Consolidation, mutualisation, 5G : les grandes manœuvres à venir dans les télécoms

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Les dirigeants des quatre grands opérateurs français se sont retrouvés aux vœux de l'Arcep, le régulateur des télécoms, à La Sorbonne, en janvier dernier. De gauche à droite : Alain Weill (PDG d'Altice France), Xavier Niel (propriétaire d'Iliad), Stéphane Richard (PDG d'Orange), et Olivier Roussat (PDG de Bouygues Telecom).
Les dirigeants des quatre grands opérateurs français se sont retrouvés aux vœux de l'Arcep, le régulateur des télécoms, à La Sorbonne, en janvier dernier. De gauche à droite : Alain Weill (PDG d'Altice France), Xavier Niel (propriétaire d'Iliad), Stéphane Richard (PDG d'Orange), et Olivier Roussat (PDG de Bouygues Telecom). (Crédits : Reuters)
Orange, Bouygues Telecom, Free et SFR vont bientôt disposer d'une fenêtre de tir pour reprendre les discussions concernant un retour à trois opérateurs en France. Mais deux autres dossiers, brûlants, auront des incidences sur d'éventuelles négociations : la possibilité d'un accord de mutualisation entre l'opérateur historique et celui de Xavier Niel, ainsi que les prochaines enchères pour les fréquences 5G.

Rien n'est jamais simple dans les télécoms françaises. Depuis des années, Orange, SFR, Bouygues Telecom et Free espèrent tous qu'une consolidation du secteur va voir le jour. Un retour à trois opérateurs permettrait aux heureux restants de doper leurs résultats financiers, et leur donnerait plus de marge de manœuvre pour investir. Cette consolidation est généralement perçue comme un moyen de mettre un terme à la guerre des prix qui sévit depuis l'arrivée de Free Mobile en 2012. Si le consommateur l'applaudit, les industriels, eux, en font les frais. Ces six dernières années, il y a toujours eu un « homme malade » sur le marché français des télécoms. Cette étiquette, les opérateurs se l'échangent au gré de leurs offensives tarifaires. Après Bouygues Telecom, puis SFR, c'est maintenant Free qui traverse une passe difficile, marquée par d'importantes pertes d'abonnés.

Lire aussi : Télécoms : la guerre des prix se poursuit

Ces prochains mois, les opérateurs vont disposer d'une nouvelle période pour discuter fusion. Jusqu'à présent, ils n'avaient pas le droit d'entamer formellement des discussions à ce sujet, en raison de procédures de réattribution de fréquences mobiles. La fenêtre sera courte : si la possibilité d'un deal émerge, celui-ci devra être finalisé d'ici la mi-2019, où un appel d'offres pour de nouvelles fréquences 5G devrait avoir lieu.

Rien ne dit que ces probables discussions se concrétiseront. Ces dernières années, toutes les tentatives de mariage ont capoté. En 2015, Patrick Drahi, le propriétaire de SFR, a bien tenté de racheter Bouygues Telecom. Mais malgré son gros chèque de 10 milliards d'euros, Martin Bouygues a balayé sa proposition. L'année suivante, c'est Orange qui a tenté sa chance sur Bouygues Telecom. L'opération a elle aussi échoué dans la dernière ligne droite. Plus récemment, Bouygues Telecom a avoué, au mois de juin, qu'il avait eu un contact avec SFR pour discuter mariage. Mais selon l'opérateur de Martin Bouygues, celui-ci est resté « sans suite ».

Personne n'est officiellement vendeur

Si tous les acteurs perçoivent la consolidation comme une planche de salut, encore faut-il que l'un d'entre eux soit vendeur ! Ce qui semble ne pas être le cas aujourd'hui, du moins si l'on se fie aux propos officiels des protagonistes. L'exercice d'une fusion est d'autant plus compliqué que certains dirigeants entretiennent des relations difficiles. C'est, par exemple, le cas entre Xavier Niel, le propriétaire d'Iliad et maison-mère de Free, et Martin Bouygues. Ce dernier a une confiance pour le moins limitée envers son homologue, qu'il tient en partie responsable de l'échec du mariage entre Bouygues Telecom et Orange, au printemps 2016.

Lire aussi : Pourquoi le deal Orange-Bouygues Telecom a échoué

Pour rappel, l'exercice d'une fusion ne concerne en réalité jamais deux acteurs, mais bien les quatre opérateurs nationaux. À chaque tentative, les deux groupes qui ne sont pas directement concernés sont sollicités pour racheter certains actifs (des clients, des boutiques ou des fréquences). Leur participation est essentielle pour décrocher le feu vert des autorités concurrentielles, qui ne veulent pas qu'un groupe soit trop dominant sur les différents segments de marché. Cela complique les négociations, puisqu'un mariage nécessite in fine de gros engagements, fermes, de la part de tous.

