Municipales : quand le peuple confirme sa sécession

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Jean-Christophe Gallien.
Jean-Christophe Gallien. (Crédits : Reuters)
OPINION. Trois France cohabitent. Une France des métropoles, une France des territoires et une troisième, la seule victorieuse, celle de la sécession démocratique. Celle de l'abstention, celle qui vote blanc ou nul et celle aussi qui ne s'inscrit même plus sur les listes électorales. Par Jean-Christophe Gallien (*), professeur associé à l'Université de Paris 1-Panthéon Sorbonne, président de j c g a.

Quelle terrible fessée pour notre classe politique et quelle défaite pour la France démocratique que ce scrutin des municipales. Une élection sacrifiée, maintenue dans un contexte sanitaire, économique et démocratique chaotique et écartelée entre 2 tours précédés d'une campagne anorexique. Il s'agit d'un échec qui ne peut pourtant pas être imputé seulement au coronavirus. Car l'abstention de 2020 puise son énergie dans la progression continue de la sécession du peuple.

Les 3 France

Trois France cohabitent. Une France des métropoles, une France des territoires et une troisième, la seule victorieuse, celle de la sécession démocratique. Celle de l'abstention, celle qui vote blanc ou nul et celle aussi qui ne s'inscrit même plus sur les listes électorales. Une troisième France qui tourne le dos à l'offre politique même si elle émet, depuis les rues physiques et surtout digitales, une vraie demande de politique. Cette France du refus largement majoritaire grossit encore. Elle renvoie les différents mouvements et partis à une légitimité qui s'affaiblit.

D'élections en élections, le peuple français confirme sa sécession

Après les « gilets jaunes », après les grèves contre la réforme des retraites, loin des 150 citoyens tirés au sort de la Convention citoyenne pour le climat, des pans entiers de notre société quittent l'espace de la représentation. Malgré l'épisode de la « révolution » Macron, la profonde crise démocratique s'est enracinée. Une fronde civile et citoyenne se propage dans la durée.

La défaite est dans tous les camps

Même la « vague » écologiste qui gagne cette élection au cœur de la France des métropoles et des grandes cités, même Les Républicains et les socialistes qui conservent le leadership dans la France territoriale, même le Rassemblement National qui a refusé l'obstacle en limitant ses espaces de confrontation... tous doivent s'interroger sur l'échec général de la participation. Et que dire de La République en Marche présidentielle qui, anémique, prend une gifle violente même pour un parti au pouvoir.

Il ne faut pas se cacher derrière l'anesthésie électorale du Covid-19. Et l'on ne peut opposer aux citoyens une accusation en inconséquence ou en incompétence politique. C'est l'offre proposée qui n'imprime plus. Évanescente, la campagne a dépassé tous les records de mollesse et d'effacement. Vous n'allez pas voir un film si le casting, l'histoire et son sujet ne vous plaisent pas, et si au surplus, aucune promotion ne tente de vous convaincre d'aller au cinéma. C'est pareil en politique.

L'un des visages d'une migration citoyenne

Pire, l'abstention politique et électorale n'est qu'un des visages d'une impressionnante migration citoyenne. Un divorce de plus en plus profond s'est installé entre la République des citoyens et celle des élites quelles qu'elles soient. La crise de confiance est totale. La rupture se rapproche encore.

L'attaque sanitaire qui tarde à s'éteindre et menace de revenir, l'aggravation annoncée des épreuves économiques et sociales, la permanence des tensions identitaires... les demandes répétées à l'usure qui ne reçoivent pas de réponses suffisantes jusque dans le réel fabriquent une expérience individuelle et collective désormais généralisée d'une incertitude de tout. Et surtout chez les Français, un sentiment qui s'affirme de plus en plus : les politiques, les gouvernants sont comme eux-mêmes perdus, sans repères, sans vision, pire, sans pouvoir face aux fruits amers de la mondialisation.

« Les ilotes et les élites »

Jean Baudrillard l'écrivait en 1995, dans un texte prophétique : « Les ilotes et les élites ».

« Nous vivons dans une réalité politique parfaitement dissociée. D'un côté, la classe politique, micro-société parallèle secrètement en chômage technique [...] vouée semble-t-il à l'unique tâche de se reproduire, dans une confusion endogamique de toutes les tendances [...]. De l'autre, une société « réelle » de plus en plus déconnectée de la sphère politique. Toutes deux, s'éloignant l'une de l'autre à une vitesse grand V, semblent plus ou moins destinées à dépérir ou à se désagréger chacune dans leur coin ».

