La Tribune

"Nous ne savons pas juger l'espionnage industriel ! "

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Propos recueillis par Laura Fort  |   -  2045  mots
Le directeur de l'Ecole de guerre économique est sceptique sur l'efficacité des mesures proposées par Eric Besson.

L'un des meilleurs experts de l'intelligence économique en France reste sceptique sur les mesures proposées par le ministre de l'industrie, Eric Besson. Christian Harbulot confie son irritation quant à la naïveté des politiques et de la société civile vis-à-vis des attaques que peuvent subir nos entreprises. A l'Ecole de guerre économique, qu'il a fondée en 1997, il prône davantage de lucidité sur les rapports de forces qui régissent le monde, et prodigue un enseignement combatif et à contre-courant, au service de la compétitivité des entreprises.

Le projet d?Eric Besson sur le secret des affaires est-il crédible ?

Cette démarche vise à combler une sorte de vide juridique et à rendre les entreprises moins vulnérables aux agressions informationnelles. Mais l?entreprise a le plus grand mal à faire état des attaques dont elle peut être l?objet devant une juridiction. Lors du procès de l?ancien salarié de Michelin, les juges considéraient que l?espionnage était une affaire militaire et non économique. Nous sommes dans un pays où la prise en compte de l?agression subie par une entreprise n?est pas perçue comme un problème à régler. Le monde administratif est la plupart du temps dans la position de Ponce Pilate: il s?en lave les mains ! Le citoyen est dans la position du naïf qui préfère ne pas savoir. Et l?entreprise doit se débrouiller avec ça ! En plus de cela, elle est souvent très mal informée des recours. D?autant plus qu?il est très difficile de faire état dans ces cas-là du préjudice réel que l?on a subi et de son coût.

Quel est l?objectif d?une étiquette "Confidentiel entreprise" ?

Là, le but est d?essayer de préciser un objet de délit, sachant qu?il ne faut pas se faire d?illusion. On a déjà modifié le Code pénal en 1992 en faisant apparaître la notion d?intérêts fondamentaux de la nation. Comme les magistrats ne sont absolument pas formés à la culture du risque et de la sanction par rapport à des agressions économiques, l?article en question n?a jamais été appliqué. Le vrai problème est là. Nous n?avons jamais eu en France, excepté en temps de guerre, des sanctions à la hauteur des dégâts causés par des actions d?espionnage. On ne sait pas juger l?espionnage en France ! Il existe une carence totale de patriotisme dans l?appareil judiciaire et dans la société civile.

Pourquoi les entreprises subissent-elles encore autant de cyber-attaques ?

Je crois que nous sommes dans un système hypocrite. Le pouvoir administratif essaie tant bien que mal de s?organiser pour répondre à ces cyberattaques. Une agence a été créée, l?ANSSI (agence nationale pour la sécurité des systèmes d?information), mais elle est microscopique par rapport au problème posé. En Allemagne par exemple, 70% des entreprises ne sont pas couvertes par une surveillance ou une sensibilisation. Les Allemands ont donc créé un consortium public/privé et ils essaient aujourd?hui d?initier une démarche de recherche pour concevoir une réponse adaptée. J?estime que ce type de démarche est très intéressante et beaucoup plus pertinente que se cacher derrière son petit doigt en disant que l?on a créé une agence et que cela suffit. L?administration française n?aura jamais les moyens de travailler sérieusement pour la multitude de cas que représente le monde de l?entreprise sur la question de la sécurité informatique.

Quelle est la menace la plus forte sur la sécurité informatique ?

Le problème consiste aujourd?hui dans la nécessité d?avoir une lecture réaliste et précise du danger. Il faut d?abord avoir une réflexion stratégique qui part du constat que la société de l?information est une ère de conflits aussi importante que le monde réel. Soyons concrets : je n?ai rien contre Google, mais laisser Google aller partout, est-ce que c?est sérieux ? Une des stratégies les plus évidentes et les plus subtiles que l?on pourrait développer, c?est de devenir un élément tellement visible dans le décor, que l?on n?y porte plus attention. Et si l?on pense que nous n?avons rien à craindre parce que ce sont les Etats-Unis, il vaut mieux arrêter de dépenser de l?argent pour la sécurité informatique. Je ne suis pas sûr que les virus et le "hacking" constituent la menace la plus importante. Par contre, tant qu?on ne m?aura pas démontré que Google n?a généré aucune source de danger dans notre système d?information d?entreprise, je douterai. Et personnellement, je serai très curieux que quelqu?un de l?ANSSI vienne me faire cette démonstration !

