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Les PDG ou CEO sont-ils appelés à devenir les nouveaux hommes politiques ?

Luc Bretones

Publié le 02 mars 2020 à 08:33 - Mis à jour le 04 mars 2020 à 16:13

Luc Bretones.

Luc Bretones.

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Les limites du capitalisme contemporain et la place titanesque que se sont taillés les géants du Net américains dans l'économie de leur pays, appellent ces entreprises à redéfinir leur raison d'être et leur rôle sociétal. Une tendance qui s'étend à tous les acteurs. Par Luc Bretones, CEO et fondateur de Purpose for Good.
« Il est temps que les grandes entreprises mondiales se mettent à travailler au service des plus pauvres dans le monde ». La phrase n'est pas d'un militant ou d'un candidat à l'élection présidentielle, mais de Bill Gates qui s'exprimait en marge du forum de Davos en 2008. Comment comprendre cette sortie ? Y a-t-il une chance que les chefs d'entreprise s'imposent comme une nouvelle forme d'hommes politiques ? La question pourrait prêter à sourire. Et pourtant. La tendance est là, il n'y a qu'à se pencher sur le philanthropisme si cher aux grandes fortunes américaines, sur les positions sans cesse plus politiques de ceux qui dirigent les grandes entreprises du numérique, à commencer par Sundar Pichai à la tête de Google ou par Mark Zuckerberg, créateur de Facebook. 

De la lutte pour l'inclusion à la lutte contre la pollution, les marchandises et activités se tournent de plus en plus vers le bien commun et confirment un mouvement global. Citons par exemple Veja qui réinvente la basket, Jimmy Fairly qui transforme l'expérience d'achat de lunettes, Ulule qui revisite la levée de fonds ou encore Holaspirit qui transforme l'organisation du travail.

Les Gafam et BATX, puissances économiques et politiques ?

Le temps de l'entreprise considérée comme structure neutre et entièrement dédiée à la recherche de profit et de rentabilité, semble bien loin. Les recettes des fidèles de Milton Friedman et Adam Smith ne semblent aujourd'hui plus faire autant recette. Il faut dire que l'époque a bien changé. L'angélisme des pères fondateurs du capitalisme n'est plus d'actualité. L'entreprise se retrouve prisonnière d'un double mouvement qui ne peut qu'annoncer une redéfinition de son rôle et son rapport au monde. D'une part, les limites du capitalisme contemporain, aussi bien d'un point de vue de l'organisation du travail que de celui de la préservation de l'environnement forcent ceux qui le font vivre à l'autocritique et au questionnement. D'autre part, la place titanesque que se sont taillés les nouveaux champions de l'économie (les plateformes américaines Apple, Amazon, Google, Facebook ou Microsoft sont valorisées jusqu'à plus de 1000 milliards de dollars ; les chinois ne sont pas en reste avec les géants Tencent ou Alibaba notamment qui suivent dans le classement des géants mondiaux trusté par les acteurs de la tech) ne peut qu'amener une réflexion de fond sur leur rôle sociétal, leur responsabilité et leur rapport au commun.

A ceux qui douteraient encore, il suffit de présenter les chiffres de cette toute-puissance bien contemporaine. Les cent plus grosses compagnies américaines produisent ainsi à elles-seules près de la moitié de la richesse nationale. L'enseigne McDonalds compte en son sein près de 1,8 millions d'employés. C'est presque autant que le géant Walmart qui salarie quant à lui pas loin de 2 millions de personnes. Autre secteur, autre titan : la capitalisation boursière d'Apple atteint les 1 000 milliards de dollars, c'est presque la moitié du PIB hexagonal. Le premier gestionnaire d'actifs au monde, BlackRock a la charge de plus 6 500 milliards de dollars, c'est plus que le budget de n'importe quel état. Et la liste est longue. Après avoir atteint de telles échelles, il devient évident que les compagnies concernées ne peuvent se contenter de seulement produire de la richesse. Si les entreprises, notamment les plus importantes, ne s'investissent pas en politique pour rendre le monde vivable, alors qui ? Pour reprendre une des maximes du blockbuster Spiderman : « Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités ».

L'engagement, une responsabilité vis-à-vis des employés

Ce constat, beaucoup le partagent, et pas seulement parmi les CEOs et autres entrepreneurs. La pression s'exerce d'ailleurs de toutes parts : employés, réseaux sociaux et même les clients expriment au diapason les mêmes préoccupations et les mêmes aspirations. Pas plus tard que fin janvier, 300 employés d'Amazon publiaient ainsi un texte sur Medium pour alerter sur l'empreinte carbone pharaonique que suscitent les activités du géant mondial de la livraison. Sarah Tracy, une des employés du groupe ne mâche pas ses mots : « En tant qu'employés d'Amazon nous sommes responsables non seulement du succès de l'entreprise mais aussi de son impact ».

Cette tendance à l'affirmation des employés n'est pas nouvelle, mais force est de constater qu'elle est imposée sans ménagement par les plus jeunes. Les millennials sont à l'image de leur époque : plus engagés, plus attentifs aux enjeux sociétaux comme écologiques et à la recherche d'une structure qui donne un sens à leur activité et leur quotidien. En 2011 déjà, PWC démontrait dans une étude qu'un tiers de la jeunesse plaçait la réputation de l'entreprise en premier dans ses choix, loin devant le poste (24%) ou encore le niveau de salaire (21%).

