Six ans après Maïdan, l’Ukraine peine toujours à diminuer l’influence des oligarques

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Les chefs d'Etat ukrainien, allemand, français et russe lors du Sommet Format Normandie le 9 décembre 2019. Ce vendredi, une réunion doit se tenir entre les conseillers diplomatiques de ces pays pour discuter de la guerre du Donbass, selon les informations de plusieurs médias russes et anglais.
Les chefs d'Etat ukrainien, allemand, français et russe lors du "Sommet Format Normandie" le 9 décembre 2019. Ce vendredi, une réunion doit se tenir entre les conseillers diplomatiques de ces pays pour discuter de la guerre du Donbass, selon les informations de plusieurs médias russes et anglais. (Crédits : DR)
OPINION. Tandis qu'un nouveau round de négociations est annoncé ce vendredi à Berlin entre les conseillers diplomatiques français, allemands, russes et ukrainiens sur la guerre du Donbass, l'influence d'oligarques sur la politique ukrainienne semble plus forte que jamais. Depuis la chute de l’Union soviétique, le système économique est dominé par de puissants hommes d’affaires dont la fortune a pris pied sur les privatisations des années 1990. (*) Par Paul Cruz, consultant senior, spécialiste Europe de l'Est & Asie centrale.

Quand il est fait mention d'oligarques, c'est la Russie qui saute immédiatement à l'esprit, et avec elle ses images de puissants hommes d'affaires décidant en coulisses de la marche du pays. L'image est pourtant datée, et en 2020 peu d'oligarques en Russie - sinon aucun - font encore preuve d'autonomie politique par rapport au pouvoir du Kremlin au niveau national.

Toutefois, il existe encore un autre pays issu de l'ancienne union soviétique où les oligarques ont gardé une forte indépendance du pouvoir politique. C'est en effet l'Ukraine voisine qui fait désormais figure de "démocratie oligarchique", selon l'expression consacrée par Slawomir Matuszak (2012).

Comme en Russie, les tentatives de passer rapidement à une économie de marché ont abouti à une concentration des actifs économiques du pays au sein de quelques mains bien introduites dans les cercles de pouvoir des années 1990. Si certains ont vu depuis leur fortune tourner, la plupart des magnats qui ont émergé pendant ces années restent au centre du jeu ukrainien en 2020, et sont devenus maîtres dans l'art d'influencer le politique pour servir leurs intérêts personnels.

L'essence du phénomène oligarchique - ainsi que le cœur des critiques qui lui sont adressées -  tient tout entier dans la proximité personnelle qu'entretiennent les hommes d'affaires avec la sphère politique. En Ukraine, le fait que ces contacts étroits aient permis la distribution d'actifs de l'économie nationale à des proches de décideurs politiques alimente les controverses depuis l'indépendance du pays en 1991. Parmi les nombreux exemples, la presse locale et les activistes s'intéressent particulièrement à la présidence de Leonid Koutchma entre 1994 et 2005. Les spéculations vont bon train sur l'affection présumée de l'ancienne Première dame pour l'homme d'affaires Vasyl Khmelnytsky, et le rôle de leur relation dans la distribution des parts de l'usine Zaporizhstal lors de sa privatisation. Pareillement, nombreux sont ceux à pointer du doigt Viktor Pinchuk, deuxième fortune du pays en 2020, pour avoir simultanément été le gendre du président et accéder au statut de milliardaire.

Bien au fait des pratiques clientélistes, et quand ils ne siègent pas eux-mêmes au Parlement, il est aussi coutumier pour ces plus influents des hommes d'affaires d'obtenir la loyauté de députés. Ceci, afin d'acquérir une protection politique pour défendre leurs intérêts économiques. Le début de l'année 2020 a vu l'examen d'une réforme bancaire ardemment soutenue par le gouvernement car cruciale dans l'octroi de prêts du Fonds monétaire international. Défavorable à l'homme d'affaires Ihor Kolomoisky, cinquième fortune du pays en 2020, cette réforme a vu plus de 16.000 amendements être déposés contre elle par des députés qui lui sont proches.

Le contrôle des médias est une autre des facettes du système oligarchique ukrainien, dont les acteurs n'aiment rien moins que s'affronter par voie de presse interposée. Car les oligarques sont loin de présenter un front uni. Et c'est justement cette désunion qui fait d'eux des alliés inattendus de la démocratie en Ukraine. De l'avis de plusieurs auteurs (dont Heiko Pleines, 2016), les oligarques, par la transposition de leurs rivalités d'affaires dans le monde politique, participent au pluralisme politique. Cette conséquence étonnante de l'influence oligarchique est un des facteurs parfois invoqués pour expliquer la forte politisation de la société ukrainienne.

