Pourquoi Oxfam se trompe en préférant la redistribution à l'enrichissement

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(Crédits : Reuters)
OPINION. Comme chaque année, l'organisation non gouvernementale Oxfam a publié en amont du forum de Davos un rapport sur les inégalités dans le monde (1). Une opération de communication accrocheuse, lancée à l'échelle internationale le 20 janvier 2020. Un mot d'ordre : accréditer l'idée que les inégalités augmentent et que les gouvernements n'en font « pas assez » pour les réduire. Décryptage de 5 biais particulièrement emblématiques d'une démarche construite pour appeler à plus de redistribution. Par Nicolas Marques, directeur général de l'Institut économique Molinari.

Commençons par l'extrême pauvreté. La communication d'Oxfam tente d'accréditer « la mise en échec de la lutte contre l'extrême pauvreté ». Or, cette vision ne fait pas l'unanimité, loin de là. Les statistiques de la Banque mondiale montrent que dans les 25 dernières années, le nombre de personnes vivant dans l'extrême pauvreté a reculé de 1,1 milliard. Il a baissé de 60 % en dépit d'une augmentation de la population de 38 %. Alors qu'en 1990 presque 36 % de la population vivait avec moins de 1,90 dollar américain par jour, la proportion était de 10 % en 2015. Toutes les régions du monde affichent une baisse. L'Asie de l'Est-Pacifique et l'Europe-Asie Centrale ont été particulièrement performantes, avec un taux ramené à moins de 3 %. Même l'Afrique subsaharienne voit son taux de pauvreté reculer, en dépit des conflits et des déplacements associés. Le premier « objectif du Millénaire pour le développement » était de réduire de moitié le taux de pauvreté de 1990 à l'horizon 2015. Cette ambition a été réalisée dès 2010. Loin de s'en réjouir, Oxfam présente une vision alarmiste et partiale compte tenu des faits.

Réduire la pauvreté ou réduire les inégalités

Soulignons qu'il n'y a sans doute pas de lien entre réduction de la pauvreté et réduction des inégalités. Il est même probable qu'il faille choisir son combat, la réduction de la pauvreté pouvant s'accompagner d'une hausse des inégalités. La situation est particulièrement emblématique en Chine où la proportion de la population vivant avec moins de 1,90 dollar par jour est passé de 66,6 % en 1990 à 0,7 % en 2015. Dans le même temps, les inégalités augmentaient. Le 1% des Chinois les mieux lotis possèdent désormais 13,9 % des revenus, contre 8,1 % en 1990. Ils détiennent 29,6 % des richesses en 2015, contre 15,8 % 25 ans plus tôt. Vu des pays sortant de la pauvreté, la priorité est radicalement différente de celle d'Oxfam. Elle va au développement économique, quitte à créer des inégalités inhérentes aux différences d'enrichissements. L'histoire montre que la croissance est le meilleur remède contre la pauvreté.

Continuons avec les différences de revenus. De 1990 à 2016, la part des revenus des 50 % les plus pauvres est passée de 8,8 % à 9,7 % dans le monde. Dans le même temps, les revenus des 10 % les plus riches passaient de 51,1 % à 52,1 %. Difficile d'en déduire comme Oxfam que nous assistons à une « explosion des inégalités », d'autant plus que ces chiffres sont avant impôts et transferts sociaux. Certes, Oxfam affirme que les gouvernements « sous-financent les services publics », mais là encore l'argument est contestable. Les données de l'OCDE montrent que le ratio charges et impôts sur PIB continue de progresser. Il est passé de 31,9 % en 1990 à 34,2 % en 2017. Ajoutons qu'il existe en France un consensus pour dire que la part des salaires dans le partage de la valeur ajoutée a progressé depuis 1990, comme l'illustre un rapport récent co-signé par la CFDT, CFE-CGC, CFTC, CPME, Medef, et U2P.

Baisse des inégalités patrimoniales

L'approche choc d'Oxfam des inégalités de patrimoine suscite, elle aussi, des réserves. Elle passe sous silence un fait majeur souligné par Thomas Piketty, le pourfendeur phare des inégalités. Selon son Capital au XXIe siècle, les « inégalités patrimoniales se situent actuellement nettement au-dessous de ce qu'elles étaient il y a un siècle » suite à l'émergence d'« une classe moyenne patrimoniale possédant environ un tiers du patrimoine ». L'ONG préfère se focaliser sur les milliardaires, qui seraient à l'entendre aussi riches que les 50% les plus pauvres de l'humanité, pour appeler à plus de redistribution.

