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La ruse, la raison et la Chine

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Par François Lenglet, directeur de la rédaction de La Tribune.

Des deux maux économiques, le chômage et l'inflation, c'est toujours le second qui fait tomber les pouvoirs politiques. Car le chômage, fût-il massif, cause des souffrances dispersées, que les syndicats eux-mêmes ne parviennent pas à agréger. Alors que la flambée des prix dévore le budget de tous les ménages, sans distinction. Aussi l'inflation est-elle l'ennemie des dictatures : elle corrode le pouvoir le mieux établi. A l'inverse, les démocraties tirent leur stabilité non seulement de la liberté politique qu'elles dispensent, mais aussi de la liberté économique, qui est la meilleure protection contre l'inflation, grâce au jeu du marché.

Comme toutes les dictatures, la Chine surveille donc de près la courbe des prix, car c'est un sismographe du risque social. En 1989, c'est une poussée d'inflation qui avait déclenché les émeutes de Tian'anmen, et non un subit désir de démocratie qui aurait piqué quelques jeunes étudiants désireux d'en découdre avec les tanks.

Voilà plusieurs mois que Pékin multiplie les mesures antisurchauffe, en relevant ses taux d'intérêt pour tempérer la chaudière chinoise et ses échappées de vapeur. Cela ne marche guère, et le renchérissement du pétrole complique encore la manoeuvre, menaçant de freiner la croissance tout en faisant bondir les prix. L'heure approche où Pékin n'aura plus qu'une arme pour combattre cette inflation importée : la réévaluation du yuan, aujourd'hui bloqué 40% en dessous de sa valeur d'équilibre estimée. Cette heure prochaine alignera les intérêts de la Chine avec ceux de ses marchés, les pays occidentaux. Ce serait une vraie bonne nouvelle. Pourvu que la Chine soit accompagnée par les autres émergents, il y aurait l'amorce du rééquilibrage de l'épargne mondiale : les émergents consommeraient davantage. Peut-être alors d'un mal, l'inflation, pourrait naître un bien, la fin de la crise. Comment dit-on "ruse de la raison" en chinois ?

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Commentaires

Pierre Sarton du Jonchay  a écrit le 03/03/2011 à 16:40 :

L'inflation est effectivement un puissant explosif social et politique en Chine comme ailleurs. Mais la réévaluation du yuan qui pourrait stopper l'afflux de liquidités par le renchérissement des exportations chinoises et la remontée des importations peut poser d'énormes problèmes de répartition du pouvoir d'achat du yuan entre l'économie privée et la puissance publique. L'accumulation de liquidité dans les banques chinoises et les réserves obligatoires très élevées sur les dépôts permet à l'administration chinoise de financer sa dette intérieure à bon compte. Si le yuan se réévalue, l'État et les banques chinoises très exposés à la dévaluation de leurs réserves de change vont essuyer de lourdes pertes. Le gouvernement chinois perdra son pouvoir financier sur les administrations et l'économie chinoises. La cohésion de l'empire sera fortement menacée.

Le possible rééquilibrage des parités de change internationales ne règlera pas les problèmes politiques ni en Chine, ni dans le reste du monde. L'absence de régulation des mouvements de capitaux met les États dans l'impossibilité de financer leurs équilibres sociaux domestiques. La base fiscale en capital et une part croissante de la distribution de revenus salariaux s'évapore dans les paradis fiscaux off shore. Les États n'ont plus d'autre recours que de se financer massivement par l'emprunt au-delà de leur solvabilité réelle à long terme. La masse monétaire mondiale croît sans véritable contrôle. Le rééquilibrage des changes ne suffit plus à stabiliser les monnaies. L'inflation menace tous les pays.

La Chine concentre toutes les contradictions de la politique et de l'économie internationales. Ces contradictions ne se résoudront pas d'elles-mêmes. Les désordres monétaires et financiers internationaux traduisent l'effacement des États de droit dans la mondialisation économique. Si les États ne parviennent pas à trouver des principes d'équilibre de leurs échanges internationaux, il est peu probable qu'ils parviennent à préserver la cohésion des sociétés nationales. La restauration d'un bien commun dans les échanges financiers internationaux est urgentissime.

http://sycomore.site90.com/Pdf/MonnaieDemocratie.pdf