Médias-télécoms : la convergence, une recette miracle ?

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Alain Weill (NextRadioTV) et Michel Combes (SFR, Altice) le 26 avril 2016.
Alain Weill (NextRadioTV) et Michel Combes (SFR, Altice) le 26 avril 2016. (Crédits : Reuters)
Aux Etats-Unis, au Royaume-Uni ou en Italie, les mariages entre les acteurs des télécommunications et ceux des médias vont crescendo. Si la stratégie n’est pas nouvelle, elle est portée par la concurrence féroce entre les opérateurs. Lesquels y voient, au passage, un moyen de ne pas perdre pied face aux géants du Net.

Et si, comme l'affirme Patrick Drahi, la convergence était vraiment « le coup d'après » ? La semaine dernière, le patron d'Altice (maison-mère de SFR), de passage à Polytechnique, son ancienne école, a expliqué aux étudiants pourquoi il croyait dur comme fer à ce mariage entre les télécoms et les médias. Pour lui, l'objectif est clair : se différencier.

« J'essaye de réfléchir à ce qui se passera en France dans dix ans, affirme-t-il. A cet horizon, normalement, 100% des Français seront clients à la fibre. Qu'est-ce qui fera la différence entre Pierre, Paul et Jacques, qui vendent tous de la fibre ? »

Les contenus, répond Drahi, pour qui l'important est « ce qu'on regarde sur nos écrans », à savoir « les informations à l'heure de la numérisation de la presse », du sport, ainsi que les films et les séries. Pour l'homme d'affaires, telles sont « les trois composantes essentielles de [son] business, en plus de faire de la fibre optique, de la 4G ou de la 5G ».

Mercredi, il est passé des paroles aux actes en rapatriant chez SFR tous les actifs médias qu'il a rachetés en France. Avant de lancer d'ici peu de nouvelles chaînes d'info et de sport, une appli dédiée à la presse, et une offre dédiée aux films.

-> Weil et Drahi, les architectes d'un SFR réalisant la convergence médias-télécoms

Ces nouvelles offres, selon lui, c'est tout bénef. Elles doivent lui permettre de conquérir des abonnés mobile et Internet, de les fidéliser. Et surtout,  de leur faire dépenser plus pour augmenter « l'Arpu », le revenu moyen par abonné, un indicateur-clé du monde des télécoms. Avec cette stratégie, Patrick Drahi veut tailler des croupières à ses concurrents directs, à savoir Orange, Free et Bouygues Telecom. Quant aux médias, ils trouveraient dans SFR un « distributeur » de premier plan (l'opérateur compte 18 millions de fidèles). L'idée étant notamment de générer davantage d'audience pour doper les recettes publicitaires.

L'ombre de Jean-Marie Messier

Reste que cette stratégie n'a rien de nouveau. En France, Jean-Marie Messier l'avait tentée au tournant des années 2000. Multipliant les emplettes, l'ex-tout puissant patron de Vivendi Universal souhaitait remplir les « tuyaux » de SFR et de Cegetel avec ses contenus dans le cinéma, la télévision et la musique. Mais, plombé par une dette monstrueuse, il s'y était cassé les dents, sur fond de plans sociaux et d'actionnaires ruinés.

Cette débandade, les vieux grognards des télécoms d'Altice ne la connaissent que trop bien. Michel Combes, le PDG de SFR, y a d'ailleurs fait allusion mercredi, en présentant les nouvelles offres médias du groupe : « Cette convergence, certains l'avaient envisagé. Mais c'était sans doute prématuré... » Pourquoi ? Parce que, d'après lui, les technologies n'étaient pas assez performantes, et les nouveaux usages numériques, eux, n'étaient pas assez matures.

« Les téléphones mobiles n'avaient pas encore cédé la place aux smartphones, et la bande passante était insuffisante pour permettre d'accéder aux contenus, juge-t-il. [...] Par ailleurs, nos modes de vie ont évolué. Avec près de sept écrans par foyer, la demande de débit et de contenus explose. Concrètement, nous sommes passés de la simple vidéo à la vidéo à la demande. Des livres aux e-books. De la presse papier à l'e-magazine. Des CD au streaming... »

La concurrence des géants du Net

En outre, Michel Combes voit dans la convergence un moyen de ne pas perdre pied face à la concurrence des géants américains du Net comme Google, Amazon, Facebook et Apple. Ce scénario noir porte un nom : la « commoditisation » (ou « marchandisation »). Dans cette hypothèse, « les acteurs de l'Internet finissent par s'imposer en contrôlant la distribution des offres, et en achetant de la connectivité en gros aux opérateurs », nous explique l'Idate, un labo spécialisé dans les télécoms. Ici, « les opérateurs sont relégués au rang de 'grossistes' avec le risque que, la concurrence aidant, les marges restent très faibles », poursuivent ses spécialistes.

