Les PDG ou CEO sont-ils appelés à devenir les nouveaux hommes politiques ?

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Luc Bretones.
Luc Bretones. (Crédits : DR)
Les limites du capitalisme contemporain et la place titanesque que se sont taillés les géants du Net américains dans l'économie de leur pays, appellent ces entreprises à redéfinir leur raison d'être et leur rôle sociétal. Une tendance qui s'étend à tous les acteurs. Par Luc Bretones, CEO et fondateur de Purpose for Good.

« Il est temps que les grandes entreprises mondiales se mettent à travailler au service des plus pauvres dans le monde ». La phrase n'est pas d'un militant ou d'un candidat à l'élection présidentielle, mais de Bill Gates qui s'exprimait en marge du forum de Davos en 2008. Comment comprendre cette sortie ? Y a-t-il une chance que les chefs d'entreprise s'imposent comme une nouvelle forme d'hommes politiques ? La question pourrait prêter à sourire. Et pourtant. La tendance est là, il n'y a qu'à se pencher sur le philanthropisme si cher aux grandes fortunes américaines, sur les positions sans cesse plus politiques de ceux qui dirigent les grandes entreprises du numérique, à commencer par Sundar Pichai à la tête de Google ou par Mark Zuckerberg, créateur de Facebook. De la lutte pour l'inclusion à la lutte contre la pollution, les marchandises et activités se tournent de plus en plus vers le bien commun et confirment un mouvement global. Citons par exemple Veja qui réinvente la basket, Jimmy Fairly qui transforme l'expérience d'achat de lunettes, Ulule qui revisite la levée de fonds ou encore Holaspirit qui transforme l'organisation du travail.

Les Gafam et BATX, puissances économiques et politiques ?

Le temps de l'entreprise considérée comme structure neutre et entièrement dédiée à la recherche de profit et de rentabilité, semble bien loin. Les recettes des fidèles de Milton Friedman et Adam Smith ne semblent aujourd'hui plus faire autant recette. Il faut dire que l'époque a bien changé. L'angélisme des pères fondateurs du capitalisme n'est plus d'actualité. L'entreprise se retrouve prisonnière d'un double mouvement qui ne peut qu'annoncer une redéfinition de son rôle et son rapport au monde. D'une part, les limites du capitalisme contemporain, aussi bien d'un point de vue de l'organisation du travail que de celui de la préservation de l'environnement forcent ceux qui le font vivre à l'autocritique et au questionnement. D'autre part, la place titanesque que se sont taillés les nouveaux champions de l'économie (les plateformes américaines Apple, Amazon, Google, Facebook ou Microsoft sont valorisées jusqu'à plus de 1000 milliards de dollars ; les chinois ne sont pas en reste avec les géants Tencent ou Alibaba notamment qui suivent dans le classement des géants mondiaux trusté par les acteurs de la tech) ne peut qu'amener une réflexion de fond sur leur rôle sociétal, leur responsabilité et leur rapport au commun.

A ceux qui douteraient encore, il suffit de présenter les chiffres de cette toute-puissance bien contemporaine. Les cent plus grosses compagnies américaines produisent ainsi à elles-seules près de la moitié de la richesse nationale. L'enseigne McDonalds compte en son sein près de 1,8 millions d'employés. C'est presque autant que le géant Walmart qui salarie quant à lui pas loin de 2 millions de personnes. Autre secteur, autre titan : la capitalisation boursière d'Apple atteint les 1 000 milliards de dollars, c'est presque la moitié du PIB hexagonal. Le premier gestionnaire d'actifs au monde, BlackRock a la charge de plus 6 500 milliards de dollars, c'est plus que le budget de n'importe quel état. Et la liste est longue. Après avoir atteint de telles échelles, il devient évident que les compagnies concernées ne peuvent se contenter de seulement produire de la richesse. Si les entreprises, notamment les plus importantes, ne s'investissent pas en politique pour rendre le monde vivable, alors qui ? Pour reprendre une des maximes du blockbuster Spiderman : « Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités ».

