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Marché de la drogue en Afghanistan: l'autre victoire des talibans

Jonathan Goodhand (*)

Publié le 18 août 2021 à 11:00 - Mis à jour le 18 août 2021 à 11:01

pavot

La production d’opium génèrerait actuellement environ 2 milliards de dollars de chiffre d’affaires par an.

DR

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OPINION. L’offensive des combattants islamistes leur a permis de prendre la main sur les principales régions de la culture du pavot et des routes pour acheminer la production vers les pays voisins. Par Jonathan Goodhand, SOAS, University of London (*)

La longue guerre en Afghanistan a atteint un tournant le dimanche 15 août lorsque les talibans ont investi le palais présidentiel à Kaboul après la fuite du président Ashraf Ghani qui a reconnu leur victoire. Cette prise de pouvoir intervient à l'issue d'une offensive au cours de laquelle une douzaine de villes majeures du pays sont tombées aux mains des combattants islamistes en quelques jours.

Parmi celles-ci figure notamment Zaranj, une ville frontalière poussiéreuse de quelque 50 000 habitants située à la frontière afghano-iranienne, dans le sud-ouest du pays. Bien que géographiquement et politiquement marginal, Zaranj fut le premier centre provincial à tomber.

Au cours des semaines précédentes, les avancées des talibans concernaient d'abord des zones rurales, avec la prise de contrôle de plus de la moitié des 421 districts du pays. Mais enhardis par ces succès et par le moral en berne des forces armées afghanes, les combattants se sont tournés vers les grands centres de population. Après leur percée à Zaranj, ils ont ainsi repris la ville voisine de Farah et sept autres capitales provinciales du nord.

Cette offensive a été favorisée par le soutien du Pakistan aux talibans, ainsi que par la libération de 5 000 combattants emprisonnés, une condition de l'accord conclu en février 2020 avec les États-Unis qui engageait Washington à retirer ses troupes du pays. Les pourparlers de paix ultérieurs, soutenus par les puissances internationales et régionales, n'ont pas réussi à endiguer la violence ou à proposer un plan de paix crédible.

Cependant, l'échec du processus de paix ne suffit pas à expliquer la situation : des facteurs économiques influencent également les événements en cours, dont le commerce de l'opium et de l'héroïne que la dizaine de milliards de dollars investis par Washington depuis 2002 dans la lutte anti-drogue n'ont pas réussi à endiguer.

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L'histoire se répète

Cela nous ramène à Zaranj. Ce n'est pas une coïncidence si les talibans se sont d'abord concentrés sur les villes frontalières, car celles-ci ont une importance économique considérable. Les combattants contrôlent désormais une dizaine de points de passage internationaux. Outre Zaranj, ils ont Spin Boldak, une porte vers le Pakistan, Islam Qala, le principal point de passage vers l'Iran, et Kunduz, qui leur confère le contrôle des routes vers le Tadjikistan.

L'histoire récente a largement démontré l'importance de ces villes. Lorsque les factions en guerre en Afghanistan ont cessé de recevoir une aide militaire et financière, principalement de la part des Russes, à la fin des années 1980, puis de la part des Américains, le contrôle du commerce est devenu essentiel.

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Photo d'illustration (Crédits : DR)

Évolution de la surface dédiée à la culture du pavot entre 1994 et 2020 en Afghanistan (en hectares). Unodc.org (mai 2021).

Cela comprenait notamment l'économie de la drogue, qui s'est développée massivement à partir du début des années 1990 pour aujourd'hui générer environ 2 milliards de dollars de chiffre d'affaires, un montant qui représente 10 % du PIB national. Selon d'autres estimations, entre 4 et 5 millions de personnes (sur une population totale de 25 millions d'habitants environ à l'époque) étaient impliquées dans la filière dans les années 2000.

Ce phénomène se reproduit aujourd'hui. Dans les années 1990, par exemple, Zaranj était une sorte de Far West qui s'est développé comme plaque tournante du commerce illicite, s'appuyant sur des connexions transfrontalières de longue date entre les tribus baloutches spécialisées dans la contrebande de carburant, de drogues et de personnes.

