas des marchés d'actions en mars 2020, et que dire de son parcours depuis sa première cotation à 0,001 dollar le 5 octobre 2009... il en vaut aujourd'hui près de 48.500 dollars. Il s'agit forcément d'une énorme anomalie, un genre de fait contre - nature, hors-norme, hors-la-loi naturelle du bon sens. Bref, le Bitcoin ne « doit pas » être. Vraiment ?

Oui, selon nos autorités qui trompètent en cœur : « le Bitcoin est un malentendu, voire une arnaque, qui a la couleur et l'odeur d'une monnaie, mais pas la saveur ». La seule monnaie qui vaille est celle émise par l'autorité, celle qui peut s'appuyer sur des lois et statuts bien ancrés dans le dur. Certes, diront les pro-Bitcoin, il est vrai que « le dur dure ... » (Botule, philosophe fictif), mais la réaction des autorités cache mal leur aveuglement dogmatique. Or tout déni de réalité peut avoir des conséquences fâcheuses, comme nous le rappelle l'histoire de ce pauvre homme qui eut le malheur de découvrir l'existence du nombre √2 : ce nombre (irrationnel) n'avait alors pas le droit d'exister selon les « lois » mathématiques en vigueur... La légende raconte que l'impie préféra se suicider. Alors, le Bitcoin est-il une anomalie ? S'il l'est, il cache bien son jeu...

Le jeu de l'imitation du Bitcoin

Une manière originale de répondre à la question « arnaque ou pas », est de confronter le Bitcoin à ce qui dit qu'il est : une monnaie. Un cas très célèbre de ce type d'exercice nous est enseigné par le génial Alan Turing, qui se posa une question du même genre : « si les machines pensent vraiment comme nous, alors on ne doit pas pouvoir les différencier lorsqu'on les confronte à des humains ». Ainsi naquit le climatérique jeu de l'imitation d'Alan Turing que l'on résumera (trop) grossièrement de la manière suivante : une personne peut-elle deviner si la personne avec qui elle discute est une autre personne ou bien un automate (machine de Turing) ? Pour la forme, Alan Turing pensera que non, on ne peut pas faire la différence.

Et le Bitcoin ? Passe-t-il lui aussi avec le succès le jeu de l'imitation ? Autrement dit, est-on capable de faire la différence entre le Bitcoin et une monnaie ? Jadis, on s'interrogea sur les 3 fonctions économiques d'une monnaie, avant de reconnaitre que manifestement le Bitcoin cochait bien toutes les cases : unité de compte, intermédiaire dans les échanges, réserve de valeur. Certes, l'itinéraire du Bitcoin peut faire fantasmer ; qui sait vraiment si ce papier originel a vraiment été écrit par celui qui dit qu'il l'a écrit ? Satochi Nakamoto. Mais bon, un point central nous éloigne sans ambiguïté du divin : contrairement à la monnaie Banque Centrale, le Bitcoin ne peut pas se multiplier à volonté pour financer de la dette éternelle. Peut-être est-ce mieux ainsi ?

En forçant le trait, il ne semble donc pas que le Bitcoin ait à rougir par rapport aux monnaies officielles. Mais bon, dans le doute, admettons que le Bitcoin soit disqualifié en tant que monnaie. Adoptons alors une posture moins ambitieuse. Peut - être le Bitcoin est -il seulement un actif financier comme les autres ? Peut-être même le Bitcoin n'est-il pas un actif, mais une chimère financière dont les promesses de revenus n'engagent que ceux qui y croient ? Il faut dire qu'il existe effectivement un argument qui sème le doute.

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Prenons le cas des marchés d'actions : le prix d'une action est déterminé par les dividendes futurs que l'investisseur anticipe et qui promettent d'être reversés par l'entreprise pour les années à venir. Plus ces dividendes anticipés sont élevés, et plus l'investisseur est prêt à payer un prix élevé pour acheter l'action. Même raisonnement pour une obligation, plus les coupons proposés par le titre sont élevés, et plus je suis prêt à payer cher cet actif. Mais nous avons alors un problème avec le Bitcoin : il ne promet aucun dividende ni coupon ni toute autre forme de revenu. Le seul gain possible avec le Bitcoin est de le revendre plus cher qu'on ne l'a acheté. De ce seul point de vue, il faut bien reconnaitre que le Bitcoin échoue au titre d'actif financier au sens académique du terme pourrait-on dire. Mais en fait, les choses sont bien plus subtiles que cela, et la finance théorique ne disqualifie pas aussi facilement le Bitcoin.