Assiste-t-on à une opération de déstabilisation des banques européennes par les Américains ?

Il serait logique, si nous étions réellement un pays indépendant, ce dont je doute fortement, que la DGSE soit missionnée par le président de la République pour faire une enquête approfondie sur cette hypothèse. Mais je pense sincèrement que nous ne sommes pas indépendants à l?égard des Etats-Unis et que le président de la république n?a pas les pouvoirs, ou la volonté, de diligenter une telle enquête auprès de la DGSE. Demander à l?Autorité des marchés financiers de le faire, c?est ridicule. Mais si une telle enquête était menée par les services secrets français, et que l?on découvre qu?il y a effectivement un problème, la répercussion serait énorme. Ce serait plus qu?un incident diplomatique. De plus, les américains ont réussi à mettre en avant la notion de théorie du complot, comme si, de fait, un complot n?était pas possible. Leur grande force aujourd?hui, c?est d?avoir noyé le poisson par cette expression.

Les Américains veulent-ils la mort de l?euro ?

Les Etats-Unis ne peuvent pas se permettre de voir l?Europe prendre une importance économique plus forte que la leur. Je fais partie des gens qui s?interrogent sur la déstabilisation de l?euro. Les Etats-Unis n?arrivent pas à faire face à la Chine et ne veulent pas se battre sur deux fronts. Ils ne peuvent pas avoir l?Europe dans leur dos comme menace avec un euro qui peut, petit à petit, évincer le dollar. Les Etats-Unis ont énormément d?intérêt à faire en sorte que leur seul adversaire soit la Chine, et qu?il n?y en ait pas d?autre. J?en conclus personnellement que dans le monde actuel, sur le plan économique, les Etats-Unis ne sont plus des alliés, et qu?il va falloir prendre en compte de manière stratégique cette information.

Le problème de la Grèce est-il étranger à ces considérations-là ?

Non. D?ailleurs, je trouve très intéressant que l?on attaque la Grèce, et que l?on ne dise strictement rien sur la Roumanie et sur les autres pays de l?Est qui ont intégré l?Union européenne. Leur économie est d?une fragilité aussi importante que celle des pays d?Europe du Sud. La raison est très simple : les Etats-Unis ont une stratégie géopolitique par rapport à la Russie, qui consiste à grignoter l?ex empire soviétique, et ils ne peuvent pas se permettre de fragiliser cette partie de l?Europe. Ils concentrent donc le feu sur l?Europe du Sud. Alors que n?importe quel économiste un peu lucide et réaliste qui mettrait le projecteur sur la Roumanie, ferait exactement le même constat que pour la Grèce. Or, bizarrement, pas un mot là-dessus? On rêve ! Nous sommes au XXIème siècle, avec soi-disant des moyens d?information ultradéveloppés et nous sommes au niveau le plus limitatif de la lecture du phénomène !

Pourquoi justement les économistes ne relèvent pas ?

Il faut regarder où les économistes ont travaillé, qui les a nourris. Pour tout économiste, à part Maurice Allais qui s?aventure sur ce terrain-là, quel est son devenir en terme de carrière ? Et quel est son rapport avec des élites qui ne peuvent pas prendre position sur ces questions ? Sortir du rang, c?est encourir le risque de la marginalisation.

Comment l?information doit-elle être gérée dans le domaine du nucléaire ?

Avant de parler de communication, c?est d?abord un problème d?organisation. La finalité du nucléaire, c?est d?avoir un système dans lequel la protection de la société est aussi importante que la production même d?électricité. Il est impossible d?accorder la moindre confiance à un système privé pour aboutir à un tel résultat. Une fois de plus, il faut être lucide. Un système nucléaire doit être consolidé par une surveillance et un mode d?organisation dominé par les pouvoirs publics, car c?est d?abord un enjeu de territoire et de protection des populations. Et le plus grand danger dans le nucléaire, c?est la systématisation de la sous-traitance. Donc, laisser le nucléaire au privé, c?est une hérésie ! On voit bien, d?ailleurs, que la grande défaillance du système japonais, c?est justement l?incapacité de l?Etat japonais à conserver un système coercitif d?encadrement des opérateurs privés, ne serait-ce que pour faire face à l?usure des pièces par exemple.