En outre, certains dossiers chauds auront des incidences importantes sur les possibles négociations à venir. En premier lieu, il y a celui de l'attribution des futures fréquences 5G, vitales pour les opérateurs dans les années à venir. D'ici à la fin de l'année, l'Arcep va déterminer comment les opérateurs pourront les glaner. Orange, SFR, Bouygues Telecom et Free attendent ces précisions avec impatience. Et ce, pour des raisons financières. S'ils anticipent que les sommes à débourser pour ces fréquences seront très élevées, cela pourrait avoir un impact sur d'éventuels rapprochements.

5G : le risque d'un scénario « à l'italienne »

Pour l'heure, on ignore encore comment l'attribution de ces fréquences se déroulera. L'Arcep, le régulateur des télécoms, travaille sur différents scénarios.

« Faut-il faire de grandes enchères pour apporter beaucoup d'argent à l'État ? Ou faut-il créer des obligations pour apporter cette technologie dans toutes les villes de France ? Voilà typiquement les questions qu'on se pose », a affirmé Sébastien Soriano, le président de l'Arcep, ce mercredi 28 novembre au Forum Smart City Paris, organisé par La Tribune dans la capitale.

Un autre paramètre est aussi susceptible, en cas d'enchères traditionnelles, de faire flamber les prix. Il n'est pas dit qu'en 2020, les fréquences 5G soient disponibles en quantité suffisante pour les quatre opérateurs. « Le problème, c'est qu'il n'y aura peut-être pas assez de spectre tout de suite », souligne une source proche du dossier. De fait, certaines bandes de fréquences dédiées à la 5G sont pour l'heure utilisées par des chaînes de télévision, les ministères de l'Armée et de l'Intérieur. Elle pourraient n'être libérées qu'en 2026. Ainsi, s'il n'y a pas assez de spectre tout de suite pour tous les opérateurs, d'éventuelles enchères pourraient être le théâtre d'une féroce bataille. Les prix, dans ce cas, pourraient atteindre des sommets.

Voilà pourquoi un « scénario à l'italienne » n'est pas à écarter. Il y a moins de deux mois, les enchères pour les fréquences 5G ont crevé le plafond de l'autre côté des Alpes. Au total, les opérateurs ont déboursé la somme faramineuse de 6,55 milliards d'euros pour ce spectre. Pour beaucoup d'analystes, les industriels vont avoir énormément de mal à rentabiliser cet investissement.

« Le risque, c'est que cette histoire se termine en bain de sang, nous explique l'un d'entre eux. Après avoir autant surpayé ces fréquences, il est tout à fait probable que les opérateurs soient contraints de lancer d'importants plans d'économies, via, entre autres, des licenciements. »

Orange et Free vont-ils signer un accord de mutualisation ?

Le deuxième dossier qui peut avoir un impact sur une consolidation concerne la mutualisation des infrastructures entre les opérateurs. Aujourd'hui, un accord existe entre Bouygues Telecom et SFR pour déployer conjointement le mobile dans les zones rurales et peu denses. Depuis des mois, l'Arcep pousse à un accord similaire entre Orange et Free. D'autant qu'un contrat d'itinérance, qui permet à l'opérateur de Xavier Niel d'utiliser le réseau 3G de l'ex-France Télécom là où il n'est pas présent, va se terminer en 2020. Ces accords de mutualisation doivent permettre, de manière générale, aux acteurs de dépenser moins d'argent dans les infrastructures, et donc d'être plus compétitifs.

Au début d'année, l'Arcep a saisi l'opportunité d'un accord concernant la réattribution de certaines fréquences mobiles, baptisé « New deal », pour inciter, très fortement, Orange à s'associer à Free pour déployer des infrastructures mobiles dans les zones peu denses. Comme La Tribune l'expliquait en janvier dernier, l'opérateur historique a aujourd'hui l'obligation de consulter ses concurrents lorsqu'il projette d'installer un nouveau pylône dans les territoires peu peuplés. Il doit alors le dimensionner en conséquence si ses rivaux sont également intéressés.

Dans les négociations du New Deal, Orange a tiré à boulet rouge contre cette obligation. Laquelle, selon son état-major, venait plomber ses  « efforts de différenciation » dans les campagnes. Après négociations, Orange a obtenu la possibilité de lever cette obligation. Celle-ci ne concernera plus l'opérateur s'il propose à Free un accord de mutualisation, dans le mobile et dans les zones peu denses, jugé « raisonnable » par l'Arcep.

Lire aussi : Mobile : vers un accord de mutualisation entre Orange et Free?

Reste que le régulateur a finalisé le mois dernier la réattribution des fréquences mobiles du New Deal aux opérateurs. Mais pour l'heure, il n'y a toujours pas d'accord de mutualisation en vue entre Orange et Free. L'opérateur historique donne le sentiment de prendre son temps. Ce qui peut surprendre, étant donné qu'il n'y a, a priori, pas du tout intérêt... Selon un bon connaisseur du dossier, « il est possible qu'Orange se serve de ce levier de négociation avec Free pour être à son avantage dans la consolidation ».