Or, toujours selon Le capital au XXIe siècle, les milliardaires possédaient 1,5 % du patrimoine en 2013. Dans le même temps, les 50 % des plus pauvres détenaient 4 % du capital en France ou 2 % aux Etats-Unis. L'enjeu n'est pas de redistribuer la fortune des plus riches, mais d'aider les pauvres à s'enrichir plus vite. Précisons que l'ONG a travaillé à partir des données bancaires intégrant les seules dimensions monétaires, sans valoriser le capital humain qui serait deux fois plus important selon la Banque mondiale. Conséquence l'agriculteur pauvre d'un pays en développement pourra être considéré comme plus riche qu'un jeune diplômé occidental ayant financé ses études par emprunt ou qu'un assuré social bénéficiant d'une couverture médicale à vie voire d'une pension de retraite.

La recherche d'un maximum de buzz

Soulignons enfin que le discours d'Oxfam présente systématiquement les faits de façon à générer un maximum de buzz au risque d'occulter des enseignements importants. Un exemple, l'ONG explique qu'une personne mettant de côté 8.000 euros par jour depuis 1789 n'accumulerait que 1% de la fortune du Français le plus riche. Elle omet de préciser que son calcul n'est vrai qu'avec un rendement nul. Cette somme placée à 4% nets d'inflation permettrait de constituer un patrimoine 900 fois plus élevé, représentant alors 9 fois la fortune du milliardaire en question. L'ONG dédiée à la lutte contre la pauvreté passe sous silence le rôle fondamental de l'épargne. Une impasse regrettable si l'on pense, comme Thomas Piketty, que le rendement sur le capital sera durablement supérieur au taux de croissance économique. Si tel est le cas, la démocratisation de l'épargne pourrait jouer un rôle clef dans la réduction des inégalités. Ajoutons qu'elle serait de nature à redistribuer les pouvoirs, comme le proposait Jean-Jaurès il y 110 ans lorsqu'il prenait position en faveur des retraites ouvrières par capitalisation.

La dernière étude d'Oxfam montre qu'il existe un grand fossé entre les stratégies de lutte contre la pauvreté et les inégalités avec, d'un côté, des démarches visant à plus de redistribution et, d'un autre, les approches misant sur l'enrichissement des individus.

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(1) Le rapport d'Oxfam est consultable ici.

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Commentaires
a écrit le 22/01/2020 à 8:56 :
Très bien votre argument pour démonter l'exemple de la fortune de B. Arnault ;) avec le rendement, on arriverait à 9 fois sa fortune ? Ouahh clap clap, il est pas si riche que ça alors ! Alors du coup, en épargnant 1000€,on arrive à a peu près sa fortune.. 1000€ par JOUR ! Par JOUR ce qu'un salarié au SMIC gagne en 1 mois ! Pendant 250 ans !
Désolé, votre argument ne balaie pas l'indécence..
a écrit le 21/01/2020 à 19:04 :
Bravo pour cet article qui conforte ce que je savais déjà : L'obsession de certains pour "l'égalité" est maladive, et basée sur du vent. Les inégalités n'ont jamais appauvri personne. Comme je dis souvent, l'argent ne se mange pas. Quand Bill Gates prend un repas, il ne mange pas dix kilos de viande.
a écrit le 21/01/2020 à 18:51 :
L’état ne se mouille sur rien

Ce sont les contribuables qui payent tout , c’est une réalité : certains font un patrimoine en deux générations... et ils sont obligés de payer aussi pour ceux qui ne peuvent pas accéder au logement , car ceux qui n’arrivent pas : sont des nouveaux arrivants d’autres pays membres ou des anciennes colonies.

Une personne qui a travaillé 30 ans en France reçoit la même retraite qu’une personne âgée qui vient d’arriver de l’étranger au titre d’une pension de vieillesse minimum sans aucune cotisation en France .

En fait il n’y a aucune valeur ni du travail , ni de la vie des gens qui sont actifs , ni de leur argent et les banquiers conseillent toujours au désavantage des populations...

Oxfram ou autres ONG marchent avec les clans des puissants : la présidente actuelle a fait voter une loi et le résultat que je détaille est due à cette loi ... elle voulait booster les crédits immobiliers, les abus et avantages donnés aux sociétés d’habitation sociaux au détriment des efforts des populations ( valeur du travail) pour essayer de faire un patrimoine depuis 2 générations ou plus ...

