French Tech : "Les 5 milliards d'euros de Macron sont une accélération, pas une révolution"

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Si la France veut vraiment affirmer des ambitions mondiales, il faut viser plus haut que les licornes, estime Matthieu Lattes, general partner du fonds américain White Star Capital.
"Si la France veut vraiment affirmer des ambitions mondiales, il faut viser plus haut que les licornes", estime Matthieu Lattes, general partner du fonds américain White Star Capital. (Crédits : White Star Capital)
L'investisseur Matthieu Lattes, general partner du fonds américain White Star Capital, qui a participé aux récentes levées de fonds de Meero, Klaxoon et Mindsay, revient sur les récentes annonces d'Emmanuel Macron pour développer le financement du "late-stage" en France, analyse l'état de l'écosystème et détaille les ambitions de son fonds en France. Entretien.

LA TRIBUNE - Emmanuel Macron a annoncé que les banquiers et assureurs français se sont engagés à injecter 5 milliards d'euros sur trois ans dans l'écosystème tech pour financer davantage de grosses levées de fonds pour les startups, et développer l'investissement dans les valeurs technologiques cotées. Qu'en pensez-vous ?

MATTHIEU LATTES - C'est d'abord une excellence nouvelle pour l'écosystème français. La somme totale, 5 milliards d'euros, est significative, même si elle est inférieure aux recommandations du rapport de Philippe Tibi qui tablait sur 20 milliards d'euros. Mais elle pourrait créer un effet d'incitation suffisant pour dynamiser le marché du « growth », qui est le principal « trou dans la raquette » du financement des startups en France. Cette annonce est donc importante, mais ce n'est pas une révolution. Quand on décortique les montants, il n'y a "que" 2 milliards d'euros dans le capital-risque, le reste se focalisant sur l'investissement coté. 2 milliards d'euros sur trois ans, cela représente environ 700 millions d'euros par an. Quand on compare cette somme avec le montant levé en 2019 par les startups françaises, qui devrait s'établir autour de 5 milliards d'euros, on peut se dire que cet argent va surtout permettre d'accélérer, en évitant de bouleverser le marché.

Maintenant, il sera intéressant d'avoir davantage de précisions sur la manière dont l'argent de l'épargne des Français va être fléché vers le capital-risque. En tant que General Partner d'un fonds international présent en France, je me demande aussi comment les investisseurs internationaux qui souhaitent comme nous investir en France vont être intégrés dans le dispositif.

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White Star Capital est arrivé en France en 2017 et a ouvert des bureaux à Paris en 2018. Quelle est votre stratégie sur le marché français et européen ?

Nous avons deux bureaux en Europe, un à Londres et un à Paris, à partir desquels nous investissons dans des startups dans toute l'Europe. Nous avons choisi la France à la fois par proximité culturelle -les deux cofondateurs de White Star Capital sont des Nord-Américains francophiles- et aussi parce que l'écosystème tech français est en pleine accélération. Notre objectif est d'investir dans les trois prochaines années 50 à 100 millions d'euros dans les startups françaises, en injectant des tickets de 5 à 15 millions d'euros. Nous avons déjà contribué à trois des plus belles startups de la place ces deux dernières années, dont deux pépites du Next40, Meero [qui a levé 205 millions d'euros en juin 2019, NDLR] et Klaxoon [qui a levé 50 millions de dollars en juin 2018], ainsi qu'une startup prometteuse dans le secteur de l'intelligence articielle, Mindsay [qui a levé 8,9 millions d'euros en juin 2019]. À cause de l'approche du Brexit, nous avons aussi décidé de positionner notre siège social européen à Paris, qui abrite une équipe maintenant de cinq personnes sur la vingtaine d'employés du fonds au total.

Comment êtes-vous entré dans le pool d'investisseurs très convoité pour les levées de fonds de Meero et de Klaxoon ?

