Le négationnisme économique ou la vérité qui fâche
Marc Guyot et Radu Vranceanu
Marc Guyot et Radu Vranceanu
De nos jours, les questions économiques préoccupent les Français de façon encore plus passionnelle que le football, dans la mesure où la crise puis la stagnation économique que nous connaissons depuis plusieurs années a un impact direct sur leur niveau de vie et pèse sur leur moral. Tout le monde a une opinion sur comment lutter contre le chômage : acheter français, taxer les importations, réduire encore plus la durée de travail, augmenter le salaire minimum, augmenter la dépense publique...
Il est frappant de constater que des recommandations de ce type, mi- absurdes, mi- fantastiques, sont vues avec conviction comme une solution radicale au chômage par une grande partie de nos concitoyens qui ne comprennent pas pourquoi elles ne sont pas mises en œuvre. Cette conviction ancrée est le résultat inévitable d'années d'endoctrinement à une vision naïve et politisée de l'économie, présentée comme un champ d'affrontement entre classes sociales, avec accapareurs d'un côté et victimes de l'autre. Cette perspective est propre à une minorité d'économistes, en général héritiers de la pensée marxiste, dont certains se revendiquent de la mouvance « hétérodoxe ».
Le dernier ouvrage de Pierre Cahuc et André Zylberberg, le Négationnisme Economique (Flammarion, Septembre 2016) pointe les contresens et erreurs de ces économistes et de leurs acolytes. On y apprend à l'aide d'exemples que nombre de leurs recommandations ont été invalidées par des études empiriques existantes. Notamment dans le chapitre 8 on y découvre la stratégie mise en place par ce groupe de pression afin de sauvegarder leur statut d'experts, digne des polars les plus captivants.
Pierre Cahuc et André Zylberberg rappellent que l'économie est une discipline difficile, qu'elle réclame un effort significatif pour maitriser les principes, concepts et méthodes d'analyse, qu'on ne s'improvise pas chercheur en économie, - et nous ajouterons, comme on ne s'improvise pas pilote d'Airbus 320, même si on joue depuis longtemps à sa console Nintendo. Ils nous rappellent aussi que le courant dominant de la science économique contemporaine est fondé sur une axiomatique qui a fait ses preuves ; il soumet ses théories et prédictions aux vérifications empiriques, au moyen d'études économétriques sur des grandes bases de données ou des tests expérimentaux, sur le terrain ou dans environnement contrôlé. C'est précisément cette démarche consistant à soumettre une théorie à de nombreux tests empiriques qui éventuellement peuvent la réfuter, qui donne à l'économie « orthodoxe » son caractère éminemment scientifique.
Il est intéressant de s'interroger sur la tempête que ce livre remarquable a déclenchée dans le milieu des économistes hétérodoxes, même de ceux qui ne sont pas incriminés dans le livre. On peut les écouter depuis une semaine se perdre dans les invectives générales en évitant de répondre au point central du livre qui est simplement qu'on ne peut continuer à ignorer les études empiriques existantes lorsqu'on aborde un problème économique précis, que ce soit les 35h ou la baisse des charges patronales sur salaires. L'autre point du livre qui fait grincer les dents des hétérodoxes porte sur la valeur des publications dans des revues à comité de lecture. Pierre Cahuc et André Zylberberg font valoir que l'exposition des travaux scientifiques à la critique de la communauté des chercheurs est la meilleure façon existante de valider ces travaux.
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Puisque les hétérodoxes pour la plupart rejettent le principe de la validation empirique de leurs impressions, ils n'ont pas grande chose à publier et à faire critiquer. Ils expliquent leur absence de ces revues académiques en arguant que les éditeurs de ces revues sont eux-mêmes asservis au système capitaliste qu'ils protègent. A les écouter on peut se demander si nous vivons en 2016 ou 1946.
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Pierre Cahuc et André Zylberberg ont eu le courage de dire publiquement ce que toute la profession savait sans oser l'exprimer aussi clairement - il y a une minorité d'économistes prêts à fournir l'argumentation validant les inepties populistes, prônant les solutions miracles à même de remédier aux difficultés de tous sans aucun sacrifice. Si on veut tourner la page d'une France paralysée, à la traîne de l'Europe, en perte de compétitivité et de dynamisme, il est temps pour les politiques de prendre en compte les résultats publiés par des chercheurs confirmés et de les confronter à leurs programmes avant de lancer le pays à l'aventure.
15/09/2016
Marc Guyot et Radu Vranceanu