Il n'était pourtant pas dit qu'après 2014, cette situation perdurerait. La révolution de Maïdan portait en exigence de fond la fin de l'influence de ces hommes d'affaires sur la sphère politique, et particulièrement ceux issus du clan du président Viktor Ianoukovitch, au pouvoir de 2010 à 2014. La transition réussie avec la nouvelle administration du président Petro Porochenko aurait pu laisser croire un dégagisme généralisé et les plus optimistes auguraient déjà un abandon des vieilles pratiques corruptives.

Et pourtant. La crise de 2014, si elle a certes permis une reconfiguration de ses acteurs, n'a en rien amoindri le système oligarchique en place. Au contraire même, la guerre du Donbass a permis une innovation dans les techniques d'influence sur la sphère politique. Parmi celles-ci, une des plus emblématiques fut le financement de bataillons nationalistes par l'homme d'affaires Ihor Kolomoisky, afin d'endiguer la progression des séparatistes vers l'ouest.

Quant à l'arrivée au pouvoir en 2019 de Volodymyr Zelensky, elle n'a pas plus constitué une menace pour ces oligarques. Ce novice en politique, sans ressource autre que sa popularité soudaine, n'a pu qu'accepter le soutien d'hommes d'affaires pourvus de carnets d'adresses bien étoffés et d'une clientèle politique déjà établie. Son arrivée au pouvoir a aussi permis le retour, favorisé par l'impopularité de l'administration Petro Porochenko, d'anciens acteurs discrédités par Maïdan. C'est notamment le cas pour Rinat Akhmetov, première fortune d'Ukraine et ancien financier du Parti des Régions, déchu après 2014. La nomination d'un ancien cadre de son empire DTEK comme premier ministre en mars 2020 en remplacement du réformiste Oleksiy Honcharuk a jeté une lumière sur le retour de ses relais aux endroits stratégiques de l'État.

Ce changement de Premier ministre avait au moins le mérite de mettre d'accord tous les oligarques : il fallait absolument mettre fin à ce gouvernement de réformistes, car réformer c'est inévitablement s'attaquer à ceux qui profitent des inégalités du système économique en place.

Face à des défis bien plus pressants que sont la guerre à l'Est et le retour des territoires annexés par la Russie, il est peu probable que Volodymyr Zelensky s'essaye à ébranler un système oligarchique si enraciné, quand il est plus simple de jouer les oligarques les uns contre les autres, comme il fait avec Rinat Akhmetov et Ihor Kolomoisky. De plus, Volodymyr Zelensky voit aussi l'intérêt d'utiliser leurs ressources quand l'Etat peine à assurer ses services en temps de crise. Lors de l'éclatement de la pandémie Covid-19 en Ukraine, une des premières mesures prises par le gouvernement fut de convoquer les oligarques et de leur assigner des régions où il leur était demandé d'utiliser leurs ressources pour minimiser l'impact de l'épidémie. Ce qui permit de pallier les difficultés de l'Etat, fut aussi un moyen de renforcer l'assise régionale des oligarques.

S'il n'y a que peu de doutes sur la bonne santé actuelle du phénomène oligarchique en Ukraine, il faut aussi reconnaître au pays des avancées concrètes, parfois discrètes. L'obligation de déclaration des bénéficiaires ultimes des sociétés auprès du registre du commerce, comme les déclarations en ligne des fonctionnaires, ou même le formidable travail d'investigation fait par la presse locale sont autant de signes que certains acteurs en Ukraine espèrent renvoyer un jour les pratiques oligarchiques au passé.

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Commentaires
a écrit le 14/09/2020 à 15:38 :
Quand Merkel, digne représentante des intérêt des familles allemandes qui ont installé Hitler au pouvoir prend son air dégoûté à côté de Poutine ça me donne envie de la gifler !
a écrit le 13/09/2020 à 11:55 :
"consultant senior"

C'est pour ça que je ne peux pas dire la vérité qu'en oligarchie mondiale les moins pires ne sanctionneront jamais les pires ?

Ben oui c'est vrai j'ai souvent raison mais je vous garantie que c'est pas une réjouissance, loin de là, beaucoup trop facile même.
a écrit le 11/09/2020 à 11:02 :
A l'est des oligarques, a l'ouest des enarques. Faites vos jeux.

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