Notre principal atout est d'apporter aux startups de notre portefeuille énormément de valeur ajoutée à l'international. Nous repérons des pépites qui ont prouvé la pertinence de leur modèle dans leur pays, et nous leur ouvrons ensuite toutes les portes possibles pour les aider à s'implanter ailleurs. Nous avons six bureaux dans le monde [New York, Montréal, Londres, Paris, Tokyo et Hong-Kong, NDLR]. Notre force est que chaque partner travaille pour l'ensemble des 25 startups du portefeuille, pas uniquement pour celles de son pays. Je suis basé à Paris, mais j'aide les startups basées à New York ou à Montréal à pénétrer le marché français si cela correspond à leur stratégie. L'inverse est vrai aussi : Meero, par exemple, bénéficie de l'expertise et du réseau de mes collègues à New York pour l'aider à déployer son modèle de place de marché dans la photographie au Japon et aux États-Unis. Nous apportons aussi une culture financière forte, et un état d'esprit très anglo-saxon dans le sens où nous poussons les entrepreneurs à penser les choses en grand, à être le plus ambitieux possible. En France, affirmer vouloir devenir leader mondial est un phénomène nouveau et nous sommes ravis de contribuer à le déployer.

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Qu'est-ce qui vous intéresse dans le marché français ?

Comme le montre notre rapport qui vient d'être publié, l'écosystème tech bouillonne en France en ce moment. Paris est le deuxième hub européen de la tech derrière Londres. L'investissement dans les startups explose avec une prévision de 5 milliards d'euros investis en 2019, contre 3,6 milliards l'an dernier et 2,8 milliards en 2017. Les Français sont aussi très bons dans des secteurs qui nous intéressent, comme le business des plateformes ou l'intelligence artificielle. Le nombre de Séries A et B, qui correspond au segment sur lequel on intervient, augmente nettement d'année en année.

Vous identifiez dans votre étude quatre piliers indispensables à un écosystème fort : le marché, les talents, le gouvernement et le capital. Où en est la France ?

La France offre indéniablement un marché intéressant du point de vue de l'adoption des technologies par la population, notamment le mobile. C'est un pays plutôt mature sur le plan des usages. Je crois aussi que les meilleurs entrepreneurs français parviennent à faire des faiblesses de marché (taille du pays par rapport aux États-Unis, à l'Inde ou à la Chine, complexité des réglementations des pays limitrophes, barrière de la langue dans les pays européens, différences culturelles) une force : quand on doit gérer une telle complexité dès le début, on est mieux armé pour attaquer l'international où l'on trouve de grands marchés d'export unifiés.

La question des talents est cruciale pour passer à l'échelle, mais leur pénurie pose problème, y compris en France...

La pénurie est réelle en France. Pour recruter certains profils, comme les développeurs produit, il faut désormais passer quasi obligatoirement par l'international. Heureusement, il est de plus en plus facile de faire venir quelqu'un en France, mais cette question du recrutement est un vrai problème pour toute startup en hyper-croissance. La bonne nouvelle est que la France a une tradition d'ingénierie puissante, avec beaucoup de grandes écoles de commerce et d'ingénieurs. La preuve, il y a énormément de Français à des postes de direction chez les géants mondiaux de la tech, de Google à Apple en passant par Facebook. Encore faut-il retenir les talents en France et former davantage de jeunes aux nouveaux métiers.

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L'environnement fiscal et réglementaire est-il toujours un point faible pour la France ?

De moins en moins, mais l'image d'un pays ne change pas du jour au lendemain. Le gouvernement a longtemps été le point faible de la France, qui a vraiment souffert, en terme d'image et donc d'attractivité, de sa fiscalité et d'un droit du travail qui apparaissait comme trop complexe du point de vue d'un étranger. Cela évolue doucement. Le crédit impôt recherche (CIR) fonctionne à plein et un entrepreneur peut payer moins d'impôts en France que dans la Silicon Valley. En ce qui nous concerne, la décision de nous implanter en France a aussi été motivée par les signaux favorables envoyés par l'élection d'Emmanuel Macron et par les réformes fiscales et sur le droit du travail qui ont été menées ces dernières années.