Le Bitcoin zeugma

Il se trouve que l'investisseur a aussi un métier, peut-être même une famille. À ce titre, il peut éprouver une certaine aversion à se retrouver par exemple en chômage partiel pour cause de confinement, ce qui l'expose alors à une consommation ou des paiements de mensualité erratiques. D'un point de vue théorique, on dira que l'agent économique souhaite alors « lisser » son flux de consommation dans le temps. Pour cela, il cherchera des actifs financiers qui lui délivrent un supplément de rendement, surtout lorsqu'il en aura besoin.

Le cas des marchés actions est éclairant puisque ces derniers ne sont absolument pas des assurances en cas de crise économique : les prix des actions s'effondrent en même temps que le PIB, c'est la double peine pour l'investisseur. Pour se couvrir contre le risque de perdre son emploi, l'investisseur préfèrera alors l'obligation sans risque. À condition toutefois que cette crise économique ne soit pas causée par une hausse de l'inflation, auquel cas les coupons promis par l'obligation ne couvrent pas non plus contre la hausse des prix des biens et services.

Et le Bitcoin ? Dans quelle mesure peut-il être considéré comme un actif permettant à notre investisseur de se couvrir contre un risque qu'il ne souhaite pas subir ? Il y a la réponse purement empirique qui consiste à regarder le comportement passé du Bitcoin, notamment durant les différentes crises. Hélas, la jeunesse du Bitcoin (2009) limite considérablement l'intérêt d'un tel exercice. Certains oseront avancer que ses performances et quelques propriétés statistiques le prédisposent à un effet diversifiant intéressant dans un portefeuille d'actions et d'obligations.

Mais, en fait les arguments les plus solides en faveur du Bitcoin sont plus originaux pourrait-on dire... Peut-être que l'investisseur n'éprouve aucune aversion particulière, mais plutôt une forme d'appétit pour un actif aux caractéristiques uniques, un actif à double visage permettant de financer des projets et de porter un message : un genre d'outil ambigu capable de battre la monnaie et pavillon pirate. En littérature, on pourrait appeler cela un zeugma, cette figure de style consistant à faire dépendre d'un même mot deux termes disparates qui entretiennent avec lui des rapports différents. Pas si fumeux que cela, puisque Fama et French, deux légendes de la finance avancent des arguments du même genre pour justifier des différences de prix entre les actifs financiers, invoquant les gouts et les couleurs de l'investisseur dans leur article : « Disagreement, Tastes, and Asset prices ».

Qui est vraiment l'anomalie ?

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« Je bondis hors du cercle et brisai le compas », ces mots de Victor Hugo pourraient résumer l'état d'esprit des partisans du Bitcoin, hors les lois du bon sens de la finance. Hélas ou heureusement, ce qui sort du cadre est toujours suspect, et il ne faut donc pas s'étonner que l'autorité montre les dents. Le Bitcoin est-il une anomalie ? Dans son dernier roman « L'anomalie » (prix Goncourt 2020), Hervé Le Tellier évoque le cas d'un même avion arrivant deux fois, au même endroit avec exactement le même équipage, mais un léger décalage dans le temps. Quel est le « bon » avion ? Qui est l'anomalie ? Les scientifiques, philosophes, et religieux sont alors convoqués. Peut-être, finira-t-on par se poser la même question lorsque l'investisseur commencera à douter un peu de la monnaie « en veux-tu, en voilà » proposée par les Banques Centrales, et un peu moins de la vigueur insolente du Bitcoin. Peut-être alors, se demandera-t-il à quelle monnaie il doit accorder sa confiance ?

Karl Eychenne (*)

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