Le temps est vraiment, comme le dit Emmanuel Macron, à l'invention politique. Mais pas seulement de lui-même.

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(*) Par Jean-Christophe Gallien
Politologue et communicant
Président de j c g a
Enseignant à l'Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Membre de la SEAP, Society of European Affairs Professionals

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Commentaires
a écrit le 03/07/2020 à 17:09 :
Bien d'accord avec l'auteur.Enfin quelqu'un qui ne jacasse pas avec les professionnels du discours. C'est la pire déroute démocratique à laquelle on ait assisté depuis longtemps. On peut se demander quelle est la part du Covid dans ces résultats. Les hommes politiques qui ont voulu à tout prix cette élection devraient se mordre les doigts si tout au moins ils ont la moindre conscience démocratique. Pas de campagne électorale, pas de débat, à quoi servent ces élections? Quelle légitimité pour les maires élus? La rue vient-elle de prendre le pouvoir? Quand un système est à l'agonie, il faut le changer mais par quoi? Nous verrons, peut-être le temps des gilets jaunes est venu.
a écrit le 03/07/2020 à 12:04 :
Merci à La Tribune pour cet excellent édito qui dit tout, à travers une juste synthèse de ce que sont devenues les choses. Pourtant, nous étions très nombreux à le voir venir, cet état d'un non-Etat. Un trop jeune Président, sans expérience solide de terrain, de la Géopolitique, (à un point tel qu'il alla jusqu'à dire que notre Etat n'était pas souverain !) a été élu, justement, par ce vide politique, représenté par une forte abstention. Le mot majorité a perdu son sens, car une République dite démocratique peut-elle être présidée par un Président qui n'obtient même pas une trentaine de pour-cent de voies de son Peuple? L'ennui dans tout cela, c'est qu'un brouillard intense cache l'horizon et que, paradoxalement, on navigue à vue...
a écrit le 02/07/2020 à 19:07 :
C’est toujours la même chose en France :
Ça soule , on veut voir d’autres têtes avec de nouvelles idées et surtout des gens ordinaires sans fortunes et pas accrocs à l’argent .
a écrit le 02/07/2020 à 17:13 :
Une sécession qui va cesser ça c'est sûr.
a écrit le 02/07/2020 à 16:15 :
N'exagérons rien : des élections municipales qui se terminent par une vague écolo et une ville du Sud de plus de 100 000 habitants gagnée par l'extrême droite, ça a un petit air de déjà vu.
Un truc qui doit arriver tous les 15 ans en moyenne : on ne se refait pas.
a écrit le 02/07/2020 à 14:03 :
La seule manière de réactiver le sens civique est d'instaurer le vote obligatoire.
Suggestion faite depuis plusieurs années me concernant.
C'est responsabiliser et faire front contre l'individualisme qui est la cause majeure de l'abstention.
Droit et devoir sont les deux pieds pour reconstruire la responsabilité citoyenne.
Réponse de le 02/07/2020 à 19:05 :
Il ne peut pas avoir d’obligation sans reconnaissance du vote blanc et sans mettre en place un vote en ligne , plutôt « pour pour l’interdiction des procurations « 
( qui est « un sujet d’abus « 
chez certains ...)
Réponse de le 03/07/2020 à 12:10 :
DISRUPT…..pour le politique et afin d'excuser ses carences, c'est toujours la faute des autres, surtout du peuple, bête, ignorant, égoïste ! Seriez-vous un homme politique? Droit et Devoir sont portés par des dirigeants (manager…) qui en donnent l'exemple et la matière. Vu votre pseudo, vous ne pouvez tout de même oublier cela.
a écrit le 02/07/2020 à 12:28 :
Je revendique le terme sécession, que j'ai employé pour vous répondre il y a plusieurs semaines sur un sujet proche... mais comme il me semble que ma réponse avait été censurée sans raison apparente (une grande spécialité de LT) je ne vous en tiens pas rigueur ... :-)

Pour moi les français sont entrés en sécession de l'Etat, c'est évident sur le plan politique, mais c'est aussi apparent sur le plan social. Il y a plusieurs millions de français qui sont sortis des statistiques officielles de chômage (le fameux Halo), qui sans être des criminels, conduisent sans permis des véhicules sans contrôle technique ni assurance, qui survivent tant bien que mal en marge de la société.