-> Télécoms : quels scénarios pour 2025 ?

Bref, autant de raisons qui, aux yeux de Patrick Drahi et de ses ouailles, justifient d'investir sans traîner dans les médias, surtout quand les taux d'intérêt sont bas. Et tant pis si cela alourdit la dette faramineuse d'Altice, qui s'élève à plus de 35 milliards d'euros à la fin 2015. Dans le secteur, ces derniers mois, de (très) gros deals en ce sens se sont multipliés à travers le monde. Sans doute soucieux de rassurer les actionnaires et clients d'Altice et de SFR, Michel Combes a consciencieusement déroulé sa liste mercredi, pour justifier son parti-pris. Au pays de l'Oncle Sam, il cite ainsi « AT&T, premier opérateur de télécoms américain, qui a finalisé en juillet 2015 l'acquisition de Direct TV, opérateur de bouquets de télévision par satellite ». Puis « Verizon, troisième opérateur américain, qui s'est emparé en mai 2015 du portail Internet AOL ». Ou encore « Comcast, premier cablo-opérateur américain, qui a racheté dès 2011 le groupe audiovisuel NBC Universal, et à qui [vient de s'offrir] DreamWorks pour compléter à nouveau son offre de contenus ».

A ce petit jeu, l'Europe n'est pas non plus en reste. Outre-Manche, l'opérateur BT mise sur des chaînes sportives et le football pour gagner des abonnés Internet. Et en Italie, Vivendi, qui contrôle depuis peu Telecom Italia, s'est allié avec le géant de la télévision Mediaset de Silvio Berlusconi.

De nombreux acteurs frileux

Néanmoins, beaucoup se méfient encore de la convergence. Sondés par La Tribune, plusieurs analystes soulignent qu'il n'est pas nécessaire de passer par la case « acquisition » pour proposer des contenus à ses abonnés. En clair, un partenariat classique ferait tout aussi bien l'affaire, en évitant de s'engager dans un nouveau métier au fonctionnement bien différent. C'est la raison pour laquelle Orange privilégie les alliances avec de grands noms de l'audiovisuel, comme Sony Pictures, Canal Play ou Deezer, pour sécuriser ses contenus. Il faut dire qu'en 2008, l'opérateur historique avait acheté les droits de grosses affiches du championnat de France de foot pour en réserver l'exclusivité à ses seuls abonnés ADSL. Mais immédiatement, la concurrence a vu rouge et a porté plainte, obligeant le numéro un français des télécoms à enterrer l'initiative.

Pour Jean-Marie Messier, dans tous les cas, la convergence est aujourd'hui une évidence. Dans une interview au Figaro en novembre dernier, il affirmait qu'« un mouvement de concentration va et doit se mettre en place dans les télécoms et les médias ». Patrick Drahi appréciera...

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Commentaires
a écrit le 11/10/2016 à 15:54 :
Le problème c'est que Drahi prépare le "coup d'après" sans avoir assuré le "coup d'avant". Numéricable/SFR ne sait pas proposer aujourd'hui de la fibre à tous leurs abonnés malgré une promesse de plus de dix ans. La diffusion des contenus est mauvaise. Le câble avant faisait la course qualitative en tête, maintenant c'est très moyen voire très mauvais en replay.

Celui qui est performant aujourd'hui, c'est Netflix : bons contenus (perfectibles), quallité d'image/son : ce qui se fait de mieux, politique commerciale hyper efficace.

Même Canal+ est à la traine.

Que Drahi fasse d'abord correctement son travail avant de succomber aux mêmes tentations prétentieuses avec la Presse que Messier, Dassault et consorts.
a écrit le 29/04/2016 à 13:01 :
Eh oui ca rappelle Messier et aol Times Warner

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