Le statut d’entreprise à mission, une nouvelle vision du capitalisme

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Sylvain Breuzard, président fondateur de Norsys et ancien président national du Centre des jeunes dirigeants d’entreprise.
Sylvain Breuzard, président fondateur de Norsys et ancien président national du Centre des jeunes dirigeants d’entreprise. (Crédits : DR)
OPINION. Le fait de pouvoir, sans changer de statuts, inscrire sa "raison d'être" est un premier pas vers l'entreprise à mission. Par Sylvain Breuzard, président fondateur de Norsys et ancien président national du Centre des jeunes dirigeants d’entreprise.

Au début du XXIe siècle, nous pensions que les entreprises pouvaient, si elles développaient leur responsabilité sociale et environnementale (RSE), avoir un rôle important dans l'évolution du monde en protégeant la planète et les générations futures. Je pense aujourd'hui qu'il est urgent qu'elles tiennent réellement ce rôle, et que celles qui le souhaitent puissent aller beaucoup plus vite et beaucoup plus loin, en mettant la responsabilité sociale et environnementale au cœur, et non à la périphérie, de leur stratégie.

Le réchauffement climatique est plus rapide que prévu, les écarts de richesses creusent toujours plus les inégalités, entraînant une partie des citoyens européens vers le repli, l'autre vers la révolte, tandis qu'une majorité aspire à vivre, à consommer et à travailler autrement. Le récent Manifeste des jeunes pour le climat est le reflet de ces jeunes générations qui cherchent le sens et exigent des entreprises des engagements réels et des actions concrètes.

Alors, comment faire ? Le statut d'entreprise à mission, en discussion au Parlement, existe déjà dans d'autres pays et représente justement une réponse à cette exigence. Il autorise l'entreprise qui le souhaite à se donner, en plus de son objet économique, un objet social qui intègre sa contribution à l'intérêt collectif. Il va plus loin encore, en obligeant au respect de ces engagements sociaux et environnementaux dans la mesure où ces derniers seront opposables aux parties prenantes (collaborateurs, clients, actionnaires...). Cet engagement très fort, vraiment authentique, permettra de distinguer les entreprises à mission de toutes celles qui flirtent avec le social-washing ou le green-washing.

La "raison d'être" n'est ni un slogan publicitaire, ni une baseline commerciale

Les sénateurs, élus en mission, semblent davantage être des élus en démission en retirant, du projet de loi Pacte, l'article qui donnait à l'entreprise la possibilité d'inscrire sa « raison d'être » dans ses statuts, et ouvrait ainsi la voie à l'entreprise à mission. Il m'apparaît en effet totalement impossible de se déclarer "entreprise à mission" du jour au lendemain ; des étapes intermédiaires d'évolution de l'entreprise sont nécessaires, et le fait de déterminer et inscrire "sa raison d'être" dans ses statuts est une de ces étapes fortes.

Selon moi, les sénateurs n'ont pas été fidèles à leur propre « raison d'être » qui est de porter des lois qui permettent à la société d'évoluer à la hauteur et à la vitesse des défis qui se posent à elle. Nous sommes dans une époque qui a besoin, plus que tout, d'innovations sociales et environnementales. Je soutiens le Centre des jeunes Dirigeants d'entreprise (CDJ) quand il s'insurge contre cette position incompréhensible. Laissons les entreprises qui le souhaitent être des pionnières. Quel est le risque ? Il n'y en a pas.

La raison d'être n'est ni un slogan publicitaire, ni une baseline commerciale : elle permet à l'entreprise de clarifier le sens profond qu'elle donne à son activité et la manière dont elle définit son utilité pour le monde. Le fait de pouvoir, sans changer de statuts, inscrire sa "raison d'être" est un premier pas vers l'entreprise à mission. Pour l'avoir vécu dans mon entreprise, cette étape intermédiaire est un temps nécessaire pour faire évoluer les dispositifs de gouvernance et se doter d'indicateurs progressifs. C'est un chemin apprenant vers une plus grande responsabilité sociale et environnementale, sans le risque d'opposabilité.

Les sénateurs ne l'ont pas compris. Ils ont confondu prise de responsabilité et prise de risque ! Et ils ont reculé sur ce qui ouvrait la voie à une nouvelle forme de capitalisme qui créerait de la valeur, aussi bien pour les actionnaires que pour la société dans son ensemble.

Pour faire émerger des projets novateurs

Pourtant, définir sa « raison d'être » est créateur de valeur pour l'entreprise. Au sein de ma société, nous y avons travaillé collectivement et cette démarche a fait émerger des projets novateurs : nous avons créé un conseil d'éthique pour débattre de questions très concrètes, comme « faut-il solliciter des fournisseurs de matériels peu soucieux de la consommation énergétique ? » ou « faut-il travailler avec des clients qui ne se préoccupent pas suffisamment de RSE ? » ; nous avons revu la mission de notre fondation pour qu'elle soit plus alignée sur notre « raison d'être ».

Enfin, nous avons lancé un projet visant notre neutralité en carbone avec le choix d'un fournisseur électrique 100% énergies renouvelables, l'achat de matériels ayant une meilleure efficacité énergétique, une compensation de notre empreinte carbone par la plantation de forêts... Autant d'actions concrètes menées qui créent de la joie chez les collaborateurs et leur donne davantage envie de s'impliquer dans les projets. Tout ceci génère une réelle énergie collective précieuse pour la performance de l'entreprise. Alors pourquoi s'en priver ?

Et je demande aux sénateurs : quelle attractivité demain pour les entreprises françaises si elles sont en complet décalage avec les aspirations les plus profondes de la population et en particulier des jeunes ?

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Commentaires
a écrit le 17/03/2019 à 22:54 :
C’est idiot car ça manque de flexibilité ( a cause de la continuité et de la théorie d’évolution et le droit à la progression)
Raison d’être pour un outil ? Vraiment n’importe quoi.
a écrit le 12/03/2019 à 15:55 :
Il est vrai également que nous nous retrouvons avec une classe politique fonctionnant comme au 19ème siècle avec des problèmes dramatiques du fait du développement de l'économie et des sciences du 21 ème, mais c'était largement prévisible et prévu d'ailleurs depuis au moins 30 ans, se retrouvant à appliquer des schémas qui ne fonctionnent plus parce que l'urgence les presse d'agir chose à laquelle ils n'ont jamais été habitués.

Maintenant ne pas oublier que les dirigeants économiques aussi, à force de côtoyer des politiciens pour leurs besoins, se sont retrouvés figés dans cet état de non action généralisée parce que leur profitant, du coup vous nous dites de faire confiance aux entreprises oui, à la personne morale parce que ayant un rôle social fondamental à jouer en effet, mais à son propriétaire nous ne le pouvons pas car dépendante toujours d'un dirigeant un minimum éclairé ou pas.

Enfin je suppose que tout le monde comprend que ce mouvement de fond pour la protection de l’environnement est un besoin de retour au rythme de la nature duquel nous nous sommes trop éloignés. La quête de la stabilité au milieu d'une société chaotique. Donc chaque remise en question, même si elle ne doit pas être une fin en soi, ce que nos LREM adorent faire, est nécessaire.

"Si nous nous sentons si bien au milieu de la nature c'est parce que celle-ci ne nous juge pas." Nietzsche

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