Qui est Jean-François Monteils, le nouveau conducteur du Grand Paris Express ?

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Jean-François Monteils
Jean-François Monteils (Crédits : J. Philippe Déjean)
PORTRAIT. Cyclophile, jazzman, sauveur du thon rouge, l'actuel président de la chambre régionale des comptes Nouvelle-Aquitaine, Jean-François Monteils, est sur le point d'être nommé en Conseil des ministres président du directoire de la Société du Grand Paris.

« Un pur produit de la Cour des Comptes jamais passé dans le privé ». C'est en ces termes lapidaires qu'un magistrat financier de la rue Cambon résumait, il y a deux semaines, son collègue Jean-François Monteils, président de la chambre régionale de la Cour des Comptes Nouvelle-Aquitaine. Un poste que va quitter ce dernier dans les prochains jours pour prendre la présidence du directoire de la Société du Grand Paris, l'établissement public qui construit le métro du Grand Paris Express.

Dans la foulée d'un conseil de surveillance, composé d'élus locaux (10 sur 21) et de hauts-fonctionnaires (11 sur 21), qui se prononcera sur sa nomination, Jean-François Monteils sera auditionné, ces 9 et 10 mars, par les commissions dédiées de l'Assemblée nationale et du Sénat. Puis, dès lors qu'il obtiendra la majorité des trois cinquièmes des suffrages exprimés par les parlementaires, le président de la République, Emmanuel Macron, pourra procéder à sa nomination en Conseil des ministres.

Dans le même bureau que Castex à la Cour des Comptes

Entré à l'ENA en 1991, année de sortie de Jean Castex, Jean-François Monteils choisit deux ans plus tard, comme l'actuel Premier ministre, la Cour des Comptes. Parmi ses camarades de promotion qui entrent en 1993 dans le même grand corps, Nicolas Revel, fils de l'académicien Jean-François Revel et actuel directeur de cabinet de Jean Castex à Matignon, ainsi que Guillaume Boudy, maire (LR) de Suresnes (Hauts-de-Seine) et secrétaire général pour l'investissement (SGPI - Services du Premier ministre).

« Avec Castex, ils ont partagé le même bureau à la Cour », se souvient ''une vieille connaissance''. « Très vite, Jean-François s'est démarqué par son originalité : il est souvent en bretelle, et même en photo dans l'annuaire de la Cour ! », s'amuse cette même source.

« C'est un esprit potache qui est toujours sur le ton de la déconnade, y compris dans ses mails », complète un ''camarade" de la Cour des Comptes. « En arrivant rue Cambon, il s'amusait à faire des canulars téléphoniques aux autres », se rappelle ce magistrat financier.

Piano et trompette

A l'ENA, Jean-François Monteils croise aussi l'actuel président-directeur général du Marché international de Rungis qui témoigne de son talent de jazzman. « Il aime improviser au piano et à la trompette », déclare Stéphane Layani. « C'est un type fiable, solide, budgétairement impeccable, rigoureux. La fermeté avec une certaine bienveillance. Il va bien passer auprès des élus locaux », assure encore « son bon pote ».

Certes habitué à la haute administration parisienne, il connaît en effet tout aussi bien les maires depuis son passage dans une collectivité territoriale hors-norme. De 2003 à 2007, Jean-François Monteils est secrétaire général pour les affaires régionales de la préfecture de Corse, c'est-à-dire qu'il dirige les services et supplée, si besoin, le préfet. Qui, à l'époque, n'est autre que Pierre-René Lemas. « Ses enfants avaient commencé à apprendre le corse », se remémore celui qui a été, par la suite, secrétaire général de l'Elysée sous François Hollande puis directeur général de la Caisse des Dépôts.

Sauveur du thon rouge de Méditerranée

Quand Jean-François Monteils revient à Paris en juillet 2007, c'est pour entrer au cabinet du Premier ministre François Fillon, d'abord comme conseiller chargé de la réforme de l'Etat, puis chargé du développement durable et de la recherche de l'industrie. En plein Grenelle de l'Environnement et du Grenelle de la Mer, il doit arbitrer entre le ministère de l'Agriculture, de l'Alimentation, de la Pêche, de la Ruralité et de l'Aménagement du territoire et le ministère de l'Ecologie, de l'Energie, du Développement durable et de la Mer sur le taux de prélèvement du thon rouge de Méditerranée.