La Russie est-elle une menace aussi forte que la Chine concernant les transferts de technologie ?

La Russie n?est pas une menace aussi forte que la Chine, pour la bonne raison qu?elle n?arrive pas à devenir une puissance économique. Sortie de l?ère soviétique, la Russie n?arrive pas à rentrer dans une logique de puissance économique, malgré des élites plutôt bien éduquées. C?est n?est pas de matière grise dont manque la Russie, c?est réellement de capacité à créer une infrastructure économique compétitive. Les quelques oligarques ou clans néo-mafieux qui dépensent leur argent sur la Côte d?Azur, c?est l?arbre qui cache la forêt, c?est le décor de Catherine II de Russie ! Le danger est donc très relatif.

Et la Chine ?

La Chine représente pour nous un marché de consommateurs énorme et une capacité d?exportation phénoménale. Cette vision, qui est celle de nombreux chefs d?entreprises français, est complètement erronée. La Chine ne fonctionne pas comme nous. Elle a compris que c?est par l?économie qu?il fallait rentrer dans le jeu des puissances. Pour cela, elle ne respecte en rien les lois du marché telles que nous les connaissons. Son objectif n?est pas d?améliorer le niveau de vie de sa population, c?est d?avoir une place déterminante sur l?échiquier mondial en termes d?industrie, que les autres pays s?affaiblissent le plus possible et deviennent dépendants de sa production. Il n?y aura donc aucun cadeau à attendre des Chinois.

Sur quel sujet en particulier allez-vous sensibiliser la dernière promotion d?étudiants ?

La priorité absolue aujourd?hui est d?identifier la manière de créer de la richesse dans l?économie française. Il faut porter un regard acéré sur tout ce qui peut exister de positif et de constructif pour faire fonctionner les forces qui, en France, ont la capacité d?être compétitives et de "relocaliser" de l?emploi et de l?activité. Il y a un chantier qui me semble essentiel à cet égard et visiblement, le politique n?en mesure pas l?intérêt, c?est par exemple les réseaux électriques intelligents. L?installation en France du compteur Linky, permet de donner enfin un sens stratégique à l?industrie de proximité non délocalisable.

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Commentaires

Stop au nombrilisme  a écrit le 08/10/2011 à 22:16 :

Mais bien sûr, tout le monde en veut à la France et à l'Europe, si on comprend bien les propos... Sauf qu'après même les autres pays européens sont pointés du doigt (qu'il s'agisse de la Grèce ou de la Roumanie). C'est effarant, ce repli sur soi, ce nombrilisme... C'est encore plus effarant que cet article soit parmi les plus lus, faut-il y voir un signe que ces avis font écho au consensus?

francky  a répondu le 09/10/2011 à 11:43:

Ce qui est effarant c est que vous ne compreniez pas la geo strategie mondiale. Bien sur que les USA sont le gand mechant loup , ils l ont prouvé depuis la fin de la derniere guerre mondiale. Ils ne veulent pas d'une europ puissance, ni d un France qui releve la tete. Ils veulent continuer a dominer le monde seul. Alors oui parfois "ce replis sur sois a du bon" mais ce n est qu faut replis puisque l obbectif aujoird hui est de reconquerie notre independance, notre liberté et notre pouvoir de decision avec d'autres pays partageant ces belles valeurs...et heuresuement il y en a de plus en plus... L imperialisme ameriain vit ses dernieres années et vous devriez vs egaleemnt vs en feliciter.... La Chine on s en mefie des aujourd hui, qd à l Inde attendons de voir comment elle reglera ses probleme de religion... M Harbulot a vu avant les autres la realité du monde tel qu il est.... Parfois certain on vraiemnt du mal à s eveiller et qd ils le font ils ne comprenent plus rien...