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L'écosystème du financement des startups en France vous paraît-il enfin à maturité ?

Oui, le capital-risque arrive à maturité, mais il reste de gros points faibles. Au-delà du « growth », qui est un marché qui est encore en phase de maturation, le nombre de business angels est encore très limité, car notre écosystème manque de profondeur dans le temps. Nous n'en sommes aujourd'hui qu'à la deuxième génération de business angels, là où des pays comme les États-Unis ou Israël bénéficient du retour d'expérience et d'argent d'entrepreneurs qui ont connu le succès dans les années 1990 et avant. Pour accélérer le processus, il faut enfin développer le marché des fusions/acquisitions et des entrées en Bourse. C'est ce qui permettra aux entrepreneurs actuels de réinjecter leur argent et leur talent dans l'écosystème.

Justement, votre étude souligne la faiblesse du marché des sorties en France...

On en voit pourtant de plus en plus, comme le montre par exemple l'acquisition l'an dernier de Netatmo par Legrand. Une étape majeure adviendra dans l'écosystème le jour où les grands groupes technologiques français (Atos, Capgemini, Ingenico, etc.) franchiront le pas d'acquérir des startups françaises qui vaudront plusieurs milliards d'euros. Pas par philanthropie, mais parce qu'ils y verront un moyen de création de valeur significatif, comme le font les Google, Apple et Microsoft, qui achètent beaucoup de startups et alimentent de manière significative le marché des fusions/acquisitions aux États-Unis.

La bonne nouvelle est qu'on voit de plus en plus souvent des acquisitions à 200-300 millions d'euros en France, par exemple avec Compte Nickel vendu à BNP Paribas, Zenly à Snap, Chauffeur-Privé à Daimler ou Drivy à GetAround. Mais le fait de ne pas avoir de Nasdaq européen est aussi pénalisant. Ce sera probablement la brique la plus tardive de l'écosystème, car elle demande des liquidités importantes et un écosystème de brokers, d'asset managers et d'investisseurs institutionnels encore trop peu développé. C'est d'ailleurs l'objectif des récentes annonces d'Emmanuel Macron avec les 3 autres milliards d'euros de l'enveloppe qu'il a mobilisée auprès des investisseurs institutionnels.

Pensez-vous que l'objectif de 25 licornes en 2025 annoncé par Emmanuel Macron, contre sept aujourd'hui, est réaliste ?

Je le pense, mais plutôt que de vouloir des licornes, on devrait plutôt vouloir créer des décacornes, c'est-à-dire des groupes valorisés des dizaines de milliards de dollars. Une entreprise qui vaut un milliard, ce n'est pas énorme, car un leader mondial vaut plutôt autour de 100 milliards, et les leaders actuels de la tech, les Gafam, tutoient les 1000 milliards de dollars de valorisation. Si la France veut vraiment affirmer des ambitions mondiales, il faut viser plus haut que les licornes. On a su le faire il y a quelques décennies avec Michelin, L'Oréal, LVMH ou Dassault Systèmes, qui sont devenus des champions mondiaux. Il n'y a pas de raison de ne pas y arriver dans la tech.

Propos recueillis par Sylvain Rolland

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Commentaires
a écrit le 26/09/2019 à 10:34 :
Pourquoi dépenser autant quand on sait que cela n'est que de la communication sur un "nom" a consonance anglo-saxonne mais que cela n'ira pas plus loin!
a écrit le 26/09/2019 à 8:38 :
Si on bloquait les dividendes versés aux actionnaires milliardaires c'est au moins 500 milliards d'euros que l'on pourrait récolter en 5 ans et là on ferait un bon en avant mais nos comptables au pouvoir ne sont là que pour les apparences.
a écrit le 26/09/2019 à 7:18 :
Il y a quelques decennies les "emergeants" n'avaient pas d'existence.
Les groupes avaient champ libre. Aujourd'hui est une tout autre histoire.
5 milliards, c'est peanuts, voyez les budgets des "emergeants" vous verrez alors que la France n'a aucunes chances, aucunes.

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