Economie américaine à l'arrêt : l'impact du pétrole de schiste

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La chute des cours pétroliers impacte fortement le secteur du pétrole de schiste aux Etats-Unis, avec des répercussions sur l'ensemble de l'économie. par Aurélien Saussay, économiste à l'OFCE (@aureliensaussay)

Le Bureau of Economic Analysis vient de livrer son estimation de la croissance américaine au premier trimestre 2015 : à 0,2% en rythme annualisé, ce chiffre est très en-deçà du consensus des principaux instituts américains qui s'accordaient sur une prévision légèrement supérieure à 1% - bien loin déjà des 3% encore espérés début mars.
S'il est encore trop tôt pour connaître les raisons exactes de ce coup d'arrêt, un facteur semble devoir émerger : aux États-Unis, la « révolution » du pétrole de schiste semble au bord de l'implosion. La baisse brutale des cours du brut au deuxième semestre 2014 a provoqué un effondrement de l'activité extractive : le nombre de foreuses pétrolières en activité aux États-Unis a chuté de 56% de novembre 2014 à avril 2015, pour revenir à son niveau d'octobre 2010 (voir graphique). La rapidité de ce ralentissement souligne la fragilité du boom du pétrole de schiste, et sa dépendance à un prix du baril élevé.

schiste US

Compte tenu de la durée de vie très brève des puits de pétrole de schiste, inférieure à deux ans, cette baisse brutale du rythme de forage devrait se traduire par une chute tout aussi rapide de la production dans les mois qui viennent : de fait, l'Agence pour l'Information sur l'Energie américaine (US. EIA) a prévu pour le mois de mai une diminution de la production de pétrole de schiste, pour la première fois depuis le début de leur exploitation en 2010.

Des conséquences sur toute l'économie

Cette contraction rapide de l'industrie du pétrole de schiste pourrait avoir des conséquences significatives sur l'économie américaine. Son impact macroéconomique se décline en deux composantes principales : l'activité de forage et de complétion des puits, et les gains de balance commerciale réalisés grâce à la substitution d'une production domestique à du pétrole importé.
En 2013, le secteur de l'extraction d'hydrocarbures et de services miniers associés représentait 2,1% de l'économie américaine, contre 1,6% quatre ans plus tôt. Au premier ordre, la baisse du rythme de forage pourrait donc amputer la croissance américaine de 0,3 point de PIB. L'indicateur manufacturier de la FED illustre déjà ce repli : l'activité de l'industrie américaine y ressort en baisse de 1% en rythme annualisé au premier trimestre 2015, une première depuis le second trimestre 2009. Le secteur minier apparaît comme le premier contributeur à cette contraction, avec une chute d'activité de 4% au cours du trimestre.

Un effet d'entraînement

Ce chiffre néglige toutefois l'effet d'entraînement du secteur sur le reste de l'économie - qui dépasse le seul impact sur les industries en amont : par exemple, dans les zones concernées, l'exploitation du pétrole de schiste s'est accompagnée d'un boom immobilier, rendu nécessaire par l'afflux de travailleurs sur les gisements. À titre d'illustration, le Texas et le Dakota du Nord, Etats qui concentrent 90% de la production totale de pétrole de schiste, ont contribué à plus de 23% de la croissance américaine de 2010 à 2013, quand ils ne représentaient que 8% de l'économie du pays en 2010. L'impact négatif de l'effondrement de l'industrie pétrolière pourrait donc être plus important que la seule taille du secteur pétrolier pourrait le laisser supposer.
L'augmentation de la production américaine de plus 4 millions de barils par jour a par ailleurs permis en 2014 une amélioration de la balance commerciale, pour une contribution de 0,7 point de croissance additionnel.

Un impact sur le marché des obligations à haut rendement

Si la réduction du nombre de forages est suivie d'une baisse de la production équivalente dès le deuxième semestre, et que le prix du baril reste autour de 60 dollars, la production domestique américaine ne contribuerait plus qu'à hauteur de 0,2 point, soit 0,5 point de PIB de moins qu'en 2014.
Enfin, l'exploitation rapide des gisements de pétrole de schiste a principalement été le fait de producteurs dits indépendants, focalisés sur cette activité, et donc particulièrement vulnérables à la volatilité des cours internationaux. Cette exploitation étant très intensive en capital, les indépendants ont eu recours à la dette obligataire pour financer leurs opérations - pour un montant total de 285 milliards de dollars au 1er mars 2015, dont 119 milliards d'obligations à rendement élevé (high-yield)[1].