Une part importante de nos concitoyens ne perçoivent plus la pertinence de voter pour des gens qui semblent avoir perdu tout pouvoir de décision (maires, députés, sénateurs...) et ne sont plus un recours en face d'un pourvoir présidentiel vécu comme monarchique, autoritaire et brutal.

Tous les piliers de la démocratie et de la républiques sont en train de foutre le camp.
L'institution présidentielle, l'équilibre des pouvoirs, l'impartialité de la justice, la pertinence de l'action de la police, la solidarité nationale, les libertés publiques et privées (et de les faire connaître sans être gazés).
C'est pas mieux sur le plan économique et sur l'image que nous pensons donner de la France dans le monde.

La problème n'est pas récent, mais Macron a une énorme responsabilité sur l'évolution politique de ces dernières années
a écrit le 02/07/2020 à 12:14 :
Le contexte "Covid" en a refroidit plus d'un suite au 1er tour, il faut comparer ce qui est comparable et pas n'importe quoi !
a écrit le 02/07/2020 à 12:08 :
Quand les élites politiques méprisent le peuple à ses dépens, le peuple fait sécession. C'est la loi naturelle de la démocratie. Le rôle de l'Etat démocratique n'est pas de protéger les gens, ce qui en fait des vassaux et des serfs selon le droit le plus pur du Moyen Age, mais de garantir les droits des citoyens et leurs pouvoirs libres. Ainsi s'installe la tyrannie en créant la secession entre protecteurs et protégés "de sorte qu'elle rende la nature elle-même complice de l'inégalité politique" selon Condorcet.
Réponse de le 03/07/2020 à 12:26 :
Oui, Boule, cela est bien dit. L'ignorance de l'Histoire (ou la non volonté de la prendre en compte) est un fait devenu courant chez nos politiques. A tel point qu'on la désapprend même à nos jeunes collégiens. Je pense que le mot "élite" a perdu beaucoup de son sens et c'est presque un oxymores que de l'associer à "politique"...
a écrit le 02/07/2020 à 10:14 :
Je ne vote plus après le référendum sur la constitution Européenne (2005) et le traité de Lisbonne (2007).
A quoi bon voter? Soit il y a un faux choix (untel ou Marine), soit notre avis démocratique est bafoué sans vergogne.
Je ne vote plus non plus parce que les gens comme moi (bac+5, distinctions professionnelles) sont stigmatisés comme étant des idiots issues des "quartiers" ou des "territoires".
Le simple fait de ne plus habiter Paris est stigmatisé ("quartiers", "territoires").
On nous parle tous les jours de la répression à Hong-Kong, mais c'est du pipi de chats à coté de celle qu'on subit les gilets jaunes.
Pourquoi voter pour un régime autoritaire, qui veut juste un vernis de légitimation via le vote? La France est devenue une sorte de Hongrie/Pologne.
Réponse de le 02/07/2020 à 12:07 :
Nous sommes des clones !

La nuit je rêve parfois que Paris soit un pays à part entière séparé vivant sa propre vie, et que les régions soient les véritables acteurs, cela permettrait de sentir son effet sur le monde qui nous entoure.
a écrit le 02/07/2020 à 9:12 :
Merci beaucoup d'écouter les français et non d'interpréter les chiffres selon vos intérêts à savoir ce que nous font 90% des médias de masse.

Oui nous sommes nombreux à avoir trouvé l'abstention colossale sur ces élections sans que qui que ce soit sur les plateaux télés et radios ne s'en émeuvent car paramétrés à faire avec pas grand chose.

La peur de certains de se voir contaminer par le covid ? Ce n'est pas impossible mais ne pouvant expliquer cette défaillance majoritaire, car tout de même on parle de plus de 55% des électeurs qui ne se sont pas déplacés. Sur des élections locales cela doit être historique.

Mais l'histoire des élections a quand même été sacrément rapide, au début les gens votaient par convictions puis ensuite voyant qu'ils votaient pour des gens motivés d'abord par leurs seuls intérêts ou bien celui de leurs partis et amis, se sont habitués à voter contre les candidats qu'ils pensaient les moins compétents.

Ensuite, voyant que ça ne servait à rien non plus puisque de plus en plus difficile de distinguer le "bien" du "mal" ils se sont mis à voter pour des gens selon l'humeur du jour, il fallait bien se douter qu'à force ils finiraient par ne plus aller voter du tout.

