Médecins du Monde, l'État et l'industrie pharmaceutique : on refait le match ?

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(Crédits : DR)
Médecins du Monde pose le problème du prix très élevé de certains médicaments. Mais l'industrie pharmaceutique est-elle la seule en cause? Par Céline Soulas et Emmanuel Zenou, professeurs au Groupe ESC Dijon-Bourgogne

La dernière campagne choc de Médecins du Monde sur les tarifs de l'industrie pharmaceutique a déclenché beaucoup de réactions sur les réseaux sociaux et dans les rédactions, et soulève la bonne question du prix des médicaments et de la recherche de rentabilité dans cette industrie très lucrative.

 À partir du moment où on laisse gagner le point de vue de l'investisseur sur son investissement, la rémunération du risque pris sera forcément accompagnée de l'exigence de rentabilité. Et l'industrie pharmaceutique est une industrie fortement risquée : dix ans de R&D et un milliard d'euros d'investissement, deux à trois ans de démarches administratives et au final un seul médicament pour dix mille molécules criblées.

 L'industrie pharmaceutique n'est pas la seule blâmable

 Cela ne justifie bien sûr en rien les abus de positions dans les négociations avec les États, ni encore moins de considérer normal de penser que « la maladie est un marché rentable ». Certains traitements contre le cancer ont vu leur prix exploser, représentant près de 10% des dépenses d'Assurance Maladie en 2015 contre 6,6% en 2007. Par-delà l'Atlantique, le constat est tout aussi alarmant : 1,2 mois de vie en plus en oncologie aux États-Unis coûte 80.000 dollars !

 Mais s'arrêter à ces chiffres et accuser l'industrie pharmaceutique de tous les vices est cependant réducteur. Tout d'abord, le prix d'un médicament est déterminé par sa valeur ajoutée (Amélioration du Service Médical Rendu) et non par le seul coût de revient pour le laboratoire qui le met sur le marché. Aussi, des prix élevés viennent ici marquer l'utilité sanitaire et sociale d'un médicament nouveau, et pas seulement participer à la lucrativité du laboratoire innovant.

Par ailleurs, les structures publiques pourraient-elles assumer de tels coûts de R&D ? L'État français serait bien en peine de financer la recherche pharmaceutique avec une dette publique de plus de 2000 milliards d'euros. Rappelons, à ce sujet, les projets de coupes budgétaires dans la recherche qui était au programme il y a quelques mois.

 Chaque pays membre de l'UE est donc maître dans sa manière d'aborder les soins et est responsable de ses choix de financement et de prix. C'est le principe de subsidiarité. À ce titre, les modèles de prix existants sont très divers (1) et leur étude peut participer à ouvrir le débat sur l'opportunité de revoir notre modèle économique en matière de santé, au-delà d'une seule dénonciation provocatrice.

 Revoir globalement le financement de la santé

 Et si la France allait regarder de plus près les modèles de "Risk Sharing" et de "True Risk Sharing" ? Le laboratoire n'est rémunéré que si le patient répond au traitement ; s'il ne répond pas, le laboratoire rembourse la totalité du prix du traitement dans le premier modèle, et partiellement (50%) dans le second.

 Le paiement à la performance pourrait donc avoir du sens dans un contexte de rationalisation de la dépense publique. Cela nécessiterait cependant des outils de suivis médicaux nouveaux et toujours plus coordonnés. Car finalement, quels que soient les États, ces derniers « achètent » de la bonne santé, et non pas un médicament.

 Plus globalement, il n'y a pas que l'innovation thérapeutique qui est facteur de bonne santé et ce n'est pas en investissant uniquement dans le dernier produit innovant que la population sera en meilleure santé. L'État va devoir investir dans l'éducation, les styles de vie, l'alimentation, la lutte contre la pollution, l'hygiène, l'eau potable, la génétique... Il va devoir arbitrer entre prévention et curatif.

Tout ceci a un coût. Et la campagne de Médecins du Monde a le mérite de nous inciter à regarder en face les choix de société que nos pays réalisent. Le scandale provient davantage de ce qui peut apparaître comme une censure sur ces questions, suite au refus de diffusion de cette campagne par les annonceurs.

 Le vrai débat dont personne ne semble vouloir est surtout celui-ci : la recherche de profit et de rentabilisation de cette industrie, aussi légitimement dérangeante soit-elle, est aussi la conséquence de ce qui ressemble à une fuite de l'État sur les questions de sa place et sa responsabilité dans le financement de la recherche pharmaceutique.

 Céline Soulas et Emmanuel Zenou, professeurs au Groupe ESC Dijon-Bourgogne

(1) V.Paris & A. Belloni (2013), Value in pharma pricing, OCDE Heakth Working Papers, n°63.

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