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Il devient alors évident que pour les entreprises, la responsabilité sociétale et environnementale n'est plus seulement optionnelle, mais clairement déterminante pour attirer et fidéliser les talents, en particulier parmi les nouvelles générations. Certaines organisations l'ont bien compris. Elles mobilisent leurs énergies et celles de leurs parties prenantes vers la réalisation de cette raison d'être différenciante et fidélisante. Citons dans des secteurs différents, Décathlon, Maïf, Michelin, Octo Technology, TheBody Shop, Patagonia, Nature et Découverte, Natura, Mustela ou encore Make.org.

Pression externe

La pression est aussi externe, tant les médias et les opinions publiques poussent les entreprises à prendre parti, à assurer leur part de responsabilité. Une tendance particulièrement visible aux États-Unis où les entrepreneurs sont nombreux soutenir des campagnes ou à s'imaginer en contre-pouvoir. Les décisions du gouvernement américain concernant les règles de regroupement familial à la frontière mexicaine ont ainsi donné lieu à une volée de déclarations de Google, Apple, Uber, Microsoft, Airbnb ou encore Twitter. Facebook est même allé jusqu'à récolter près de 20 millions de dollars pour épauler financièrement les migrants concernés, notamment sur le plan juridique. Les droits LGBT, le contrôle des armes à feu, le retrait de l'accord de Paris sur le climat sont autant de sujets qui ont ainsi fait réagir les rois de la Silicon Valley.

Pour les PDG et autres CEO, le temps presse. Chaque jour, c'est l'image même de l'entreprise qui semble se détériorer un peu plus. Et Internet met tout à nu. Les citoyens et les opinions publiques sont de plus en plus conscients et informés sur ces sujets. Les actions coup de poing menées par des citoyens en colère ne disent pas autre chose. Est-ce un hasard si le même Amazon, critiqué par ses employés, est aussi ciblé par des actions de blocage sur ses centres logistiques en France lors des derniers mouvements sociaux, que ce soit celui des Gilets jaunes ou la plus récente mobilisation contre la réforme du système de retraites ? Les attentes sont immenses et expriment une urgence. Il serait imprudent de ne pas considérer ces agissements avec attention.

Les citoyens qui bloquent sont souvent les mêmes que ceux qui consomment. Et la même attitude critique se retrouve, sans surprise, de plus en plus dans les arbitrages de consommation et d'achat. Rares sont les clients qui ne cherchent pas aujourd'hui à consommer chez des entreprises dont les visées sociétales et environnementales sont convaincantes. La crise du modèle de la grande distribution qui perd sans cesse des parts de marché en est un exemple flagrant. De plus en plus de citoyens voient dans les choix de consommation des actes possiblement politiques. Consommer bio, local, équitable ou même recyclable sont autant de réflexes qui se sont imposés en l'espace de quelques années dans les consciences. L'agriculture biologique a ainsi progressé de 2,9% en surface dans le monde en 2018. Plus largement,un rapport de KPMG a révélé qu'un nombre croissant d'investisseurs exigent que leurs gestionnaires de fonds spéculatifs intègrent des facteurs environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) dans le cadre de leurs activités d'investissement, 72 % des gestionnaires de fonds spéculatifs citant l'intérêt croissant des investisseurs comme le principal moteur de leur adhésion aux principes ESG.

Quel rôle politique pour les entreprises ?

Politiser l'entreprise, oui, mais dans quelle direction ? A quelle fin ?  La question se pose d'autant plus sérieusement qu'il serait illusoire de croire que l'ensemble de la communauté entrepreneuriale défend les mêmes valeurs. Le danger n'est-il pas de simplement déplacer le débat politique dans le monde de l'entreprise ?

Isabelle Kocher, à l'initiative d'un virage important à la tête du groupe Engie déclare : "créer le monde de l'énergie de demain, c'est l'ambition d'Engie, mais c'est aussi une réponse aux confluents de différentes « fractures », qu'elles soient économiques, sociales, énergétiques ou encore géographiques". Comme le remarque Pascal Demurger dans son dernier livre "L'Entreprise du XIXème siècle sera politique ou ne sera plus" : "Lorsque Google mène des recherches sur l'hybridation entre l'homme et l'intelligence artificielle, son rôle politique est évident et son impact plus important que celui de bien des Etats dans le monde."  Et de poursuivre :

"Les entreprises qui parviendront à dépasser une simple logique malthusienne d'arbitrage entre leur contribution attendue et leur performance pour arriver à nourrir l'une par l'autre sortiront victorieuses. Ce seront de véritables entreprises politiques, pleinement entreprises par le niveau de leur performance, pleinement politiques par l'importance de leur contribution au mieux commun. Pour ma part, je suis convaincu que ce seront les entreprises gagnantes du XXIème siècle. L'entreprise capitaliste a démontré son efficacité pour produire des biens et des services en quantité; l'entreprise politique devra, en plus, démontrer son efficacité pour garantir une vie collective de qualité pour les générations présentes et futures."

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Rappelons-nous simplement que le rôle de l'entreprise est, de base, politique. Faire des affaires est fondamentalement politique. N'en déplaise aux sceptiques, même la vision contraire, qui voudrait voir dans l'entreprise une entité uniquement et seulement dédiée à la recherche de profit est politique ! La politique en tant que vision partisane du monde est partout et en chacun. Il est temps que les responsabilités qui vont de pair soient enfin assumées.

Luc Bretones

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