Et franchement pour ces dernières présidentielles pour la première fois de ma vie je me suis abstenu et pour la première fois de ma vie j'ai enfin ressenti avoir exprimé mon véritable avis lors d'élections.

L'absence de choix n'aide pas non plus puisque remarquez quand même que nous avons battu un record de participation aux dernières élections européennes avec plus de 50% de votant, les élections européennes qui battent les municipales là aussi il y aurait beaucoup à dire.

Mais lors de ces élections européennes nous avions enfin une multitude de choix, un véritable régal, permettant d'en trouver au moins un correspondant sur au moins une idée majeure à nos attentes, pour ma part c'était le parti pirate et son idée sur la gestion de nos données numériques que je trouvais particulièrement pertinente et dans l'air du temps.

Mais voilà plus de choix différents sont exposés et moins nos politiciens souvent condamnés à ne servir les intérêts que de quelques uns sont capables de diversifier, de complexifier leur façon de penser l'enrichissant de multiples variables, prises de recul et mises en perspective.

Nous sommes habitués à obéir et suivre la classe dirigeante, celle-ci dorénavant totalement défaillante nous laisse entièrement livrés à nous-mêmes. Internet étant un outil permettant d'exprimer une multitude d'avis au final un inévitable outil démocratique même, tant que notre classe dirigeante sera livrée à la spirale du déclin, seule une autogestion, système permettant le mieux de prendre en compte de multiples idées et avis différents, semble adaptée à l'air de ce temps.

La 5 ème république était taillée sur mesure pour De Gaulles, avec de graves défaillances déjà à ce moment-là, il fallait bien se douter qu'avec des politiciens de plus en plus faibles car de plus en plus soumis à l'argent, De Gaulles ne faisant pas exception même si c'était plus l'idée des "grandes" familles à défendre à l’époque, que tout allait s'écrouler et ça y est nous y sommes.
Réponse de le 03/07/2020 à 12:33 :
Citoyen blasé. Votre analyse semble irréfutable, toutefois, concernant de Gaulle (et non De Gaulles) permettez-moi de vous dire qu'il fut le très rare exemple d'un individu détaché des "tutelles" de l'argent et de leurs détenteurs, et au service, (sans porter de jugement de valeur) intrinsèquement de l'Etat. Revoyez les archives et l'Histoire sur ce plan.
Réponse de le 04/07/2020 à 11:50 :
Je veux bien vous croire mais je vois qu'il n'a pas voulu faire de procès au collaborationnisme parce que les grandes familles françaises ont copieusement collaboré, je suppose alors que c'était peut-être seulement une calamiteuse approche de la problématique générant des drames exponentiels au sein de la population française, et je sais de quoi je parle.

IL n'était pas difficile de faire des procès symboliques pour chacun des français dont les actes ont entraîné la mort de français, cela aurait été au moins indispensable à faire, cet espèce de "allez c'est bon maintenant on oublie tout !" étant particulièrement indécent.

Fort possible qu'il ai eu mauvaise conscience par la suite mais pas de quoi le rendre entièrement propre désolé mais les faits sont têtus.
a écrit le 02/07/2020 à 8:49 :
Je ne suis pas allé voter au 2eme tour dans ma commune tout simplement parce qu’il n’y avait absolument aucun doute sur le résultat (triangulaire). Sans cela, même si « mon » candidat avait peu de chance de passer face au sortant, j’y serais allé.
Réponse de le 02/07/2020 à 15:01 :
Je ne vote plus, à aucune élection, depuis 2017.
Dans le Nouveau monde, le président de la république est désigné par un duo de procureuses manipulatrices et manipulées et par un jugeaillon haineux et partial. Comme Lucky Luke il tire plus vite que son ombre.
Le reste n’est que littérature et mise en scène.
Il y eut un temps où un homme avait, par lui-même, une vision pour sa patrie. C’est du passé.
Aujourd’hui, «on» demande aux présidents des assemblées parlementaires de fournir la vision manquante et introuvable. Pour plus de sûreté «on» institue on "assemblée" supplémentaire, aussi bidon que le concours Lépine.
La Constitution mentionne les projets de loi issus du conseil des ministres, les propositions de loi émises par l’une des assemblées. Et les élucubrations du concours Lépine comment seront-elles dénommées ?

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