L'impact de la chute du prix du baril est particulièrement important sur ce dernier segment : la part des obligations « junk bonds » est passée de 1,6% en mars 2014 à 42% en mars 2015[2] - soit 50 milliards de dollars. Il est à noter que cette augmentation résulte principalement de la dégradation des obligations existantes, même si de nouvelles émissions obligataires y ont également contribué. Ce mouvement, s'il se poursuit, pourrait conduire à une crise sur le segment high-yield du marché obligataire américain, ce qui viendrait dégrader les conditions de financement des entreprises américaines alors même que la Fed souhaite entamer cette année un resserrement de sa politique monétaire.
L'implosion de l'industrie du pétrole de schiste va constituer un test pour la solidité de la reprise aux Etats-Unis : si celle-ci s'avère plus fragile qu'anticipée, le choc du ralentissement brutal de l'exploitation du pétrole de schiste pourrait être suffisant pour ramener l'économie américaine à la quasi-stagnation en 2015.

Plus d'informations sur le blog de l'OFCE


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[1] Yozzo & Carroll, 2015, « The New Energy Crisis: Too Much of a Good Thing (Debt, That Is) », American Bankruptcy Institute Journal.
[2] Source: Standard & Poor's.

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Commentaires
a écrit le 30/04/2015 à 14:23 :
Tout-à-fait d’accord avec l’auteur.
Les USA ont développé leur pétrole non conventionnel de manière anarchique. Ils ont par ailleurs provoqué une réaction des producteurs de vrai pétrole (Russie et OPEP) à « bas » prix qui font une guerre des prix intenable pour les USA.
Je crains encore une « bulle US », d’autant plus grave que l’on a fait « la mariée trop belle ».
Voici un article de Jean Laherrère, donc en français, récent.
http://www.avenir-sans-petrole.org/2015/02/decouvertes-de-petrole-et-de-gaz-les-plus-mauvais-chiffres-depuis-1952.html
Voici le site de l’IEA (USA, pas l’AIE), avec le graphique des prix sur 30 ans.
http://www.eia.gov/dnav/pet/hist/LeafHandler.ashx?n=PET&s=RWTC&f=D
Ce sont les périodes à bas prix qui sont l’exception. Vous remarquerez la similitude entre les creux de 2009 et 2015. A suivre.
a écrit le 30/04/2015 à 12:42 :
On continue à refuser l'évidence pourtant déjà maintes fois expliquées depuis des décennies : notre planète est finie, les ressources qu'elle contient sont finies; nous ne pouvons donc pas avoir un système économique à croissance infinie.

Lire notamment "Les limites à la croissance" de l'équipe Meadows.

On sait déjà qu'il nous faudrait plusieurs planètes si les 7 milliards d'humains consommaient comme les Américains.

