OPINION. Malgré des finances en berne, l'État a annoncé son entrée au capital de Sanofi, dans le cadre de l'affaire Opella. Une position globalement saluée par la critique, que le député des Hauts-de-Seine Philippe Juvin (Droite Républicaine) fustige.
Depuis l'annonce du rachat de 50% du capital d'une filiale de Sanofi par un fonds américain, partout, résonne l'air du fleuron national menacé par les rapaces étrangers, sauvé par « l'État stratège ». Nous venons en effet d'apprendre que l'État, bien qu'impécunieux, avait décidé d'entrer au capital de Sanofi pour 150 millions. Cette décision a sans doute pour but de démontrer que les autorités agissent, qu'importe leur efficacité. Mais coûteuse et sans doute inutile, cette décision témoigne surtout d'une quadruple myopie économique que nous payons cher.
Première myopie, le statu quo toujours préféré à l'innovation. La raison ? L'incompréhension profonde des innovations en matière de santé. La vente d'une partie de la filiale de Sanofi obéissait à une logique d'investissement assez simple, dont l'objectif était de monter en gamme sur le plan technologique. Sanofi escomptait un milliard d'euros qu'elle aurait alors investi dans de nouveaux produits comme l'ARN messager. L'idée était intelligente, même si quelques informations sur la procédure utilisée méritaient d'être éclaircies. Mais l'État a voulu intervenir... Or, subventionner de vieilles molécules comme le paracétamol déjà commercialisé à bas prix par les Chinois pendant que les Américains financent des innovations disruptives, c'est le risque de devoir dépendre un jour de ces derniers pour les médicaments innovants que nous n'aurons ni inventés ni produits.
Deuxième myopie, la chimère des aides publiques. L'entreprise Sanofi a, par le passé, bénéficié de dizaines de millions d'euros pour la construction et la modernisation d'usines, ainsi que de 1,5 million d'euros de Crédit Impôt Recherche. L'élégance aurait voulu que Sanofi reverse à l'État ces subventions, mais laissons cela de côté... Ce qui frappe surtout, c'est l'inefficacité de l'État quand il se pique de jouer aux industriels. Quand il décide de fabriquer du principe actif du paracétamol en France alors que la Chine le produit déjà à un très bas coût, il balade le contribuable français, car cette concurrence chinoise rend nos usines non-rentables, avant même leur ouverture. Mais il y a plus.
Comble de l'absurde, loin d'aller vers l'innovation, 81 % des subventions de l'État vont à des entreprises qui appartiennent... à l'État.
Le fait que le secteur pharmaceutique français soit contraint de se financer à l'étranger malgré les aides massives de l'État, devrait nous interroger. Une explication réside dans le fait que les dispositifs d'aides publiques favorisent surtout les grosses entreprises qui produisent des technologies déjà arrivées à maturité, mais vont très peu à l'innovation disruptive. Les start-ups tournées vers les technologies du futur à très forte valeur ajoutée sont très peu aidées du fait du mur infranchissable des obstacles bureaucratiques aggravés par l'absence de connexions politiques. Les mêmes raisons font que les TPE/PME ne captent qu'un tiers de l'enveloppe totale du Crédit Impôt Recherche. Comble de l'absurde, loin d'aller vers l'innovation, 81% des subventions de l'État vont à des entreprises qui appartiennent... à l'État.
Troisième myopie, la méconnaissance des causes de pénurie de médicaments. Dans un monde concurrentiel, il faut comprendre que les usines ne vendent pas les médicaments qu'elles produisent dans leur pays d'implantation, mais dans les pays qui paient le mieux. Or, via l'Assurance maladie, la France paie moins que ses voisins. Quand les chaînes de production se tendent, la France n'est pas la première servie et souffre de pénurie. L'Allemagne vient justement d'augmenter de 10% les prix des génériques pour se garantir un meilleur approvisionnement. La présence d'une usine de paracétamol en France n'est donc pas en soi une arme contre la pénurie.
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Quatrième et dernière myopie, celle des hommes politiques, certains de savoir ce qui convient le mieux aux acteurs économiques eux-mêmes. Pourquoi les entreprises innovantes choisissent-elles de s'implanter, d'investir, ou tout simplement de rester dans un pays ? Parce que le climat des affaires y est stable et favorable au développement de leur activité : un pays où on peut faire des affaires en ayant la garantie de conserver son capital, avec un cadre juridique et fiscal stable, à l'abri des conjonctures politiques. Or, notre frénésie fiscale et réglementaire fait peur. Pour reprendre l'exemple de Sanofi, quel signal donne-t-on aux investisseurs susceptibles de venir en France, quand on menace de bloquer une opération de rachat ou de faire rentrer l'État dans le capital d'une entreprise privée ?
Plus que d'aides, les entreprises ont besoin de liberté, de transparence et de stabilité.
De manière générale, de nombreux acteurs politiques croient qu'ils peuvent passer au-dessus des lois économiques. Ils ignorent qu'à force de taxer les entreprises (la France est championne du monde des charges patronales), elles partent prospérer ailleurs. À force de réglementer et limiter artificiellement le prix des médicaments, les entreprises pharmaceutiques commercialisent leurs produits à l'étranger (comme en Allemagne). À force de refuser la création de fonds de pension et de taxer le capital, l'épargne des Français est insuffisante pour financer les entreprises, qui doivent donc recourir à des fonds étrangers. Si nous voulons renouer avec la prospérité, une autre vision de la société est nécessaire. Plus que d'aides, les entreprises ont besoin de liberté, de transparence et de stabilité. Elles ont besoin d'un État qui joue son rôle, sans se prendre pour un entrepreneur. Sinon l'État, loin d'être une solution, deviendra le plus grave problème de l'économie. S'il ne l'est déjà.