La voix de son maître  a répondu le 13/10/2011 à 9:47:

Parce qu'à l'EGE on comprend la géostratégie mondiale, comme c'est beau... au fait c'est quoi la géostratégie "pas mondiale"?

hibernatus  a écrit le 08/10/2011 à 17:34 :

Arrêtez la paranoïa!
1) Comparer la Grèce et la Roumanie est franchement débile: l'une est dans la zone Euro et pas l'autre!
2) les USA attaque l'Euro? Dans quel but? Faire que les exportations de la zone Euro soit plus performantes en cas de baisse de sa valeur par rapport au dollar? Que les Airbus se vendent mieux que les Boeing? Les USA s'inquiètent que d'une seule chose: que le dollar soit trop valorisé par rapport à l'euro; de même par rapport au Yuan pour qui l'attitude US est ambigüe car un Yuan trop fort pénaliserait des exportations chinoises en partie financées par les capitaux américains.
3) C'est vrai que la Chine n'a aucun état d'âme par rapport à l'Europe; la culture chinoise n'est pas de parvenir à un accord particulier avec quiconque sauf option tactique. La culture chinoise tend à une vision "dominatrice", c'est-à-dire qu'elle incorpore, assimile, transforme, et restitue en tant que force chinoise. Il ne faut pas se tromper car la Chine a toujours intégrer le monde périphérique pour en faire sa "chose" et non pas l'inverse.

zorg  a écrit le 08/10/2011 à 17:12 :

Les systèmes d'information de grandes entreprises sont gérés et pilotés par des pays qui ne reconnaissent pas le droit des brevets (Inde). Ils n'ont plus qu'à se servir dans nos banques de données.

stupefait  a écrit le 08/10/2011 à 2:08 :

Le ratio de dette publique de la Roumanie etait de moins de 35% en 2010. Ce monsieur sait-il vraiment de quoi il parle ?

francky  a répondu le 08/10/2011 à 12:53:

Oui M Harbulot sait tres bien de quoi il parle. Les moins 35% sont à enlever de la dette colossal qu' à la Roumanie. Ce ratio ne concerne pas la dette en elle même mais son pourcentage....ce qui n a rien à voir....

pas content  a écrit le 05/10/2011 à 20:16 :

Les USA perdent également à ne pas "jouer collectif" avec l'autre force économique démocratique qu'est l'Europe dans cette crise, notamment en accroissant les pratiques décrites, éloignées des règles du capitalisme pur et parfait.. et donnent raison à la chine et son modèle capitaliste et non démocratique dans la course a la puissance relative qu'ils perdront donc à terme.

Après avoir créés cette crise par les subprime californiens dont ils ont préférés envoyer la facture aux banques européennes, faut il laisser l'économie monde être dirigée par les comptables des agences de notation? Un comptable est il celui qui crée la croissance de votre entreprise? NON. Faut il donc suivre les conseils de ces comptables pour générer la croissance qu'ils exigent?

PS: répondre à cette crise qui répond au modèle de la crise de vienne de 1873 ne passe pas par les réponses appliquées à la crise de 1929.. Et le rapatriement en 1930 des capitaux américains investis en allemagne ont amenés eux aussi Hitler au pouvoir... Les USA accepteront ils un jour d'avoir eux aussi une histoire, des erreurs a ne pas renouveler et une mémoire? Réponse a venir...en attendant nous restons effectivement figés sans le pouvoir de défendre nos intérêts micro ou macro.

francky  a répondu le 07/10/2011 à 17:04:

Une bonne lecture pour repondre à sos propos est: "Comprendre l'empire" d'Alain Sorral edition blanche... Une fois cet essai lu tout vous deviendra limpide et toutes les questions trouveront une reponse... meme si elles ne vous font pas plaisirs...

C'est pourtant facile  a écrit le 03/10/2011 à 11:40 :

Mettre ces espionnages dans le compte de terrorisme et le tout sera plus facile de les combattre (éliminer par les agents secrets, envoyer les super-virus à celui qui cause les tords).

Jpheglinger  a écrit le 03/10/2011 à 11:06 :

Toujours aussi intéressant et pertinent...

poups  a écrit le 03/10/2011 à 8:38 :

enfin des vérités ! a faire lire à nos gouvernants.