Cette personne est comme Macron , faut pas se leurrer et Macron il n’a jamais été de gauche , il est de droite .

beaucoup se mordent les doigts d’avoir voté un tel personnage sans respect pour personne et surtout pour les gens qui travaillent et font des heures pas possible pour presque rien et en plus par décrets , les gens sont dépouillés alors que les riches , sans limites , s’enrichissent toujours ++++ alors que les autres sont pressés comme des citrons , une personne qui a conscience n’aurait jamais proposé «  un tel projet de réforme pour les retraites «  c’est une honte et manque de respect total contre la population active salarié .
Réponse de le 22/01/2020 à 9:11 :
" reçoit la même retraite qu’une personne âgée qui vient d’arriver de l’étranger au titre d’une pension de vieillesse minimum sans aucune cotisation en France ."
il me semblait qu'il fallait avoir été dix ans sur le territoire en situation régulière, c'est erroné ? Donc ne pas être arrivé (avant-)hier.
a écrit le 21/01/2020 à 17:14 :
Je suis nul en statistiques, mais je peux prédire qu'en 1970 prés de 50% de la population mondiale vivait en dessous du seuil de pauvreté de 1.90 dollar américain par jour. Et probablement plus de 70% en 1920, et 95% en 1850. Ceci pour dire qu'en actualisant pas le seuil de pauvreté entre 1990 et 2015 votre raisonnement n'est pas sérieux. Il induit en erreur et est même totalement inutile sauf pour l'exploiter pour soutenir votre idée. En 2015 on n'achetait même pas un litre d'essence avec l'équivalent français de 1.90 dollar alors qu'en 1990 on remplissait un caddie au supermarché.
a écrit le 21/01/2020 à 15:01 :
Marrants tous ces gens qui pronent le droit à la différence, la sauvegarde de la diversité et qui pestent contre les inégalités.
a écrit le 21/01/2020 à 13:58 :
Amusante tactique. De part t d'autre on s'insulte. Votre thése aurait gagnée à un peu de rigueur.
Quelques perles pour s'amuser:
Ajoutons qu'il existe en France un consensus pour dire que la part des salaires dans le partage de la valeur ajoutée a progressé depuis 1990
vous prenez le point bas de la coube en oubliant qu'entre 1970 et 2016 cette part a reculée de 3,3 points.
Dans le même temps, les revenus des 10 % les plus riches passaient de 51,1 % à 52,1 %. Difficile d'en déduire comme Oxfam que nous assistons à une « explosion des inégalités », d'autant plus que ces chiffres sont avant impôts et transferts sociaux.
Ici Oxfam pointe le rôle des transfert sociaux et vous prenez les chiffres avant impots et transferts.
Bref je me repete ce serait plus conclusif si vous vous mettiez à armes égales. Ici on a l'impression de deux chevaliers tournoyant enfaisant beaucoup de poussière, mais qui évite le choc frontale seul succeptible de nous renseigner réellement.
a écrit le 21/01/2020 à 13:08 :
Les inégalités ne sont pas un problème vous avez raison, mais par contre tant qu'elles ne portent pas atteinte à l'humanité et à la planète sur laquelle celle-ci évolue.

Vous en faites des caisses sur cette vérité mais en omettez une bien plus préoccupante actuellement, à savoir que ces inégalités génèrent dans les mains de quelques uns tous les outils de production et les capitaux du monde, or jamais ces outils n'ont été aussi puissants et capables de tout détruire à chaque instant. Actuellement combien faut il de temps pour couper, dépecer, et tailler un arbre ? A peine quelques secondes et ce n'est qu'un exemple parmi des milliers.

On avait peur de la folie des États liée à une guerre nucléaire mondiale pendant que s'installait une folie des possédants liés à la destruction du monde du seul fait de l'évolution des outils de production et de leur capacité de destruction à l'unique service de leur cupidité.
a écrit le 21/01/2020 à 12:20 :
Oxfam, entre le groupe de pression, le parti politique et le lobby, sur des thèses, peut-être respectables, mais présentées sans rationalité, avec du parti pris, sans esprit pratique et scientifique, et avec la forte volonté d'être clivant; finalement simpliste et manichéen, fatiguant, destructeur de la maigre unité de nos sociétés, sans aucun impact pour ceux que ses membres prétendent défendre. Faites moins de bruit svp, ou fermez la porte!

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