« Il y a peut-être un enjeu stratégique plus macroéconomique, consistant à faire lanterner Free pour les affaiblir, à court terme, vis-à-vis des marchés », ajoute-t-il.

Vers un rachat de SFR par Bouygues ?

Cela dit, il est bien difficile de savoir quel schéma de consolidation pourrait émerger. Le scénario le plus souvent évoqué, aujourd'hui, est un rachat de SFR par Bouygues Telecom. Certains imaginent que Patrick Drahi, propriétaire de l'opérateur au carré rouge, accepterait de le céder pour se recentrer sur ses activités aux États-Unis, où il est numéro quatre du câble. Il lui resterait, en Europe, un autre gros opérateur : Altice Portugal (ex-Portugal Telecom).

Plusieurs observateurs estiment que, dans ce cas, Orange pourrait le lui racheter. En juin dernier, dans un entretien au Monde, Stéphane Richard, le PDG du leader français des télécoms, a d'ailleurs fait part de son intérêt pour ce groupe. « L'activité de Portugal Telecom, l'opérateur historique, pourrait nous intéresser, a-t-il lâché. Il y aurait une vraie logique à une présence sur l'ensemble de la péninsule Ibérique [Orange est déjà en Espagne, Ndlr]. Mais, à ma connaissance, cet actif n'est pas à vendre. »

Ce schéma est, quoi qu'il en soit, à prendre avec des pincettes. Patrick Drahi serait-il vendeur de SFR ? « Evidemment que non », nous répond sèchement Altice. Bouygues, de son côté, se montre à l'affût des opportunités. « Comme tous les autres opérateurs, nous examinons régulièrement les possibilité de développement du secteur des télécoms, nous dit-on. Si une opportunité se présente, nous la regarderons. » Les prochains mois s'annoncent animés.

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Commentaires
a écrit le 02/12/2018 à 2:46 :
Il y a quelques jours a Seoul un central informatique de KT a brule, privant des milliers d'utilisateurs de l'usage des telephones, cartes de paiements etc..
Tous les autres operateurs ont proposes de prendre part au partage des clients sabs operateur a leur charge. Etonnant non ? C'est la Coree. On s'aide quand necessaire.
Autre pays, autres moeurs.
a écrit le 30/11/2018 à 10:34 :
Aucun grand opérateur mondial ou Européen n'est venu concurrencer l'ancien opérateur de service public FT puis Orange en France contrairement Aux UK, à l'Allemagne, à l'Italie, à l’Espagne, à la Pologne et même aux USA où DT est très présent.
En France nous avons face à Orange 3 milliardaires qui ont construit leur fortune grâce aux efforts des salariés d'Orange car l'ARCEP et l'ADLC ont condamné Orange à leur vendre à perte son réseau, ce qui n'existe ni en Allemagne, ni aux USA ni au Japon.
Quant à la Chine qui partit de rien il y a 25 ans elle est devenu le N°1 mondial de l’internet, des télécoms, de la 4G et bientôt de la 5G et de la FFTH, avec 3 opérateurs géants publics qui ne seront bientôt plus que 2 sur un seul réseau puissamment financé par l’Etat communiste chinois, l’équipementier Huawei, devenu N°1 dans tous les domaines y compris le cœur de réseau fixe et mobile, et ses propres GAFAM aussi pilotés par l’Etat communiste chinois, le tout, full IP V6, totalement indépendant de l’ICAN US.
Alors il n’y aura pas de rapprochement entre les 3 Gekko Niel, Drahi, et Bouygues, pseudos opérateurs télécoms et vrais magnats des médiats, car cela favoriserait uniquement Orange, que Macron et Soriano veulent tuer.
Réponse de le 01/12/2018 à 10:36 :
« Aucun grand opérateur n'est venu concurrencer l'ancien opérateur de service public  »
« Il n’y aura pas de rapprochement entre les 3 car cela favoriserait uniquement Orange, que Macron et Soriano veulent tuer. »
Absolument parfait : en un message, vous racontez tout et son contraire :-)
Si on veut faire les chose proprement, il suffit simplement de se mettre en conformité avec la constitution, en scindant Orange et l’infrastructure de l’ex FT. Cette dernière doit légalement revenir sous contrôle de la collectivité (Etat ou Régions), le reste réparti entre les 4 opérateurs.
Là, on aura une vraie concurrence des services, et une couverture homogène et complète.
La concurrence par les infra n’est qu’une sombre connerie du niveau de stagiaires gratte-papiers qui a démontré tous les effets nocifs...
On ne construit pas plus de multiplicité de réseaux de fibres ou radio qu’on ne construit de routes en parallèle, de réseaux électriques en doublons ou de réseaux d’eaux redondants.
a écrit le 29/11/2018 à 23:07 :
Ça va encore grave radoter côté orange avec le président qui va encore nous endormir avec son retour aux ententes illégales à trois opérateurs. NON !

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