L'engagement, une responsabilité vis-à-vis des employés

Ce constat, beaucoup le partagent, et pas seulement parmi les CEOs et autres entrepreneurs. La pression s'exerce d'ailleurs de toutes parts : employés, réseaux sociaux et même les clients expriment au diapason les mêmes préoccupations et les mêmes aspirations. Pas plus tard que fin janvier, 300 employés d'Amazon publiaient ainsi un texte sur Medium pour alerter sur l'empreinte carbone pharaonique que suscitent les activités du géant mondial de la livraison. Sarah Tracy, une des employés du groupe ne mâche pas ses mots : « En tant qu'employés d'Amazon nous sommes responsables non seulement du succès de l'entreprise mais aussi de son impact ».

Cette tendance à l'affirmation des employés n'est pas nouvelle, mais force est de constater qu'elle est imposée sans ménagement par les plus jeunes. Les millennials sont à l'image de leur époque : plus engagés, plus attentifs aux enjeux sociétaux comme écologiques et à la recherche d'une structure qui donne un sens à leur activité et leur quotidien. En 2011 déjà, PWC démontrait dans une étude qu'un tiers de la jeunesse plaçait la réputation de l'entreprise en premier dans ses choix, loin devant le poste (24%) ou encore le niveau de salaire (21%).

Il devient alors évident que pour les entreprises, la responsabilité sociétale et environnementale n'est plus seulement optionnelle, mais clairement déterminante pour attirer et fidéliser les talents, en particulier parmi les nouvelles générations. Certaines organisations l'ont bien compris. Elles mobilisent leurs énergies et celles de leurs parties prenantes vers la réalisation de cette raison d'être différenciante et fidélisante. Citons dans des secteurs différents, Décathlon, Maïf, Michelin, Octo Technology, TheBody Shop, Patagonia, Nature et Découverte, Natura, Mustela ou encore Make.org.

Pression externe

La pression est aussi externe, tant les médias et les opinions publiques poussent les entreprises à prendre parti, à assurer leur part de responsabilité. Une tendance particulièrement visible aux États-Unis où les entrepreneurs sont nombreux soutenir des campagnes ou à s'imaginer en contre-pouvoir. Les décisions du gouvernement américain concernant les règles de regroupement familial à la frontière mexicaine ont ainsi donné lieu à une volée de déclarations de Google, Apple, Uber, Microsoft, Airbnb ou encore Twitter. Facebook est même allé jusqu'à récolter près de 20 millions de dollars pour épauler financièrement les migrants concernés, notamment sur le plan juridique. Les droits LGBT, le contrôle des armes à feu, le retrait de l'accord de Paris sur le climat sont autant de sujets qui ont ainsi fait réagir les rois de la Silicon Valley.

Pour les PDG et autres CEO, le temps presse. Chaque jour, c'est l'image même de l'entreprise qui semble se détériorer un peu plus. Et Internet met tout à nu. Les citoyens et les opinions publiques sont de plus en plus conscients et informés sur ces sujets. Les actions coup de poing menées par des citoyens en colère ne disent pas autre chose. Est-ce un hasard si le même Amazon, critiqué par ses employés, est aussi ciblé par des actions de blocage sur ses centres logistiques en France lors des derniers mouvements sociaux, que ce soit celui des Gilets jaunes ou la plus récente mobilisation contre la réforme du système de retraites ? Les attentes sont immenses et expriment une urgence. Il serait imprudent de ne pas considérer ces agissements avec attention.