Il nous faut donc urgemment cesser de tout mesure à l'aune de cet indicateur débile qu'est le PIB (plus de pollution = plus de richesse?), et regardes les indicateurs qui comptent *vraiment*.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Indice_de_d%C3%A9veloppement_humain
a écrit le 30/04/2015 à 12:18 :
Encore une bulle spéculative, comme seuls savent en faire les USA ?
Certes il y a certainement un intérêt économique, mais comme toujours seuls les "belles histoires" attirent les gogos.
Et quand on voit avec quel empressement quelques crédules ont crié au miracle et ont voulu importer le procédé en Europe, on peut mesurer leur incompétence, ou leur mauvaise foi.
Sans parler du coût en termes d'impact environnemental et des émissions de co2. Ils s'en fichent un peu, puisque les pollueurs ne sont ni les payeurs, ni les victimes.
Y a t'il un pilote dans l'avion ?
a écrit le 30/04/2015 à 11:33 :
Ce qui compte pour l'économie américaine c'est le gaz de schiste qui représente une part importante de la production d'énergie aux Etats-unis.Elle rend de plus l'électricité peu chère.Les investissements considérables réalisés aux Etats-unis dans les productions ayant un fort contenu énergétique vont maintenant être mises en service.Avec un bon accord transatlantique les américains vont bien se porter.L'huile ou le pétrole de schiste nécessite comme les sables bitumineux des prix de revient importants,leur arrêt est-il vraiment importants?
a écrit le 30/04/2015 à 10:05 :
Il semble que l'auteur confonde pétrole,huile et gaz de schiste.Ce qui fait la force de l'industrie américaine c'est le gaz de schiste que les industriels ont au tuyau à un prix quatre à cinq fois inférieurs aux prix gaz industrie France. Le prix du gaz de schiste après une montée fin 2004 est revenu sur ses niveaux antérieurs(je viens de vérifier).Ne vous inquiétez donc pas pour les US l'industrie "électrointense" va continuer à reculer en Europe.
a écrit le 30/04/2015 à 7:08 :
car le premier à baisser c'était la conso US et donc l'industrie chinoise et le reste du monde ce qui a impacté la conso de pétrole et donc baisse des prix par offre/demande etc. Mais comme il est impossible de dire que tous les experts qui nous serinent en permanence que "ça va bien mieux aux US" racontent n'importe quoi, on justifie le tout par la volonté de l'Arabie Saoudite de baisser le prix du pétrole... Grotesque
a écrit le 30/04/2015 à 1:40 :
Les Saoudiens ne baisseront pas leur production, ni l'OPEP en général, ni les russes, ni tous les pays du monde dès qu'ils contrôlent leur production par entreprise d'état ou quasi-étatique. Il reste la loi du marché pour évacuer le trop plein de production, principalement donc aux états-unis, il faut donc des faillites dans le secteur du pétrole de schiste, et effectivement, il y aura forcément des répercutions sur les junk bonds, j'espère que nos banques n'en ont pas.
a écrit le 30/04/2015 à 1:10 :
Qui peut vraiment croire que c'est le pétrole qui fait la croissance US...Ceci n'est pas la bonne explication, car le ralentissement de la croissance est mondiale y compris en Chine. Les principaux pays importateurs de pétrole ralentissent aussi alors que la baisse des prix aurait du stimuler leur croissance. La chute du pétrole et des métaux est la conséquence, pas la cause de la panne économique. Il faut par conséquent un plan pour soutenir la croissance de la consommation de services et d'infrastructures, car ceci améliore non seulement la productivité réelle mais aussi la consommation.
a écrit le 29/04/2015 à 20:47 :
Donc, l'opep va diminuer son débit pour sauver le soldat. Ca, on s'en serait douter. Puis, "pour un montant total de 285 milliards de dollars au 1er mars 2015", par rapport à un qe normalement constitué d'au moins ça, c'est nous qui cette fois-ci nous "endettons" pour sauver le business... Puis, ce sera un suivant et, ainsi de suite... A qui qe tour..?? Je trouve lamentable cette propagande qui invente que l'Arabie Saoudite soit "contre" les US. Mais bon : si ça dure six mois dans l'esprit des plus idiots, c'est déjà ça de gagné...
a écrit le 29/04/2015 à 19:45 :
Les russes rigolent!
Les iraniens rigolent!
Les saoudiens rigolent
a écrit le 29/04/2015 à 18:01 :
L'arabie saoudite est en train de gagner son bras de fer , finement joué ..
a écrit le 29/04/2015 à 17:55 :
c'etait un secret de polichinelle que le petrole de schiste a besoin d'un prix tres eleve, vu le point mort, que ca allait s'ajuster tres rapidement ( notamment vu que c'est des petites boites financees en high yield, et que c'est pas facile de payer son coupon quand la caisse est vide), et que le petrole va remonter ( a quelle vitesse, ca c'est la surprise)
bon, si les etats unis entrent en recession, le petrole ne montera peut etre pas trop vite, faudra revoir ses opinions
a écrit le 29/04/2015 à 17:29 :
pays en voie de développent
a écrit le 29/04/2015 à 17:26 :
Le cartel de l'OPEC a gagne face aux americains et ce, moins de 6 mois apres la decision de l'OPEC de ne pas reduire sa production malgre la chute des prix. en novembre 2014.
Réponse de le 29/04/2015 à 20:50 :
Yaniv, désolé, mais c'est l'APEC, Association Pour l'Emploi des Cadres, qui décide de produire ou non du pétrole. En France, on a des cadres ET du pétrole.

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