« Il a accepté de réduire ce taux d'environ 30%, si bien qu'au niveau international, la position française a permis de sauver l'espèce », souligne cet ancien conseiller du ministre d'Etat Jean-Louis Borloo. «En sortant de la réunion interministérielle, Jean-François est d'ailleurs allé manger un thon rouge de Méditerranée au restaurant », poursuit Ghislain Gomart.

Un abri à vélo à l'hôtel de Matignon

Recruté à cette même époque comme conseiller technique chargé des énergies renouvelables et des dossiers politiquement sensibles (OGM, Fukushima...), Bertrand de Singly évoque, lui, la cyclophilie de son mentor. « Il a toujours été convaincu du vélo comme mode de déplacement, qu'il pleuve ou qu'il vente, au point d'en faire dix kilomètres par jour et d'installer un abri au 57, rue de Varenne », sourit l'actuel directeur clients territoires Île-de-France de GRDF. « Une fois, Jean-François m'a même prêté son second vélo pour que je l'accompagne à une réunion à l'Elysée », précise-t-il.

Après Matignon, Jean-François Monteils est nommé secrétaire général du grand ministère de l'Ecologie, du Développement durable, des Transports et du Logement, alors incarné par Nathalie Kosciusko-Morizet. « Il m'a laissé carte blanche pour fermer les mines », certifie aujourd'hui Stéphane Layani, alors directeur général de l'Agence nationale pour la garantie des droits des mineurs. Ce n'est qu'en novembre 2012 qu'il retourne rue Cambon à la Cour des Comptes comme conseiller-maître.

Juge de paix entre Alain Rousset Ségolène Royal

Moins de trois ans s'écoulent et en septembre 2015, le magistrat financier atterrit à Bordeaux comme président de la chambre régionale des comptes (CRC) de Nouvelle-Aquitaine. Celui qui s'apprête à devenir président du directoire de la Société du Grand Paris aura marqué son passage par sa personnalité et sa capacité à trouver la bonne distance avec les édiles. Habile communicant, il aura réussi à mettre la CRC en avant, montrant qu'elle pouvait trancher des situations politiques parfois très emmêlées.

Arrivé juste avant les élections régionales et la fusion de l'Aquitaine, du Limousin et du Poitou-Charentes, Jean-François Monteils se trouve au cœur d'un violent conflit budgétaire, rapidement transformé en affrontement politique. Alors que le nouveau président (PS) de la grande région Nouvelle Aquitaine, Alain Rousset, décide de fusionner les budgets des trois anciennes régions, ses services détectent un sérieux déséquilibre budgétaire en Poitou-Charentes et commandent un audit financier au cabinet EY.

Informée de la situation, Ségolène Royal, qui a quitté sa région pour entrer au gouvernement en 2014, dénonce un règlement de comptes. Les conclusions de l'audit ne viennent rien arranger, la ministre de l'Environnement de François Hollande n'y voyant qu'un tissu d'accusations diffamatoires. Alain Rousset contacte alors le président de la chambre régionale des comptes de Nouvelle-Aquitaine comme juge de paix.

« Je ne vais pas vous dire quel est le programme de la Chambre régionale car il est strictement confidentiel [mais] je peux toutefois lever un coin du voile. Nous avons mis ce dossier à notre programme 2016 en décembre [2015, Ndlr] avec l'intention de faire un travail ambitieux, c'est-à-dire établir la base de compréhension de la future région. Cet objectif passe par l'élaboration d'un état zéro des trois régions avant la fusion » confiera alors Jean-François Monteils à La Tribune.

Un an plus tard, en décembre 2016, le rapport tombe. « Dans ce genre de situation, nous essayons de savoir ce qui s'est passé », écrira le président de la CRC Nouvelle Aquitaine. « Et là le constat ne peut être que sévère : le statu quo n'était plus supportable, alors même que les dépenses internes augmentaient et que les produits diminuaient. Finir l'année 2015 avec une capacité d'autofinancement négative, ce n'était pas soutenable » tranchera le « Sage » régional.