Les citoyens qui bloquent sont souvent les mêmes que ceux qui consomment. Et la même attitude critique se retrouve, sans surprise, de plus en plus dans les arbitrages de consommation et d'achat. Rares sont les clients qui ne cherchent pas aujourd'hui à consommer chez des entreprises dont les visées sociétales et environnementales sont convaincantes. La crise du modèle de la grande distribution qui perd sans cesse des parts de marché en est un exemple flagrant. De plus en plus de citoyens voient dans les choix de consommation des actes possiblement politiques. Consommer bio, local, équitable ou même recyclable sont autant de réflexes qui se sont imposés en l'espace de quelques années dans les consciences. L'agriculture biologique a ainsi progressé de 2,9% en surface dans le monde en 2018. Plus largement,un rapport de KPMG a révélé qu'un nombre croissant d'investisseurs exigent que leurs gestionnaires de fonds spéculatifs intègrent des facteurs environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) dans le cadre de leurs activités d'investissement, 72 % des gestionnaires de fonds spéculatifs citant l'intérêt croissant des investisseurs comme le principal moteur de leur adhésion aux principes ESG.

Quel rôle politique pour les entreprises ?

Politiser l'entreprise, oui, mais dans quelle direction ? A quelle fin ?  La question se pose d'autant plus sérieusement qu'il serait illusoire de croire que l'ensemble de la communauté entrepreneuriale défend les mêmes valeurs. Le danger n'est-il pas de simplement déplacer le débat politique dans le monde de l'entreprise ?

Isabelle Kocher, à l'initiative d'un virage important à la tête du groupe Engie déclare : "créer le monde de l'énergie de demain, c'est l'ambition d'Engie, mais c'est aussi une réponse aux confluents de différentes « fractures », qu'elles soient économiques, sociales, énergétiques ou encore géographiques". Comme le remarque Pascal Demurger dans son dernier livre "L'Entreprise du XIXème siècle sera politique ou ne sera plus" : "Lorsque Google mène des recherches sur l'hybridation entre l'homme et l'intelligence artificielle, son rôle politique est évident et son impact plus important que celui de bien des Etats dans le monde."  Et de poursuivre :

"Les entreprises qui parviendront à dépasser une simple logique malthusienne d'arbitrage entre leur contribution attendue et leur performance pour arriver à nourrir l'une par l'autre sortiront victorieuses. Ce seront de véritables entreprises politiques, pleinement entreprises par le niveau de leur performance, pleinement politiques par l'importance de leur contribution au mieux commun. Pour ma part, je suis convaincu que ce seront les entreprises gagnantes du XXIème siècle. L'entreprise capitaliste a démontré son efficacité pour produire des biens et des services en quantité; l'entreprise politique devra, en plus, démontrer son efficacité pour garantir une vie collective de qualité pour les générations présentes et futures."

Rappelons-nous simplement que le rôle de l'entreprise est, de base, politique. Faire des affaires est fondamentalement politique. N'en déplaise aux sceptiques, même la vision contraire, qui voudrait voir dans l'entreprise une entité uniquement et seulement dédiée à la recherche de profit est politique ! La politique en tant que vision partisane du monde est partout et en chacun. Il est temps que les responsabilités qui vont de pair soient enfin assumées.

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Commentaires
a écrit le 02/03/2020 à 20:27 :
Luc Bretones de par sa formation Centrale Marseille et ses fonctions de cadre supérieur de grand groupe ne pourrait pas tenir un autre discours. S'il connait bien l'entreprise (au moins dans ses secteurs…) il connait bien moins la politique et aurait besoin d'ouvrir ses regards sur d'autres secteurs de la société pour se permettre de tels jugements. Non mon cher Bretones, la finance et l'industrie et les services ne sont pas l'exclusif fondement de la société (je parle là aussi en tant qu'Ingénieur et ancien Industriel, Patron, pas employé…) . Il faudrait faire un peu plus de Philo, d'études sociologiques de base car, si la Finance a pris le pas sur l'Industrie et les affaires en général, ses attitudes oligarchiques et sa gestion inféodée à la recherche permanente du pouvoir vont creuser le fossé dans lequel elle va s'enfoncer. De plus, lorsque l'on compare les attitudes des grandes Nations, Chine et US, la différence culturelle est énorme malgré les apparences et la théorie mondialiste ici exprimée ne convient pas à terme.
a écrit le 02/03/2020 à 18:01 :
Le coeur sur la main, qu'ils ont, nos ultra riches...Pour sûr. Les petites soeurs des pauvres version 4.0. Avec çà, fini les pauvres (vous me direz, c'est déjà le cas dans les mines africaines). Pauvre humanité, pauvre planète. Plus pour longtemps
a écrit le 02/03/2020 à 15:03 :
La démocratie aura disparu, remplacée par la ploutocratie, le jour où les dirigeants des entreprises géantes ne se contenteront pas d'influencer nos représentants politiques mais se comporteront comme nos représentants politiques, encouragés par des thuriféraires comme l'auteur de cette tribune.
a écrit le 02/03/2020 à 13:43 :
Les GAFA ont explosé les vieilles multinationales mondiales c'est évident mais pas difficile mais également, une bien meilleur unité de mesure, les multinationales américaines en quelques années à tel point que dorénavant c'est les autres qui doivent essayer de suivre.