Des activités similaires s'y poursuivent aujourd'hui : l'opium et l'héroïne, provenant des champs de pavot des provinces voisines de Farah et du Helmand, passent en contrebande de l'autre côté de la frontière. Tout comme le trafic d'êtres humains, qui est en plein essor.

En parallèle, Zaranj est devenue une ville de passage clé pour le commerce légitime, notamment pour le carburant, les matériaux de construction, les biens de consommation et les denrées alimentaires. Situé sur la route reliant Kaboul au port iranien de Chabahar, le gouvernement afghan a investi dans les infrastructures frontalières dans le cadre d'un effort plus large visant à renforcer les relations avec l'Iran et à réduire sa dépendance vis-à-vis du commerce avec le Pakistan.

Ce mélange de commerce licite et illicite a permis de débloquer des investissements étrangers et d'attirer une population croissante des régions avoisinantes, tout en constituant une importante source d'impôts. En effet, les droits d'importation représentent aujourd'hui environ la moitié des recettes intérieures du gouvernement afghan. Islam Qala génère à lui seul plus de 20 millions de dollars américains par mois.

Ainsi, le contrôle de ces points de passage clés remplit les coffres des talibans, à un moment où le financement externe des donateurs internationaux est en baisse. Il permet également aux talibans d'imposer des restrictions économiques sur les produits importés, tels que l'essence et le gaz, ce qui leur donne une influence supplémentaire. La perturbation des flux d'importations et d'exportations a d'ailleurs déjà affecté les prix du carburant et des denrées alimentaires.

La culture du pavot explose

Les talibans contrôlent donc désormais une grande partie de l'économie afghane, dont la production du pavot et les routes commerciales de la drogue vers le Pakistan, l'Iran et le Tadjikistan. Ce contrôle apparaît encore plus essentiel que par le passé. En effet, selon la dernière enquête de l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime, la superficie des terres afghanes affectées à la culture du pavot a augmenté de 37 % en 2020 après une décrue ces dernières années. Une augmentation qui concerne en premier lieu les régions du sud et de l'ouest du pays.

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Photo d'illustration (Crédits : DR)

Évolution de la surface dédiée à la culture du pavot entre 2019 et 2020 dans les provinces afghanes. Unodc.org (mai 2021).

Cette évolution est liée à une série de facteurs, dont l'instabilité et les conflits politiques, les sécheresses dévastatrices, les inondations saisonnières importantes, la diminution des financements internationaux et des possibilités d'emploi.

Cette tendance est aujourd'hui appelée à se poursuivre, car les moteurs structurels de l'économie de l'opium - conflits armés, faible gouvernance et pauvreté généralisée - pèsent fortement. Tant dans les campagnes que dans les villes frontalières, l'économie de l'opium constitue en effet une importante bouée de sauvetage pour les Afghans, dont beaucoup vivaient déjà une crise humanitaire.

La recrudescence du conflit intervient ainsi alors qu'une grave sécheresse affecte le pays et fait grimper les prix des denrées alimentaires, tandis que l'épidémie de Covid-19 connaît par ailleurs une flambée. Depuis le début de l'année, quelque 360 000 personnes ont déjà été déplacées en raison de tous les troubles qui secouent le pays.

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Avec la victoire des talibans, il est donc peu probable que l'économie de la drogue connaisse un ralentissement. Certes, les combattants islamistes, qui avaient banni la culture du pavot en 2001 quelques mois avant l'intervention américaine, restent officiellement opposés aux drogues illicites, mais les moteurs sous-jacents restent trop puissants et la manne financière trop importante. En conséquence, le conflit actuel devrait contribuer à alimenter le marché mondial de l'héroïne, dont près de 90 % est produite en Afghanistan, ainsi que le problème croissant de la drogue dans la région.

The Conversation ______

(*) Par Jonathan Goodhand, Professor in Conflict and Development Studies, SOAS, University of London

La version originale de cet article a été publiée en anglais.

Jonathan Goodhand (*)

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