« Avec Jean-François Monteils nous avons eu des rapports confiants, constructifs. Il a été capable de résoudre cette affaire sans heurts. Mais je préfère souligner sa hauteur de vue. Il sait entrer dans le détail. J'ai apprécié l'homme et le président de la Chambre régionale des comptes », affirme désormais le président du conseil régional, Alain Rousset.

Un « cost killer » à la sauce britannique

En janvier 2017, Jean-François Monteils se positionnera d'ailleurs publiquement comme un « cost killer »  en soulignant qu'au Royaume-Uni, les magistrats financiers vont au-delà des rapports d'observation, jugements et avis budgétaires et quantifient « le montant de l'économie réalisée à la suite des mesures mise en œuvre consécutivement aux remarques de ces juridictions ». C'est en outre lors d'une nouvelle crise politique, cette fois déclenchée par un rapport consacré aux comptes de la mairie de Bordeaux en 2018, qu'il montrera ses talents d'équilibriste économique et politique.

« A la question de savoir si la ville avait les moyens de faire face à ses engagements en termes de capacité de remboursement dans la durée, je réponds qu'elle a tangenté la zone rouge en 2016. Cette année-là, sa capacité à rembourser sa dette a atteint 11,6 années, alors que l'on commence à se poser des questions à partir d'une durée de 10 ans » expliquera-t-il alors à La Tribune.

Battu aux élections municipales de 2020, Alain Claeys a, lui, eu deux rapports sur Poitiers et le Grand Poitiers tant est si bien qu'il a toujours demandé à ses services d'entretenir des rapports étroits avec la CRC Nouvelle-Aquitaine. « Les contrôles qu'exercent les magistrats financiers sont la nécessaire contrepartie à l'autonomie des élus », estime-t-il aujourd'hui, qualifiant Jean-François Monteils de « compétent, rigoureux et à l'écoute ». « A chaque fois que j'en ai eu besoin, j'ai pu le contacter directement au téléphone. C'est un grand professionnel », insiste-t-il.

Une promesse faite en 2010 à respecter d'ici à 2030

Depuis juillet 2019, le magistrat financier préside, par ailleurs, le conseil d'administration de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, l'établissement public qui instruit les demandes de protection internationale. Parmi les administrateurs, Fabienne Keller. « Jean-François Monteils rend complémentaire des gens qui ont tendance à s'opposer pour les fédérer dans une même énergie au service de l'action publique »  commente la députée européenne Agir-Renaissance.

Un talent dont il devra faire preuve d'ici à 2030 sur le chantier du Grand Paris Express. Dans la décennie qui s'ouvre, la Société du Grand Paris devra avoir livré deux cents nouveaux kilomètres de lignes automatiques et soixante-huit gares. Un super-métro que le futur-ex patron Thierry Dallard qualifiait encore, fin janvier, d'« irréversible ». Charge donc désormais à Jean-François Monteils de respecter cette promesse faite en 2010 aux millions d'habitants de la région francilienne...

Lire aussi : Grand Paris Express : « Ne sacrifions pas les ambitions sur l'autel de l'austérité »

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Commentaires
a écrit le 09/03/2021 à 8:46 :
me voilà soulagé j'avais peur que le président, le premier ministre ne nomment pas un énarque me voilà soulagé. D'ailleurs je remercie le président pour avoir retourné sa veste concernant l'avenir de l'ENA de la suppression nous sommes passés au bouche trou, la diversité. Soyons certains que le Grand Paris Express sera un gouffre financier non pas seulement pour la région Paris mais pour l'ensemble des contribuables de l'hexagone. Le système de copinage montre une nouvelle fois son ancrage dans notre pays gouverné par l'ENA et l'IEP.
a écrit le 09/03/2021 à 8:44 :
On est bien en France : qu'on l'aime ou pas, le Grand Paris Express est un projet fantastique, et un chantier titanesque et génial, et on en fait au choix a) un champ de bataille pour luttes de pouvoir, ou b) une niche pour hauts fonctionnaires à recaser.
Et quand il ne se passe rien à ce niveau là, les médias ne parlent pas du GPE : c'est symptomatique.
a écrit le 09/03/2021 à 8:08 :
il s'agit de réindustrialiser la france
et pas de faire de la france une seule ville paris
et qui plus est de dissoudre les regions
rouen ne sera jamais paris le gaspillage au profit d' une minorité

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