Or les GAFA ont intérêt à terme à une démocratie virtuelle passant par le fait que tous les citoyens du monde soient connectés par internet donnant leurs avis sur les politiques à suivre et si les gens sont bien trop paramétrés à obéir à la classe dirigeante même en déclin total comme ils nous l'exposent un peu plus chaque jour ils sont dorénavant connecté à un réseau "peer to peer" (important le sens de ces 3 mots, très important) ne pouvant que nous mener irrémédiablement à ce mode de gestion de nos vies, à moyen et long terme.

Les GAFA en plus d'être ultras puissantes ont un but bien précis, des outils ultra efficaces mais d'abord et avant tout des politiciens mondiaux désastreux imposant leurs incompétences exponentiellement du fait qu'ils ne servent que les intérêts de quelques uns générant ainsi un rejet total de cette classe politique et de cette vieille classe dirigeante pataugeant dans sa cupidité.

Bref les GAFA ont juste à attendre que cela leur tombe dans les mains tout le boulot leur étant fait et bien fait par une oligarchie en déclin qui au lieu de vouloir s'opposer à ce à quoi ils sont le moins crédibles pour s'y opposer devraient plutôt réfléchir comment anticiper et favoriser peut-être même accélère le processus démocratique leur permettant ainsi d'en ressortir renforcés. Mais leur cupidité a anéantie toute forme de pensée ne sachant plus que compter actuellement ils sont incapables de penser.
Réponse de le 02/03/2020 à 17:33 :
On peut aussi estimer que si les GAFA n'ont pas autant de politiciens entre leurs mains cela ne vient pas que du fait de leur jeune age et que tous les autres ont déjà été achetés par la vieille oligarchie vu que s'offrant aux mieux payant les GAFA ont les moyens de renverser la table dans ce domaine là mais estimant tout simplement que la politique telle qu'elle est actuellement à savoir corrompue et complètement discréditée ne mérite plus d'y mettre le moindre centime dessus permettant ainsi d'en accélérer le processus de déclin.

C'est le moment de chercher à comprendre comment ces mastodontes fonctionnement parce que quand ils seront arrivés sans rien faire, après seulement avoir laissé la nullité de notre classe dirigeante faire tout le boulot, à une démocratie virtuelle il faudra les surveiller de vraiment très près.

Parce que franchement vu votre état de servilité tacite, vous autres politiciens ne vous attendez surtout pas à ce que les gens vous sortent de là hein ? Même vos médias pourront dire tout ce qu'ils veulent la classe dirigeante est allée tellement loin dans le mépris de l'humanité et la destruction de son environnement que la plupart vous regarderont tomber sans bouger, au mieux avec un peu de curiosité mais surtout avec un plaisir non dissimulé.
a écrit le 02/03/2020 à 11:18 :
Le ventilateur intellectuel de l'entrepreneur. Les concessions de pouvoir du politique au bénéfice d'autres organisations humaines doivent cessés, tout simplement. Quelle inculture politique et historique faut il avoir pour penser de telles inepties de conversations de comptoirs.

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